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CHAPITRE II

DES THÉORIES DE CIGÉRON SUR l' ADMINISTRATION PROVINCIALE.

Divergence entre les idées philosophiques de Cicéron et ses idées politiques. — Explication de cette divergence par la situation des partis à Rome. — Lutte d'influence entre Tordre sénatorial et l'ordre équestre. — Efforts de Cicéron pour les réconcilier. — La loi Aurélia sur les jugements. — Concessions faites par Cicéron aux publicains. — Il se fait le complice et le défenseur de leur tyrannie dans les provinces. — En dépit de ses théories philosophiques, il adopte la politique et les préjugés du Sénat à l'égard des provinciaux. — Ses opinions sur les Gaulois, les Grecs et autres peuple^ barbares, — Comment il entend l'administration des provinces. — Occupation ri^ilitaire> exploitation financière, juridiction. — Ses idées sur l'agriculture, le commerce et l'industrie. — Résumé.

t Laisser faire les publicains, sans toutefois laisser périr les provinciaux, c'est le fait d'une vertu divine! » Une telle parole sous la plume d'un homme tel que Cicéron aurait lieu d'étonuer ceux qui, habitués à voir dans Fauteur des Tusculanes

et du Traité des Devoirs, un philosophe ami de la justice et des lois, un politique aux idées libérales, équitables et humaines, ne savent pas assez quelle distance, ou, pouF mieux dire, quel abîme séparé quelquefois la théorie de la pratique, et quelles tristes applications peut recevoir dans la vie d'un homme d*Etat la maxime célèbre du poète :

. . . . video meliora proboque.

Détériora sequor

Il faut donc remonter un peu dans le passé, et chercher, dans les faits accomplis avant le proconsulat de Gicéron en Cilicie, l'explication de l'écart singulier qui se manifeste ici entre ses opinions philosophiques et ses principes avoués en matière d'administration provinciale.

Le tribunat des Gracques fut, dans la vieille constitution de la République romaine, le signal d'un bouleversement complet. Jusqu'alors il y avait eu des luttes d'ordre à ordre entre le patriciat et la plèbe, — deux castes distinctes par leur origine, leur état social, leurs droits civils et politiques. A partir de ce moment, la lutte changea de caractère : il n'y eut plus, à proprejnent parler, de patriciens ni de plébéiens, mais une noblesse et un peuple. Les mots se ressemblent, non les choses.

La noblesse, d'après Jes Gracques, n'est plus le patriciat antique, ce corps uni, compacte, homogène,

dont tous les membres, sortis de la même souche et nourris des mêmes traditions, se regardaient comme . responsables et solidaires les uns à Tégard des autres. A côté d'elle s'est élevé un* troisième ordre. Tordre équestre, influent par ses richesses, sinon par Fes dignités, et à qui les Gracques ont dévolu exclusivement le droit de juger, « changement si considérable, dit Montesquieu, que les tribuns se vantèrent d'avoir, par cette seule rogation, coupé les nerfs de l'ordre des sénateurs (1). » Puis, la noblesse consistant moins dans l'illustration ou Tantiquité de la race que dans Texercice des charges politiques, des magistratures ou des dignités curules, la solidarité d'autrefois a disparu, la vieille communauté de sentiments et d'opinions s*est affaiblie à ce point que, dans le sein même du Sénat, il se trouvera des gens tout disposés à soutenir la cause du peuple contre celle des nobles, au gré de leurs ambitioiLS ou de leurs intérêts personnels.

Donc, à dater du tribunat des Gracques, la lutte existe toujours, parce que Thistoire d'une République ne se comprend pas sans luttes ; mais, au lieu de se produire entre des ordres, elle se produit entre des individus. Le pouvoir échoit, non plus à la caste, mais au citoyen le plus habile et le plus fort. Si les dénominations des anciens partis subsistent encore, elles servent tout uniment de couverture aux me-

(i) Montesquieu, Esprit des lois, liv. XI, chap. 48.

m DES THÉORIES DE CICÉRON

nées et aux visées personnelles des ambitieux qui veulent placer leur propre autorité au-dessus de celle des lois; mais, au fond, si César et Octave représentent encore la cause du peuple dans une certaine mesure, Pompée et Antoine ne représentent plus du tout celle de la noblesse (1).

Un coup-d'œil rapide et sommaire sur l'histoire de l'ordre équestre, auquel appartenaient les publicains ou fermiers de l'impôt dans les provinces, mettra dans tout son jour la vérité de la situation que nous venons d'esquisser.

Après la guerre sociale, la gloire de Marins était sur son déclin, et celle de Sylla commençait à poindre (2). On craignit, non sans raison, les conséquences d'une réaction qui transporterait à Tordre sénatorial le pouvoir judiciaire antérieurement dévolu à Tordre équestre. Cela se pouvait faire, en effet, soit

(4) Pour ce qui regarde Antoine, la chose est hors de doute. Quant à Pompée, qui a gardé, on ne sait trop pourquoi, un certain renom dMionnéteté et de désinléressement politiques, voici ce qu'en dit rhistorien anglais Thomas Quincey, traduit par M. William L. Hughes : « Tout le monde, à cette époque, voyait que la Ré- « publique romaine, constituée comme elle était, allait tomber; il « ne s'agissait plus que de savoir quelle main devait la renverser. « Pompée lui-même, que la nature n'avait pas fait ambitieux et « qui, sans aucun doute, n'aspira au pouvoir que poussé par les « événements ou par les conseils de son entourage. Pompée avait « coutume de dire ; Ce qui a été possible pour Sylli ne sera i-il « pas possible pour moiP A quoi songeait-il? A renverser le sys- * tème politique de l'Etat. » Revue française, n» du 4er mars i865.)

(2) O-jtoç h 7:6Xe{xoç 6aov iluXXa -poaeOifjxs o^^r^ç /.a\ ouvdtjjistoç , ToaouTov (i^sîXs Mapfou (Plut., Afa/-., 33).

en complétant le Sénat parradjonction d'un certain nombre de chevaliers, et en donnant aux sénateurs seuls le droit de juger, comme Drusus l'avait déjà tenté, soit en partageant le pouvoir judiciaire entre Tordre équestre et les deux autres ordres. Ce dernier moyen prévalut et fut adopté par M. Plautius Silvanus (89) qui proposa une loi par laquelle chaque tribu devait élire dans son sein quinze citoyens chargés de rendre la justice dans l'année courante. Ainsi, les sénateurs et le peuple pounraient s'asseoir à côté des chevaliers dans les tribunaux. Mais ce n'était là qu'une demi-meaure; et ce que Silvanus n'avait osé faire, Sylla le fit en rendant au Sénat toute l'autorité judiciaire que la noblesse avait inutilement essayé de reconquérir par les lois de Drusus. Il compléta le Sénat par Tacyonction de trois cents chevaliers (1) et rendit les jugements aux sénateurs (80). Ce fut la dernière victoire des nobles, victoire qu'ils durent moins à la force de leur parti qu'à l'ascendant et au pouvoir de Sylla, le dictateur tout-puissant qui avait fait des lois, de la justice, du trésor des rois et de la vie même des citoyens sa chose propre (2).

Cette révolution replaça la République dans la situation où elle se trouvait avant les Gracques, et dans ime situation pire sans doute, eu égard à Favarice

(1) 'Ex Twv àp(T:o)v iT^réwv. — Appian, B, Civ,, T, 400.

(2) Sali., Fray, hisL, I.

toujours croissante des nobles, aux dissensions plus fréquentes dans les provinces et aux injustices plus criantes des magistrats, — plus criantes, en effet, parce qu'elles duraient plus longtemps, depuis que par la loi Gomelia les magistrats gardaient impunément Vimperium sans prorogation, — plus criantes surtout parce que tout recours était enlevé aux provinciaux depuis que la puissance tribunitienne avait disparu. Les mêmes haines, s'élevant entre les mêmes individus, provoquées par les mêmes causes, produisirent les mêmes effets.

Trois ans après la promulgation de la loi Gornelia sur les paiements, Cn. Dolabella, à son retour de la Macédoine, fut accusé de concussion par Jules Gé* sar, jeune démagogue à ses débuts, et les juges acquittèrent Dolabella, dont la culpabilité avait été clairement prouvée (77).

Une cause encore plus célèbre, que Gicéron a rappelée dans le pro Cluentio, fut celle d'un certain Stalenus, homme pauvre, audacieux, exercé dans Fart de corrompre les juges, et, qui plus est, juge lui-même. Deux ans avant le procès de Gluentius, il s'était chargé de l'affaire des biens de Safinius Âtella, et devait, disait-il, pour six cent mille sesterces, corrompre tout le tribunal. Ges six cent mille sesterces, il les avait reçus du pupille, et, après le jugement, il ne les rendit ni à Safinius ni aux acquéreurs des biens. Plus tard, il avisa un certain Oppianicus, qu'il voyait perdu sans ressource, déjà

frappé par deux condamnations; il releva son courage et rassura que tout n'était pas encore désespéré. Quelle cause, si abandonnée des dieux et des hommes, ne se peut relever à l'aide des sesterces ? Oppianicus en donna six cent quarante mille à Stalenus pour agir sur la conscience des juges. Une fois en possession de l'argent, celui-ci considéra que, si le coupable était absous, il faudrait de deux choses l'une, ou distribuer la soriime aux juges, ou la rendre à celui qui l'avait donnée, tandis que, s'il était condamné, personne ne viendrait la réclamer. Sur quoi, il imagina de promettre à quelques-uns des juges, — aux moins délicats, bien entendu, — une part de l'argent qu'il avait reçu, pensant bien que les autres, les intègres, rendraient, de leur propre mouvement, un arrêt sévère, et que les corrompus eux-mêmes, ne voyant pas venir les sesterces qu'on leur avait promis, ne se montreraient guère plus indulgents. Et Oppianicus fut condamné, comme Stalenus l'avait prévu. Le peuple cria. Un tribun s'enhardit à dire : « Il n'y a plus de justice, il y va de l'existence de tous les citoyens (1). » Mais qu'importaient les cris du peuple et les protestations des tribuns (2) ?

Nous pourrions citer encore un certain nombre d'autres jugements de cette sorte, qui tous accru-

(i) Cic, pro Cluent., 24, 28.

(2) Nous avons dit plus haut que les tribuns avaient été dépouillés par Sylla de tous leurs privilèges.

(iO DliS THÉORIES DE CIGÉRON

rent la haine du peuple au point que, dans une situation pareille, les provinces étant épuisées et les alliés ruinés, on redemanda les jugements pour les chevaliers. Cicéron se mit à la tête de cette croisade : sa probité lui en faisait un devoir.

« Le peuple romain, dit-il, au milieu des malheurs et de la détresse qui l'accablent, ne souhaite rien tant que de voir dans la République la rigueur et la majesté des anciens tribunaux. C'est le vice des jugements qui a fait si vivement désirer le rétablissement de la puissance tribunitienne. C'est le discrédit des jugements qui a fait demander aujourd'hui qu*on en chargeât im autre corps; cest par la faute et l'avilissement des juges que le titre de censeur, qui semblait* autrefois si terrible au peuple, se dispute aiyourd'hui comme un titre honorable et populaire. Au milieu de débordements si coupables, des plaintes continuelles du peuple romain, du discrédit des tribunaux, des soupçons élevés contre le Sénat, persuadé que le seul remède à tant de maux est que des hommes capables et intègres embrassent enfin la défense de la République et des lois, je suis, je l'avoue, accouru, dans l'intérêt commun, au secours de l'Etat, dil côté où était le plus pressant danger (1) »

Ainsi se posait-il en vengeur de la justice et des lois, et Dieu nous garde de suspecter la sincérité de

(1) Cic, in Q. Cœcil,, 3.

SUR L'ADMINISTRATION PROVINCIALIC Ul

ses intentions ! L'ordre équestre était opprimé, la noblesse triomphante : il y avait du courage, bien que Sylla fût mort depuis longtemps, à se mettre du côté des vaincus , à lancer au visage des vainqueurs des paroles comme celles-ci : « Il y a longtemps que, non-seulement à Rome, mais chez les nations étrangères, il s'est répandu une opinion funeste à la République" et dangereuse pour vous. On dit que de la manière dont la justice s'exerce aujourd'hui, rhomme riche, fût-il coupable, ne peut jamais être condamné (1). »

Il exhortait les juges à se conciher, par la condamnation de Verres, les sympathies de l'opinion unanimement déclarée contre eux, à faire taire ceux qui déclamaient ouvertement contre leur partialité et leur corruption, et, ayec Taccent de Thonnête homme indigné, il dénonçait, il flétrissait les iniquités de la noblesse :

« Le peuple romain apprendra de moi pourquoi, pendant un espace de près de cinquante années que Tordre des chevaliers fut chargé de rendre la justice, il ne s'éleva pas le moindre soupçon d'argent reçu par un chevalier romain pour obtenir un jugement; pourquoi, depuis que les tribunaux ont passé à Tordre des sénateurs, et que le peuple romain a perdu le pouvoir qu'il exerçait sur chacun de nous, Q. Calidius a dit, après sa condamnation,

(1) Cic, in Verr. I, d.

Cri DES THÉORIES DE CIGÉRON

qu'on ne pouvait honnêtement condamner un ancien préteur pour moins de trois millions de sesterces; pourquoi, lors de la condamnation du sénateur P. Septimius, pour crime de péculat devant le préteur Q. Hortensius, on fixa l'amende qu'il devait payer d'après les sommes qu'il avait reçues comme juge; pourquoi, dans le procès de C. Herennius et dans celui de C. Popilius, tous deux condamnés pour péculat, et dans celui de M. Atilius, condamné pour crime de lèse-majesté, il fut prouvé jusqu*à l'évidence qu'ils avaient reçu de l'argent comme prix de leurs sentences; pourquoi il s'est trouvé des sénateurs qui, sortis de l'urne que tenait C. Verres, alors préteur de Rome, aU aient aussitôt condamner un accusé sans Tentendre; pourquoi il s'est trouvé un sénateur qui, étant juge, reçut de l'argent, dans une même cause, et de l'accusé, pour le distribuer aux autres juges, et de l'accusateur pour condamner l'accusé (1). »

Ces témoignages de Cicéron, et d'autres encore, prouvent ce qu'on pensait alors, que la République ne pouvait pas durer, si Ton ne rendait pas les jugements à l'ordre équestre. Déjà, même sous Sylla, on pouvait prévoir que Tordre équestre, proscrit, dépouillé des privilèges qui avaient fait sa force, ne tarderait pas à recouvrer son pouvoir; car enfin la noblesse de race peut s'éteindre et disparaître dans

(!)Cic,m Verr. I, 13.

une cité (l'exemple de Sparte Ha démontré), tandis que le nombre et la puissîince des riches vont croissant avec la cité elle même. Lorsque, après la mort de Sylla, on vit tout ce qui restait de Tordre équestre, les habiles comprirent bien que, si on ne lui rendait pas le pouvoir judiciaire, il allait se rendre terrible à ses adversaires, à ces nobles qui n'avaient pu lui résister au temps des Gracques. C'est pourquoi, même les plus dévoués partisans de la noblesse, appelaient de tous leurs vœux un pacte entre les deux ordres, tandis que les démagogues, ceux qui aspiraient à bouleverser l'Etat pour édifier leur autorité sur les ruines de l'ancienne constitution, faisaient tout leur possible pour empêcher cette réconciliation. Le malheur est que ces tendances contraires, au lieu d'être communes aux deux partis, se manifestaient isolément par Torgane nie quelques individus. Pompée et Cicéron d'une part, César de l'autre. On courait à bride abattue vers l'Empire.

Deux propositions furent portées devant le peuple : l'une de Pompée, relative au rétablissement de la puissance tribuni tienne, l'autre du préteur Aurelius Cotta, sur le changement à introduire dans la composition des tribunaux. Dans la discussion qui s'éleva au sujet de la première, Q. Catulus, le chef de la faction aristocratique, avoua, dans le Sénat, que les Pères conscrits rendaient mal la justice; Pompée ne dissimula point que les provinces

6i DES THÉORIES DE CICÉRON

étaient dans une situation déplorable, que les jugements étaient arbitraires et odieux, qu'il fallait remédier à ces abus. Et nul n'osa le blâmer ni le contredire. On jugeait avec raison que la puissance tribunitienne avait été sagement établie par les ancêtres, moins pour déchaîner les passions du peuple que pour les contenir au besoin; que c'était là une force légale, constitutionnelle, dont l'expansion était moins redoutable que Témeute à main armée, triste avant-courrière de la dictature et du despotisme militaire; qu'on ne pouvait pas frustrer le peuple de ses magistrats sous peine de laisser le champ libre à la démagogie, à la guerre civile, au régime du sabre On adopta la proposition de Pompée.

Aurelius Cotta appuya la sienne des mêmes arguments. Mieux valait céder quelque chose aux chievaliers que de troubler TEtat par de funestes divisions; et sa loi, adoptée conrnie la précédente, consomma Tunion des deux premiers ordres de la République (70). Cicéron triomphait (1).

Le bon, Thonnête, le sage Cicéron ne doutait pas que cette union de Tordre équestre et du Sénat ne fût un remède à tous les maux, un obstacle à toutes les ambitions personnelles, un préservatif contre tous lès coups d'Etat, t Puisse cette union, affermie sous mon consulat, s'exclamait il en plein Sénat,

(I) Cic, pro Cluentioy 47, i30. — Liv. ep. 97. — Plut. Pomp., 2:2. — Vell. Patei-c, U, 32. — Pseudo.-Ascon., p. 127.

SUR L'ADMINISTRATION PROVINCIALE (wi

lors de l'affaire de Gatilina, durer élernellemenll Rassurée à jamais contre les ennemis domestiques, la République n'aura plus rien à redouter de leurs coupables efforts (1). » Hélas I cette loi Aurélia n'était qu'un expédient et non pas une solution; dans Rome tout entière il n'y avait peut-être que le seul Gicéron qui eût l'ingénuité de croire à l'éternité de la concorde. Pour être durable et solide, cette concorde aurait dû naître d'une communauté d'opinions, de principes, de croyances politiques, et malheureusement l'union de Tordre équestre et du Sénat n'était pas autre chose qu'une misérable coalition d'intérêts, absez semblable à ces compromis par lesquels les deux grandes fractions de la République américaine essayaient naguère de prolonger une entente devenue impossible, et qui, en définitive, ne les ont pas préservées de la guerre civile.

Aux termes de la loi Aurélia, modifiée un peu plus tard par Pompée, les juges devaient être choisis toujours parmi les plus riches. C'est qu'en effet la question qui avait divisé les deux ordres était une question d'argent, — la question de savoir si les proconsuls envoyés dans les provinces pourraient y exercer leurs brigandages, sans être exposés à rendre gorge à leur retour à Rome, comme cela se passait sous le règne de la loi Sempronia, — la question de savoir si les compagnies de publicains pourraient

(1) Cic, in Cat., IV, 7.

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continuer leur petit commerce aux dépens des alliés, sans être tracassés, inquiétés, poursuivis à chaque instant, comme ils l'avaient été sous Tempire de la loi Cornelia. Grâce à la loi Aurélia, proconsuls et publicains allaient dorénavant recouvrer leurs coudées franches : plus de procès de concussion, ou du moins plus de condamnations, et, partant, plus de discordes. Quand la conjuration de Catilina mit en péril, non-seulement la vie des consuls, les privilèges du Sénat et les richesses de Tordre équestre, mais encore l'existence de la République elle-même, il fallut voir avec quel enthousiasme les deux ordres réconciliés se prodiguèrent leurs protestations d'amitié, de dévouement et d'inaltérable fidélité. Cicéron put croire que cette union, qui avait sauvé l'Etat d'un si grand danger dans le présent, le mettrait aussi dans l'avenir à l'abri de tous les coups de main, de toutes les entreprises violentes des ambitieux. Un pareil résultat valait sans doute qu'on sacrifiât un peu les provinces.

Et pourtant, il était bien visible qu'un seul sentiment avait présidé à cet accord momentané des deux ordres, la peur, et qu'unie fois le danger passé ou conjuré, une fois les craintes dissipées, les choses rentreraient en l'état accoutumé, c'est-à-dire que Fintérêt reprendrait le dessus, et que la justice et la liberté s'en iraient de conserve à vau-l'eau. Les lois avaient beau faire : Quid leges siyie moribus? et les mœurs étaient corrompues. Cicéron lui-même ne

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pouvait se faire illusion. Il aimait à rappeler la fidélité et la constance des chevaliers à son égard ; il se faisait gloire d avoir mérité leur faveur en entrant aux affaires et de l'avoir conservée dans les plus grands périls de la République ; il s'en vantait à tout propos (1). Mais le vrai motif de cet attachement de Tordre équestre à sa personne n'échappait point à sa perspicacité : « Les publicains d'Asie m'aiment beaucoup, disait-il à son frère, parce qu'ils savent que je leur suis tout dévoué et parce que, en leur qualité de négociants, ils n'ont pas oublié quHU doivent à mon consulat la conservation de leurs fortunes (2). »

Supposez donc qu'au lieu d'un scélérat effronté coname Catilina, qui épouvantait tout le monde par la brutalité cynique de ses entreprises, un homme se présentât qui sût voiler son ambition sous des dehors de légalité, et qui tendît au même but paides moyens moins violents, comme César, par exemple : qu'allait devenir cette concorde si péniblement cimentée par Cicéron ? César n'aimait pas plus les chevaliers que les nobles ; il s'appuyait sur le peuple, et il sentait vaguement que cette alliance intime des deux premiers ordres pouvait nuire à ses projets, n mit tout en œuvre pour la dissoudre; mais rien ne lui réussit mieux que la corruption.

(i) Cic, ad Q, fratr,, l; pro dom. sua, 22; in Piam. M, 4, etc. (2) Cic, ad Q, fratrem, T.

En Tan 61, Clodius fut accusé d un crime de lèsemajesté contre la Bonne Déesse : les juges furent corrompus et Clodius acquitté. Une grande irritation suivit ce jugement, et elle se déchaîna principalement contre ceux des juges qui appartenaient à la noblesse. Un sénatus-consulte ordonna qu'une enquête aurait lieu pour découvrir ceux qui s'étaient laissés corrompre. Le résultat de cette enquête fut de brouiller les deux ordres, et Cicéron ne s'en consola point : « La situation, écrivait-il à Atticus, dont, grâce à moi, selon vous, et grâce aux Dieux, selon moi, Rome était en possession, cette situation, résultat de l'union intime des gens de bien et du mouvement imprimé par mon consulat, cette ^situation qui nous paraissait irrévocablement acquise, il a suffi, pour nous la faire perdre, de ce seul jugement (1). » Et les juges procurés par cette môme loi Aurélia, que naguère encore il portait aux uues, sont qualifiés par lui de « trente des plus impudents et des plus grands coquins de Rome. »

César n'en resta pas là. Les publicains d'Asie, qui avaient reçu leurs fermes de la main des censeurs, vinrent se plaindre de ce que le prix de ces fermes était trop élevé, et en réclamèrent la dimiimtion. Ils n'agissaient ainsi que par les conseils de Crassus et l'impulsion de César (2) ; mais il était à craindre, si

{i)C{c.. ad AU,, T, 47.

(â) Le Sénat avait souvent accordé des remises en pareille cir-

Ton ne faisait point droit à leur requête, qu'ils ne se séparassent à tout jamais de la noblesse. Leur guide et leur patron dans cette affaire, immorale au fond et odieuse, ce fut Gicéron qui parla beaucoup à ce propos dans le Sénat de la dignité des ordres et de leur bonne intelligence, en rappelant que cette concordQ était due à ses soins, mais en laissant entrevoir qu'il n'ignorait point qu'elle était déjà fort entamée. Il faut lire sa lettre à Atticus du 5 décembre 61 pour se faire une idée du mal qu'il se donna en cette circonstance. Cependant, Metellus Celer, consul désigné, parla contre les publicains, ainsi que Caton, (jui ne souffrit pas même qu'une réponse quelconque leur fût adressée au sujet des fermes d'Asie, « Caton qui, depuis trois mois, avec plus d'énergie, et de probité que de sagesse et d'esprit de conduite, tourmente ces malheureux publicains qui lui étaient si dévoués, et empêche le Sénat de statuer sur leur demande (1). » Rien, il est vrai, n'égalait l'impudence et le cynisme des publicains ; mais ne fallait-il pas sacrifier quel-

constance. C'était m^me une des clauses ordinaires de la loi censorienne que, si quelque événement empêchait les publicains de jouir, c'est-à-dire de percevoir l'impôt, ils en devaient être dédommagés; et c'est ce que Cicéron, dans sa harangue deprov. consul., appelle tsyi lerjz censoria.

(i) Cic. ad Att.,1, i8. — Longtemps après, en écrivant son Traité des Devoirs, Cicéron revenait avec amertume sur ce triste souvenir de sa vie publique, et parlait encore aigrement de ses démêU's avec Caton {De offic,, III, 22).

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que chose dans rinlérêt de la concorde? Les chevaliers f remiseraient de voir qu'on refusât de les satisfaire, de leur rendre seulement une réponse, chose qu'on ne refusait pas même à des ennemis. Quand ils eurent attendu toute une année cette réponse qui ne venait pas, ils prirent leur parti et se séparèrent définitivement et avec éclat de la noblesse.

Voilà donc à quoi la politique de Cicéron avait abouti I Et c'est à cette chimère d'une concorde impossible entre les ordres qu'il sacrifiait les intérêts précieux, les intérêts sacrés de l'humanité! C'est pour ne pas déplaire aux publicains qu'il allait oublier les plus simples lois de la justice et abandonner les sujets de la République à la merci de la fraude et de la violence I C'est poiu* soutenir une forme de gouvernement depuis longtemps minée par l'anarchie et la corruption qu'il allait donner le plus solennel démenti à ses doctrines philosophiques, à sa morale si pure et si austère, à toutes les belles inspirations de son âme, à tous les nobles rêves de son esprit I Etrange inconséquence, déplorable contradiction !

Ecoutons-le d'abord raisonner de la justice et des vertus qui conviennent, non pas seulement à un magistrat, mais à un homme.

« Cette fierté d'âme, cette force ou cette élévation de caractère qui se montre dans les dangers et les iravaux, marche-t-elle sans la justice? L'intérêt particulier, remplaçant le salut de la patrie, devient-il

le but de ses efforts? Elle n*est que le plus dangereux des vices. Loin de mériter le titre de vertu, elle n'est qu'une férocité qui exclut tout sentiment humain. Les stoïciens ont donc raison de définir la force ou le courage une vertu armée pour la défense de réquité. Aussi nul de ceux qui doivent leur réputation de courage à la fraude et à de coupables moyens n'a acquis une véritable gloire. L'honneur ne peut exister sans la justice. A la bravoure, à la magnanimité, il faut donc unir la bonté, la simplicité, l'amour du vrai, l'horreur de la perfidie : qualités inhérentes à la justice. Mais il est déplorable qu'une funeste ténacité et la fureur de dominer naissent le plus souvent de la force et de la hauteur du caractère. . .

« ... Or, pour celui qui veut s'élever, il est bien difficile de ne pas blesser l'équité, sans laquelle il n'y a pas de justice. Alors ces hommes veulent que l'autorité pubhque et légitime se courbe devant eux ; alors surgissent, au sein de la République, des ambitieux qui prodiguent l'or et organisent des factions pour fonder l'empire de la force sur les ruines de l'égalité. Mais plus la considération est difficile, plus elle est glorieuse; car la justice a des droits sur tous les instants de la vie... Nuire à celui ci pour être généreux envers celui-là, c'est une injustice, c'est un vol. Beaucoup d'hommes, cependant, surtout ceux que tourmente le besoin de la grandeur et do la gloire, dépouillent les uns pour don-

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nor aux autres... Rien au monde n'est plus contraire au devoir. Faisons-nous donc uno générosité profitable à nos arois sans nuire à personne. Ainsi, lorsque Sylla et César faisaient passer une fortune do son possesseur légitime sur la tète d'un étranger, ils n'étaient nullement généreux; où la justice n'est pas, la générosité ne saurait être (1). »

On voudrait que Cicéron eût moins mêlé ces nobles idées des préoccupations politiques qu'il ne pouvait, paraît-il, complètement écarter de son esprit. Ces amitiés dont il parle, que de fois n'a-t-il pas dû en sentir la fragilité! Mais, en somme, quand il aurait insisté encore plus sur Vutilité que rhomme public peut retirer de la bienfaisance et même de la justice, il faudrait être aveugle pour ne pas voir toute l'humanité des principes qu'il proclame, en termes si clairs et si beaux, après Panœtius et les stoïciens (2).

Même en ce qui concerne l'administration des provinces, les théories de Cicéron sont aussi libérales, et, en apparence du moins, aussi éloignées de Tosprit exclusif, étroit, intolérant et oppresseur qui prévalait de son temps au sein de l'aristocratie romaine. La lettre à son frère Quintus apparaît à quelques égards comme le programme d'une politique

(I) Cic, De offic, I, 6, 7, 10, il, iâ, 28, 2i; H, U; m, 5, 6.

(i) On peut consulter et lire avec fruit, sur toute cette philosopliie de Cict'r;n, le beau livre de .M. Jacques Denis, sur \QsThéories et les i(ié:s mnrjle^ de l'uUiqaité (t. H, p. il) et suiv.).

nouvelle, à la fois conservatrice et progressive, romaine et humaine .

< Oui, redoublez d'ardeur pour tout ce qui peut vous mériter l'estime publique. Il ne s'agit plus de remporter sur les autres, il faut désormais vous surpasser vous-même. Possédé d'un noble désir d'être loué en toute chose, tendez vers ce but vos facultés, vos pensées, toutes les forces de votre âme... Le rôle que vous remplissez n'est pas. de ceux où domine la fortune : le conseil et le zèle y sont tout- puissants... Dans l'administration qui vous est confiée, l'influence de la fortune est nulle ou insensible : tout y dépend du caractère ou de l'esprit de conduite... Il existe, entre les publicains et les alliés, une grave opposition d'intérêts, source d'injustices réciproques et de collisions violentes. Aussi suis-je loin de regarder votre position comme exempte de difficultés. Je me la représente, au contraire, comme très-laborieuse et des plus délicates. Mais remarquez, je le répète, que la fortune y a moins de part que la conduite. Est-ce une affaire de gouverner les autres pour qui sait se gouverner lui-même?... La nature, sans l'éducation, vous avait formé pour la sagesse, et votre éducation vous eût rendu sage même en dépit de la nature» Cette yertu qui résiste à 1 argent, aux plaisirs, à tout ce qu'il j^ a d'entraînement dans les passions humaines, iJ -Ipmit beau la voir impuissante contre la mauvaise foi'fl*\in marchand ou la cupidité d un publicain !... Il n'y/ a

74 DES THÉORIES DE aCÉRON

pas Je crois, une grande variété d'affaires en Asie: Tadministration de la justice y absorbe à peu près tous les instants. La science du gouvernement provincial s'y trouve donc singulièrement simplifiée. Les seules qualités qu'elle ei^ige sont cette fermeté de cœur et cette dignité de manières qui ne permettent ni à rintrigue d'agir ni au soupçon de naître. Il faut, de plus, écouter les plaideurs avec attention, juger les causes avec douceur, recevoir les appels sans négligence, et bien peser les raisons qui les appuient... Si la douceur du juge a tant de prix à Rome, où l'opinion est si exigeante, la liberté pid)lique si excessive, la licence même des particuliers si effrénée, où il existe tant de juridictions, tant de recours possibles, une force publique si imposante, un Sénat si puissant, combien un préteur ne doit-il pas s'appliquer à se faire chérir par son aménité en Asie, où son bon plaisir décide seul et" irrévocablement du sort de tant de citoyens, de tant d'alliés, de cités et de populations entières, en Asie, où il ne se trouve ni moyen de redressement, ni voie de doléance, ni Sénat, ni Assemblée du peuple (1)1 »

Et ainsi va le philosophe, entassant maximes sur maximes, prodiguant les bons conseils et les sages remontrances, dissertant à loisir sur la théorie du gouvernement idéal, jusqu'à ce qu'enfin la grande, la délicate, l'épineuse question des pubiicains

(i) Qc, ad Q. fratrem, I, i.

l'oblige à reprendre pied dans le domaine des réalités. Ici, la philosophie n'a plus rien à voir, et c'est le politique qui reprend la parole.

« Je sais quels obstacles apportent les fermiers publics à vos intentions généreuses. Les heurter de front, ce serait nous aliéner l'ordre à qui nous devons le plus, briser le lien qui l'attache à nous et par nous à la cause publique. D'im autre côté, en lui concédant tout, nous ruinons de fond en comble un peuple que nous sommes tenus de protéger.

C'est là une difficulté de votre position, et, à vrai dire, la seule... tout gît dans la disposition d'esprit, dans la volonté. On peut juger, par ce que souffrent nos propres concitoyens, de ce que les habitants des provinces ont à endurer de la part des fermiers publics. Lorsqu'on supprima plusieurs péages en Italie, les réclamations s'adressaient moms au principe de l'impôt qu'aux abus de la perception; et les vices des Romains sur le sol de la patrie ne disent que trop ce que doit être le sort des alliés aux extrémités de l'empire. Il faut donc ménager les choses, de manière à laisser faire les publicains, dont le marché est vraiment ruineux, sans toutefois laisser périr les provinciaux : c'est le fait d'une vertu divine (1). »

Voilà le grand mot lâché : laissez faire les publiaiins I Et la justice, et les belles théories humani-

(i) ac, ad Q, fratrem, I, 1.

76 DES THÉURItS DE aCERON

taires de tout à l'heure, que deviendront-elles sous Tempire d'une telle politique? C'est ce dont Cicéron n'a pas l'air de se mettre en peine. L'important est que les publicains puissent trafiquer à leur aise, qu'ils n'aient aucun motif de récriminer contre le Sénat, et que le compromis d'Aurelius Cotta et consorts subsiste à tout prix pour épargner aux gens de bien, en l'an 51, le douloureux spectacle d'une modification quelconque à la constitution de l'an 510.

Soyons justes, cependant, et n'altérons pas la vérité, sous prétexte de la rendre plus sensible. Cicéron ne voulait la mort de personne au monde. Il avait trop de rectitude dans l'esprit et trop de droiture dans Tâme pour ne pas comprendre tout le tort que la conduite des fermiers de TEtat pouvait faire à sa chère République et pour ne pas prendre en pitié tous les maux qui en résultaient dans les provinces. Seulement, entre deux dangers également menaçants, il essayait de parer h celui qui semblait le plus redoutable. De bonne foi, il ne désespérait pas de concilier ces deux choses inconciliables : Tavidité des publicains et le salut des alliés. Les publicains, il les avait jugés plus sévèrement que Caton lui-même, lors de leur audacieuse requèîe relative à la diminution des fermes d'Asie : t Affaire sale, avait-il dit, démarche humiliante, plate résipiscence (1). » Une se faisait pas la moindre illueion

(i) Cic, nd .1«.,I, 17.

SUR L'ADMINISTRATION PROVINCÎALK 77

sur les excès de cette tyrannie lointaine dont les tribunaux de Rome avaient si souvent entendu le retentissement sinistre. Mais qu'y faire? reprenait il dans ses confidences à Atticus; « avons*nous le choix des moyens ? aimez- vous mieux tomber dans les mains des affranchis et même des esclaves (1) ? » Et là-dessus, le bon Gicéron, l'homme du justemilieu, des tempéraments et demi -mesures, édiliait, à l'usage des malheureux provinciaux, une théorie de sa façon, dans laquelle il s'attachait à leur démontrer les avantages relatifs du système qui les ruinait.

« D'abord, en ce qui concerne les Grecs, la condition de contribuables, qui est la pire chose du monde, ne peut avoir rien d'absolument révoltant, puisque le principe de l'impôt était, antérieurement à la domination romaine, inscrit dans les institutions de la Grèce. De plus, le nom de publicain ne saurait effaroucher des gens qui ont eu besoin de l'intervention des publicains pour percevoir l'impôt de Sylla, tout égal et fixe qu'il fût dans sa répartition. Enfin, on peut supposer que leurs propres compatriotes ne seraient pas des collecteurs plus commodes que les Romains. Autrement, les Cauniens et les insulaires, compris par Sylla dans le ressort de Rhodes, se seraient-ils adressés au Sénat pour obtenir la faveur de payer le tribut directement à Rome au lieu de le verser aux Rhodiens? On na point

(I) Cic, ad AU., \l,i.

d'antipathie contre les fermiers publics quand on a été toujours sujet à Timpôt ; on ne les méprise pas quand on n'a jamais pu se passer d'eux; on ne leur refuse pas la soumission quand on a soi-même sollicité leur concours. Que TAsie y songe bien. Aucune des calamités qu'engendrent la guerre ou les discordes civiles ne lui serait épargnée si elle cessait de vivre sous nos lois. Et, comme y vivre sans payer tribut est impossible , il faut qu'elle se résigne à acheter, par le sacrifice d'une partie de son revenu, la perpétuité du calme et de la paix. Une fois revenus de leur antipathie pour le nom et le caractère des publicains, votre adresse et votre prudence (c'est à son frère qu'il parle), sauront bien les réconcilier avec le reste. Dans le mode d'abonnement, par exemple, au lieu de l'exigence directe imposée par la loi des censeurs, ils n'arriveront à ne plus voir qu'wn moyen commode de se libérer en échappant aux embarras du recouvrement. Vous pourrez enfin, comme vous l'avez fait si heureusement, leur rappeler, dans l'occasion, ce que c'est que Tordre puissant des chevaliers, dire ce que nous lui devons de reconnaissance, et, laissant là le ton du pouvoir et l'appareil des faisceaux, arriver par votre influence personnelle, par l'autorité de la persuasion , à rapprocher et à fondre tout à fait ensemble les Grecs et les fermiers publics (1). »

' (i) Cic, ad Q, frnirem, I, i.

SUR L'ADIIINISTHATION PROVINCIALE 79

Evidemment, après de pareils argmnents, les pro« vinciaux auraient eu bien mauvaise grâce à ne pas âe laisser mettre sur la paille. Or, Thommequi parlait si bien de la nécessité de supporter les publi* cains les avait vus à l'œuvre et il savait parfaitement à quoi s'en tenir sur le régime qu'ils imposaient aux provinces, puisque jui-mème, dans une occasion solennelle, il les avait signalés à la juste animadversion de ses concitoyens. C'était un publicain, cet Âpronius dont il a rappelé les hauts faits dans un de ses plaidoyers contre Verres (l), et qui prenait et enlevait à chacun tout ce qu'il voulait. C'étaient des publicains, ceux qui avaient réduit la Sicile à un tel état de détresse que, lorsque au bout de quatre ans Cicéron retourna dans cettei province, il ne sut mieux la décrire qu'en la comparant à ces pays désolés par les ravages d'une guerre IcHigue et cruelle (2). Mais quand il s'exprimait ainsi, il fitisait œuvre d'avocat, et» dans Qcéron, il faut lAea se garder de confcmdre ces trois p^r8onnages toi:yottr8 très-distinds, et dont les opinions se contrecarrent à chaque instant : l'avocat, le philosophe et le politique. Le premier a mis les publicains en cause au nom de ses clients provinciaux, le second les a condamnés au nom de la justice et de la morale

{i) « Surrexissel AproBius, nova dignitai publicani, non nt decumanus» etc. » {In Verr., Uî, 42).

(2) Id., Ihid.

outragées, et le troisième les a absous au nom de la raison d'Etat.

Il y avait un moyen bien simple de couper court aux abus qui ruinaient les provinces : c'était de supprimer les fermes. Quand Paul-Emile, après avoir soumis la Macédoine, s'occupa de l'organiser en province romaine, il n'eut rien de plus pressé que de supprimer les fermes des mines et des domaines, lesquelles n'auraient pu être allouées qu'à des publicains, et il en donna pour raison que, là où les publicains faisaient leur commerce, le droit public était anéanti et que la liberté et la sécurité des alliés restaient sans garantie (1). Mais Gicéron n'était pas homme à user d'un tel remède, qui lui semblait pire que le mal. Il fut question, sous le consulat de César, de supprimer certains péages de l'Italie. Cicéron n'ignorait pas que cette mesure n'était que trop justifiée par les abus de la perception, par les vexations de toute sorte auxquelles les contribuables étaient en proie de la part des trai- ^ tants. Et cependant, il joignit ses instances à celles de tous les gens dé bien pour réclamer le maintien des péages. « Les péages d'Italie une fois supprimés, dit- il à Atticus, que reste ra-t-il au Trésor pour l'intérieur, je vous prie, si ce n'est le vingtième? Encore ce vingtième tombera-t-il au premier mot jeté du haut de la tribune, avec grand renfort des cris

(1) Sigon., De antiqtm jure riviu)}! romanoruin , II, 4.

SUR L'ADMINISTRATION PROVINCIALE 8i

de la valetaille (1). » Cette valetaille dont il parle avec tant de dédain, parce qu'elle se montre opposée aux spéculations de nos seigneurs les traitants, ce n'est rien moins que le peuple romain en per-^ sonne, fœx Romidi. Mais qu'importe le peuple? Qu'il crie tant qu'il voudra, pourvu qu'il paie et que les privilèges des publicains soient respectés. Quant aux provinciaux, dit-il à son frère, « obtenez d'eux, vous, leur bienfaiteur, vous à qui ils doivent tout, de ne pas troubler la bonne amitié qui nous lie avec les fermiers publics (2). »

Au fait, qu'est-ce que les provinciaux? sont-ils des citoyens? sont-ils seulement des hommes?

Pourquoi userait-on de tant de ménagements à leur égard? valent-ils la peine qu'on mette un seul instant en balance la considération de leurs fortunes, de leur liberté et de leurs vies avec celle du salut de la République? Nous touchons ici à l'un des points les plus intéressants de cette discussion.

Certas, à en juger par ses actes antérieurs, par ses discours publics, par ce qui avait transpiré dans les conversations de ses sentiments intimes touchant les affaires de TEtat, Gicéron ne pouvait être considéré comme un révolutionnaire. Quand il fut désigné par le sort comme proconsul de la Cilicie, le Sénat crut pouvoir lui confier sans crainte Tadmi-

(1) Cic, ad AIL, II, 16.

(-2) Cic, ad Q. fratrem, I, 1.

8î2 DES THÉORIES DE GIGÉRON

nistration de cette province lointaine, bien sûr qu'il ne compromettrait point par d'indiscrètes nouveautés l'honneur ou la sécurité de l'Empire. Mais la ' postérité, instruite à fond de la vraie pensée de Cicéron, et qui a lu tous ces beaux traités où rhomme d'Etat, devenu philosophe et moraliste, a consigné les principes du gouvernement de Tâme et des sociétés humaines, le de Legibiis, le de Republicâj le de Officiis, le de Finibtcs et maint autre, la postérité n'a pas lieu tout d'abord de partager en ce point la quiétude et la confiance des contemporains. Cicéron est, de tous les Romains, celui qui a le plus fait, à son insu, sans doute, pour battre en brèche le vieux droit quiritaire, le droit de la conquête, et pour y substituer ces choses toutes nouvelles, que le patriciat de Rome devait regarder comme les plus dangereuses de toutes les théories, l'égalilé absolue des hommes, l'unité de législation pour tous les sujets de FEmpire, le retour des relations légales aux relations naturelles entre les membres de la société. Dans cette révolution, où tout ce qui faisait l'âme et la vie de l'anlique société romaine va s'évanouir, ou naturellement ou par force, pour faire place à un nouvel ordre d'institutions, de lois et de mœurs, si César fut le bras qui a exécuté, Cicéron fut la tête qui pensait. Il n'est pas sans intérêt de suivre, dans les écrits de Cicéron, les symptômes précurseurs de cette révolution, ne fftt-ce que pour mieux apprécier la différence énorme que

nous aurons à constater entre les théories du philosophe et les actes de Tadministrateur.

« La vraie loi. dit Cicéron, est la droite raison, conforme à la nature, partout répandue, constante, étemelle. Elle nous appelle au devoir par ses commandements, elle nous détourne du mal par ses défenses. Il n'est permis ni à'm rien retrancher, ni d'y rien modifier, ni de l'abroger. Ni le Sénat, ni le peuple n*ont le droit de nous en délier; elle n'a pas besoin de commentateur ni d'interprète. Elle n*est pas autre à Rome, autre à Athènes, autre aigourd'hui, autre demain. Mais, étemelle et immuable, la même loi embrasse tous les temps et tous les peuples... Quiconque ne s'y soumet pas se dépouille par là de la nature humaine, et, en quelque sorte, de lui-même (1). » Voilà une définition philosophique, mais tellement large, tellement compréhensive et tellement générale, qu'elle peut sembler tout à fait inoffensive quant aux applications que Ton en doit faire dans la pratique de la chose qui en est l'objet. Prenons garde cependant qu'elle n'est, dans l'esprit de Cicéron, qu'une prémisse d'où vont découler les conséquences les plus directement funestes à l'état politique fondé par l'oligarchie patricienne. En effet, si lia vraie loi n'est que la raison même, si elle est une comme la vérité, tous les hommes, par cela seul qu'ils participent à la vérité et à la raison, par*

(i) Gic., de Legib., l, 6> 45.

mes THKCJRIKS DE GIGÉRON

ticipent îi la même loi. Il y a donc entre eux ime communauté naturelle, une égalité morale, qui doit amener tôt ou tard l'égalité civile et politique, et aboutir à ce qu'on appelle la cité universelle. « S'il " est imposîyible d'égaliser les fortunes, si toiit le monde ne peut posséder une intelligence et des forces égales, il doit y avoir égalité de droit entre ceux' qui sont membres d'une même république. Gar, qu'est-ce qu'une cité ou un Etat, si ce n'est régalité et la communauté des droits (1). »

A ces belles raisons, le Sénat pouvait répondre que la guerre et la politique créent d'autres rapports entre les hommes que la morale et la philosophie : qu'il eât des vérités spéculatives que tout le monde accepte en principe, mais dont l'application est momentanément subordonnée à des nécessités d'ordre social, à des mesures de salut public, à des lois réclamées par les circonstances, sans parler des inégalités créées par la naissance, l'éducation, les mœurs, les cUmats même. Supprimez ce lien d'obéissance et de soumission absolues qui est le résultat inévitable de la conquête, et vous replongez incontinent le monde entier dans l'anarchie et le chaos. Laissez-nous d'abord nous assimiler les vaincus, laissez-les devenir nos égaux par le caractère, l'intelligence ou la vertu, et nous n'hésiterons plus à leur concéder, sinon l'autonomie, au moins l'éga-

(I) Gic, de Bepiib,, I, H±

lité des droits. — Mais quoi! répliquait Cicéron, nulle chose n'est aussi sem])lable à une autre que nous le sommes entre nous, et personne n'est plus égal à soi-même qu'un homme ne Test à un autre homme. Jamais, d'ailleurs, dans aucune nation, on ne trouvera personne qui soit vraiment incapable de prendre la nature pour guide et de parvenir à la vertu. « Que si, comme le prétendent les Grecs, il faut qu'on soit ou Grec ou barbare, je crains bien que, nous autres Romains, nous ne soyons, à ce compte, que des barbares ; mais si ce nom doit venir de la différence des mœurs et non de celle des langues, je crains que les Grecs ne soient pas moins barbares que les Romains (1). » Il est à regretter que Cicéron n'ait pu connaîlre, comme Tacite, ces autres barbares qui vivaient alors ignorés dans les vastes forêts de la Germanie. Leur exemple aurait fourni un nouvel argument. à sa cause, et, puisqu'on parlait tant de ces inégalités morales qui rendaient nécessaires les inégalités civiles et politiques, l'auteur du De officiis aurait pu rappeler à ses con-, citoyens qu'il y avait par delà le Rhin et le Danube une race d'hommes plus vertueux qu'ils ne Tétaient eux-mêmes, et chez lesquels « corrompre ou céder à la corruption' ne s'appelait pas vivre selon le siècle. »

Une fois admis le grand principe de la cité uni- Ci) Cic.,(/g liepub., I, 37..

verselle, qu*allait-il rester du systtoie politique inauguré et pratiqué par les Romains depuis des siècles? Le droit de conquête, la guerre, Tasservissement des peuples, l'idée même de patrie, autant d'iniquités, autant de préjugés. Le monde entier n'est plus qu'une famille, et tous les hommes sont frères. Cicéron n'a pas dit le mot, mais Tidée se retrouve partout dans ses ouvrages philosophiques. Dans tous les cas, il s'approprie le beau mot de Térence :

Homo sum^ nihil humani a me alienum puto.

Le droit naturel, qui défend de nuire, existe entre les peuples comme entre les particuliers. On vous attaque, défendez-vous; mais Tobligation de ne point faire le mal s'étend si loin que, lors même que vous êtes provoqué par l'injustice, vous devez vous arrêter dans la vengeance. Tant que la paix n'est pas dangereuse, il faut tout faire pour la conserver. Il y a deux manières de vider ses querelles: Tune par la raison et la p^ole, qui est le propre de rhoDxme, l'autre par la force, qui n'appartient et ne convient qu'aux bêtes féroces (1).

On peut douter que la politique du Sénat romain ait été nulle part plus éloquemment condamnée. A cet égard même, le DeOfficiis ressemble à un long

(i) Cic, de Offi:,, I. W,

SUR L'ADMINISTRATION PROVÎNOALE 87

réquisitoire. Mais le De Officits est Tœuvre d'un spéculatif qui s'est placé au-dessus et en dehors des intérêts de caste et de patrie, et qui s'absorbe tout entier dans la contemplation sereine des questions éternelles du droit et du devoir. Laissez-le redescendre dans le domaine des choses positives et pratiques, dans la sphère tumultueuse où s'agitent et se débattent les questions de la politique courante, et vous verrez reparaître le vieil esprit patricien, cet esprit d'exclusion et d'orgueil que cinq siècles de conquête et de gloire avaient si vigoureusement cimenté. Rome, a-t-on dit, est, dans Tantiquité, la cité par excellence, c'est-à-dire la ville de la violence et de la guerre. Depuis longtemps elle avait cessé de recevoir dans son sein les peuples conquis, et les vaincus n'étaient plus que les sujets du peuple-roi. De là, un orgueil démesuré : un Romain était, dans sa propre estime, plus qu'un homme; les plébéiens aussi bien que les nobles conservaient avec un soin jaloux pour eux seuls le titre de citoyens. Il ne pouvait donc entrer dans les maximes- ni dans les vues du Sénat de départir à des étrangers, à des barbares, les droits qu'il avait refusés si longtemps à des concitoyens, et que ceux-ci avaient dû conquérir par la force des armes. Même les Italiotes, qui se targuaient pourtant d'une certaine communauté de Tace et d'origine, n'avaient obtenu, qu'au prix d'une guerre inexpiable, l'égalité civile et politique; et le dernier des Gracques n'avait péri précisément que

parce qu'il avait eu lu généreuse imprudence d'appeler au bénéfice comme au soulien de ses lois ces enfants de lltalie qui. depuis plus de trois cents ans, aidaient Rome de leurs richesses et de leur Sang. A plus forte raison, des Grecs, des Asiatiques, des Espagnols et des Carthaginois ne pouvaient-ils espérer que la grande cité leur ouvrit jamais ses portes.

Entre tous les peuples que Rome avait soumis à .^a domination, il n'en élait aucun qui eût subi ïimperium de meilleure grâce, qui eût adopté les institutions, les lois, les mœu.*s, la langue même de ses vainqueurs avec plus d'empressement que les habitants de la Gaule méridionale. En temps de paix comme en temps de guerre, ils avaient prêté à la République un concours, dévoué, fidèle, intelligent. Ou vantait leu^ aptitude à toutes les cultures de l'esprit, la vivacité éloquente et spirituelle de leur parole, la singulière énergie de leur tempérament dans l'action , leur bravoure incomparable dans les combats , si bien qu'à une époque relativement très-rapprochée de celle qui nous occupe. César n'hésita pas à admettre les plus distingués et les plus nobles d'entre les Gaulois dans les rangs du Sénat, pour combler les vides que les guerres civiles et extérieures avaient faits au sein de cette illustre compagnie. Mais César était un esprit large, élevé, ouvert aux idées nouvelles, et pénétré de la nécessité d'approprier le système du gouvernement

aux vrais besoins de son temps, au vœu secret mais profond des peuples vers la paix et Tégalité. Gicéron, obstinément altaché aux tradilions patriciennes, n*a que des moqueries et des insultes pour ces Gaulois qu'il ne connaît même pas, et dans lesquels il ne consentirait jamais à voir des hommes semblables à lui. Est-ce qu'on peut avoir une âme intelligente et libre quand on est sagatus h^accatiisqite? Est-ce qu'on a la moindre notion de la jus tice et de la vérité quand on appartient à la nation des Voikes ou à celle des Allobroges? Ces gens-là se plaignent d'avoir été rançonnés, pillés, volés par Fonteius, et ils en fournissent les preuves irrécusables; mais entre le tyran, qui est un grave personnage de Rome, et les victimes, qui viennent on ne sait d'où, du fond de quelque pays barbare, des juges bien appris ne sauraient hésiter un seul instant. Ils absoudront Fonteius et renverront les Gaulois dans leurs forêts. Fonteius n'a pas même besoin d'être défendu : il leur fit, en les croquant, beaucoup d'honneur.

« Qui ignore, en effet, qu'ils ont conservé jusqu'à ce jour l'affreux et barbare usage des sacrifices humains? Que doit être, pensez-vous, la bonne foi, la piété de ces peuples qui s'imaginent que les dieux immortels peuvent être facilement fléchis par le crime et le sang des hommes? Est-ce à de pareils témoins que vous associerez la religion de votre serment? Les croirez-vous capables de quelque

scrupule ou de quelque modération?... QuelmoUf paraîtra vous avoir déterminés? L'opinion publique? Celle de vos ennemis aura-t elle donc plus de poids auprès de vous que celle de vos concitoyens? L'autorité des témoins? Pouvez-vous donc préférer des inconnus i ceux que vous connaissez, des hommes injustes à des hommes équitables, des étrangers à des Romains, des accusateurs haineux à des témoins sans passion, des &mes mercenaires à des coeurs désintéressés, des impies à ceux qui aiment les Dieux, les ennemis déclarés de notre nom et de notre Empire, à de fidèles alliés, à des citoyens irréprochables (1) ? ^

Voilà de quelle façon nos ancêtres ont été habillés par Cicéron dans son plaidoyer pour Fonteius : il en a fait un tas de brigands sans foi ni loi, exclusivement occupés à piller, à brûler, à violer et à tuer. Mais on ol]gectera que de telles licences ont dû 6tre permises à un avocat pour les besoins de sa cause et dans l'intérêt de son client. Au fond, lyoute-t-on, le dtfenseur de Fonteius ne pensait pas le premier mot de tout ce qu'il a dit. A la bonne heure; nous ne demandons pas mieux que d'adhérer i cette explication bienveillante. S*il arrivait, cepradant, que dans un document d'un autre genre, dans la lettre à Quintus par exemple, où la vérité ne pouvait nuire à personne, Cicéron eût persévéré dans

(I) Cic, pro Fonteio, 13.

les mêmes sentiments à Fégard des peuples étrangers, ne faudrait-il pas en conclure qu'il professait un dédain systématique pour tout ce qui avait le malheur de n'être pas Romain ? Nous sommes bien iorcé de nous en tenir à cette conclusion, quand nous le voyons féliciter son frère de ce que le sort ne Ta pas appelé à commander à des Africains, à des Espagnols ou à des Gaulois, nations sauvages, comme chacun le sait, et qui n'ont décidément rien d'humain, mmanibtis ac barbaris nationtbtis (1). Les Grecs eux-mêmes, tout civilisés, tout lettrés qu'ils peuvent être , ne valent pas mieux que les autres. L'antiquité de leur race, les services qu'ils ont rendus à l'humanité, le grand éclat qu'ils ont jeté dans le monde, les chefs-d'œuvre môme de leur littérature, rien ne saurait les laver de la tache originelle, du péché de naissance. < Regardez-y de près avant de contracter aucune intimité avec les Grecs... Ce peuple, en général, est faux et léger. Ils se sont par trop habitués, dans leur longue servitude, à être toujours de l'avis des autres... N'ouvrez qu'à bon escient votre cœur et votre foyer. Le commerce des Grecs n'est pas sûr, parce qu'ils n'osent contredire. Et puis ils sont envieux des Romains, 11^ le sont même les uns des autres (2). » C'est un funeste privilège des provinces de

(i) Cic, ad Q, fratrem, 1, 1.

(2) Id., Ibid,, I, i.

DtS THËiiRl£S DE dCERON

pervertir et de corrompre tous ceux qui y sont nés et qui y ont fixé leur résidence. Les publicains, bien entendu, sont hors ^e cause; ceux-là ne pèchent jamais: leur vertu si connue est à l'épreuve de tous les climats. Mais les autres, le menu fretin des gens de Rome qui vont chercher fortune en dehors de l'Italie, Cicéron les tient pour éminemment suspects. « Ce n'est pas que je croie les honnêtes gens rares dans les provinces. Je veux supposer lé contraire; mais il est toujours hasardeux d'en faire Tessai. Le cœur humain se déguise sous tant de formes, s'enveloppe do tant de voiles! Le front, les yeux, la physionomie, la parole, la parole surtout, savent si bien mentir!... S'il se rencontre, cependant, une personne en qui vous auriez pu reconnaître Tami de l'homme plutôt que de la place, hâtez-vous de Tinscrire parmi les vôtres. Hors de là, c'est le genre de liaison dont il faut le plus se défier. Ce sont gens à faire argent de tout et à tout faire pour de l'argent (1). »

Nous sommes aussi loin que possible des principes d'humanité cosmopolite et de cité universelle préconisés dans les traités de philosophie. Cicéron raisonne ici comme le plus inintelligent et le plus entêté des membres de la caste patricienne. L'intérêt politique l'emporte sur le droit naturel. Et

(1) Cic, ad Q. (l'itlr.'iii, I, 1.

SUR L'ADMINISTRATION PROVINCIALE Oa

encore est-ce là de l'intérêt politique bien entendu? N'y a-t-il d'autre moyen de sauver la République que de la coniraindre à ces maximes d'un patriotisme étroit, exclusif et farouche? maximes excellentes, sans doute, au temps où le territoire de la domination romaine ne dépassait pas les limites du Latium, mais entièrement périmées par le développement énorme que cinq siècles de victoire avaient donné à cette domination. Cicéron n'aurait eu qu'à consulter Thistoire grecque pour y trouver un exemple mémorable de la politique que les circonstances actuelles semblaient indiquer au Sénat romain : c'est l'exemple d'Alexandre. • Il ne suivit point, dit Plutarque, le conseil d'Aristote qui lui disait qu'il était le roi des Grecs et le maître des barbares, que partant il devait traiter les uns comme ses familiers ou ses amis, les autres comme des brutes ou de simples choses. S'il eût agi de la sorte, son règne n'eût été qu'une série de guerres, d'exil, de séditions et de procès. Mais comme il pensait qu'il avait reçu la mission toute divine d'être le modérateur et l'arbitre commun de tous les peuples, il n'employa les armes que pour faire entrer dans cette communauté ceux qui restaient sourds à sa parole, mêlant en quelque sorte dans la coupe de l'amitié les vies, les mœurs, les hymens et les festins. Il voulait qu'ils ne reconnussent d'aulre patrie que le monde, d'autre capilale que son camp, d'autres concitoyens que les hom^

d4 DES THÉORIES DE CIGÉRON

mes de bien, d'autres barbares que les méchants; il voulait que les cblamydes, les boucliers, les cimeterres cessassent d'être des signes de distinction, qu'on distinguât les Grecs par leurs vertus, les barbares par leurs vices, que vêtements, festins, mariages et coutumes, tout fût cominun aux uns et aux autres, jusqu'au sang et à la race (1). >

Quel contraste entre la politique, dont ces lignes de Plutarque contiennent le programme, et celle dont Gîcéron se faisait le serviteur trop complaisant I

Il faut bien se persuader que ce qui s'appelle proprement Vadminktration dans notre langage moderne n'était point connu à Rome au temps de la République. On gouvernait les provinces, on ne les administrait pas. Un proconsul avait rempli tous les devoirs inhérents à sa^ fonction quand il avait préservé le territoire confié à sa tutelle de toute invasion, de toute conquête extérieure, quand il avait jugé les procès pendants entre les provinciaux, et qu'il avait assuré, par sa vigilance et sa fermeté, la levée des impôts et des tributs qui formaient le revenu du peuple romain. Quant à fournir aux habitants de la province les éléments de prospérité et de progrès qui leur manqoaiefit, Rome n'en prenait nul souci. Parcourez la lettre de Cicéron à son frère Quintus sur les devoirs des

(i) Plut., de AUxandri fortuna oratio, l, 6.

proconsuls, et vous n'y trouverez pas un seul mot relatif à Tagriculture, à Tindustrie, au commerce, aux travaux publics, aux constructions utiles, aux routes, à la navigation, etc. (1). Le rude génie de Rome, conquérante et justicière avant tout, ignorait encore en ce temps-là que la domination étrangère a besoin de se faire, en quelque sorte, pardonner à force de bienfaits, et il regardait comme raffinements indignes d'un peuple Ubre tous les soins qu'il aurait dû donner à la culture intellectuelle et au bienêtre matériel des vaincus. La paix romaine, dont il a été si souvent question chez les auteurs du siècle d'Auguste, se réduisait alors à deux mots, qui résument en 'eux tout ce que le despotisme a de plus oppressif et de plus humiliant : obéir et payer. Et Cicéron, avec toutes les lumières de sa haute intelligence et toutes les nobles aspirations de son cœur, ne semble pas s'être départi sensiblement de la lettre de ce cruel programme.

Est-ce à dire cependant ((u'il ait méconnu Timportance et Tutilité des arts de la paix? Loin de là : Cicéron honorait ragricùlture, par exemple, et il lui semblait que « dé toutes les sources de richesses, celle-là était incomparablement la meilleure, la plus abondante, celle où il était le plus doux et

(1) LUmparlialilé nous fait un devoir de constater que Q. Cicéron, dans son gouvernement d^Asic» s'occupa de restaurer quelques cités détruites ou désertes, Samos entre autres» et Halicarnasse (Cic, ad Q. frcUrem, l, 1).

m DES THÉORIES DE CICÉRON

OÙ il convenait le mieux à un homme libre de puiser (1); » il pensait qu'il n'est pas de coçidition plus heureuse que celle de Fagriculteuç, « nonseulement parce qu'on remplit un devoir en vaquçuil aux travaux de Fagriculture, qui est pour tout le genre humain une source de bienfaits, mais parce que, grâce à (îes labeurs, on goûte des jouissances nombreuses, et qu'on se trouve dans l'abondapce de toutes les choses nécessaires à la vie des hommes et au culte des Dieux (2). » Mais, tandis que le philosophe se répandait en amplifications louangeuses sur ce heu commun renouvelé des Grecs, l'homme d'Etat, le politique, réservait habilement sa pensée. S'il ne disait pas à son frère Quintus, partant pour son gouvernement d'Asie, qu'il était bon d encourager l'agriculture dans les provinces, c'est quïl savait bien que l'agriculture y était entravée dans son développement par l'avarice des décimatears et des pubUcains, et que les dîmes prélevées par eux dans une mesure exorbitante ruinaient à plat les propriétaires et les colons. Il n'avait fait aucune difficulté de l'avouer lui-même dans ses discours contre Verres :

« Ne s'est-il pas trouvé, croyez-vous, quelque décimateur qui, avec la liberté de faire donner à ragficulture tout ce qu'il lui demandait, ait de-

(1) Cic, de Uf/U., 1, U.

{û) Cic, de Sen^ectute, 16.

mandé au-delà de ce qui lui était dû? Voyez, examinez. Ne s'en est-il pas rencontré quelqu'un, surtout lorsqu'il aurait pu outrepasser ses droits, non par cupidité, mais par m^arde? Il s'en est trouvé nécessairement un grand nombre. Je dis, moi, que tous ont pris au-delà des dîmes (1). »

Voilà ce qui se passait en Sicile, dans un pays exclusivement agricole, et qui tirait toute sa richesse des produits du sol. Mais, dira-ton, tous les proconsuls n'étaient pas des Verres, et Gicéron, qui s'élève ici avec tant de justice contre cet abus de l'administration de Verres, n'était pas homme à le tolérer ailleurs. On voudrait le croire. Malheureusement les décimateurs, qui étouffaient ainsi par leurs injustes prétentions le développement de l'agriculture dans les provinces, appartenaient à Tordre équestre, ou, du moins, se rattachaient à lui par un lien indirect, faisaient cause commune avec lui, et Gicéron n'était pas homme à prendre parti contre Tordre équestre. Quand les publicains d'Asie viennent se plaindre au Sénat d'avoir affermé les tributs de cette province à un taux trop élevé, et qu'ils demandent la résiliation du bail que leur ont passé les censeurs, que fait Gicéron? Proteste t-il cx>ntre leur avidité? S'oppose- t-il à leur prétention inique? Les traite-t-il de voleurs et de tyrans, comme il était en droit de le faire? Nullement; il

(1) Çic, in Verr., III, i8.

est le premier à les appuyer, il s'empresse d'intervenir en première ligne en leur faveur, il leur ménage une reunion nombreuse et très bienveillante, où il s'étend longuement sur la nécessité de maintenir la dignité des ordres et de conserver l'union entre eux (1). Déjà même, dans ses actions contre Verres, il tenait pour une loi très-sage et très-bien faite, acutissimè ac dUigentissimè scriptam, celle qui, par toutes les précautions imaginables, livre et soumet au décimateur l'agriculteur, lequel est veillé de si près, qu'il ne peut, sans s'exposer à la plus rigoureuse peine, frustrer d'un seul grain le décimateur, ni lorsque les blés sont sur pied, ni lorsqu'ils sont dans le grenier ou dans l'aire, ni lorsqu'on les transporte dans un lieu voisin ou éloigné (2). Et, quand Verres a donné toute licence à ses décimateurs de frauder, d'extorquer, de piller, per fa$ et nef as, Cicéron a beau dire, par manière d'ironie, que tous les autres proconsuls imiteront sans doute en lui l'inventeur d'établissements si parfaits (3); l'histoire est là pour nous prouver qu'il disait la vérité en riant, et Ton se demande comment Cicéron lui-même pouvait se faire illusion sur ce point. Non, il n'y avait point de compromis possible : il fallait se déclarer en faveur des provinciaux et faire le procès aux publicains, ou

(i) Cic, ad AH,, I, i7.

(2) W., in Verr., m, 8.

(3) Id., ibid., m, 16.

bien, si Ton tenait; à conserver les bonnes grâces de ces derniers, se résigner à la ruine des provinces et accepter les résultats de l'administration des Verres qui pullulaient alors dans la République. Ces résultats, Cicéron nous les indique lui-môme, dans un passage de ses Verrines, en ce qui touche l'agriculture : « Métellus (le successeur de Verres) avait envoyé dans toutes les villes une lettre presque suj^liante, et cependant il ne parvint nulle part à faire ensemencer les terres comme autrefois. Une foule d'agriculteurs avaient pris la fuite, et non-seulement ils avaient renoncé à la culture, mais encore ils avaient abandonné les foyers paternels (1). » Ce qui démontre assez clairement qu'on ne pouvait être en même temps le protecteur des publicains et celui de l'agriculture.

Parlerons-nous à présent du commerce et de l'industrie? Nous trouvons là-dessus d'admirables pages dans les écrits de Cicéron le philosophe, et qui tendent à établir qu'il tenait en très haute estime ces branches très-importantes de l'activité humaine. Les hommes se doivent entr'aider, dit-il ; ils sont nés les uns pour les autres : d'où il suit que nous devons mettre tous nos avantages en commun par un échange réciproque de bons offices, donnant et recevant tour à tour, employant notre esprit, notre travail, nos ressources, à resserrer les

(1) Cic, tîi Verr.y m, i8.

400 DfiS THÉORIES DE OGÉRON

liens qui unissent les hommes dans la société. Toutes belles paroles qui, dés l'instant où l'auteur sortira du domaine purement spéculatif pour entrer dans celui des applications, recevront, de la même plume qui les a écrites, Je plus formel et le plus flagrant démenti.

a On tient pour indignes d'un homme libre les gains des mercenaires qui louent leurs bras, et rien de plus : l'argent qu'on leur donne est conune le prix de leur servitude. On regarde encore comme peu honorables les profits de ces gens qui achètent aux marchands pour revendre immédiatement après ; car ils ne peuvent rien gagner s'ils ne mentent effrontément, et rien n'est plus honteux que le mensonge. En général, tous les artisansexercent des professions viles, et la place dun Iwmme libre n est pas dans une boutique (1). » Suit l'énumération des professions réputées méprisables par Cicéron : c'est la proscription en masse de tous les arts manufacturiers et de tous les genres de n^oce; c'est, le travail, généralement quelconque, voué à une sorte d'infamie et assigné comme un lot igno* minieux aux classes déshéritées de la société, aux esclaves. Cependant, toujours attentif à ménager ses chers publicains, Cicéron daigne faire une exception en faveur de ce qu'il appelle le grand commerce. • Le commerce ne convient qu'aux

(i) Gic, de Offic,, I, 42.

SUR L'ADMINISTRATION PROVINQALE 10 1

esclaves, s il se fait en petit; mais il se relève lorsqu'il se fait eii grand, qu'il apporte dans un même pays les productions du monde entier, qu'il les met à la portée du grand nombre et garde toujours une parfaite loyauté (2). » En d'autres termes, il n'y a que les petits profits qui déshonorent ; mais les gros bénéfices n'ont rien que de glorieux. On ne sait tiop comment la rigueur stoïcienne se fût accommodée d'une pareille distinction. Le vieil orgueil patricien ne ressemble pas mal à cette critique prudente dont parlera plus tard Juvénal :

Dat veniam corvis, vexât censura eolumbas.

Une vérité ressort de ces considérations qui se pourraient multiplier indéfiniment : c'est que le génie administratif, qui sera plus lard une des gloires de l'Empire, était encore inconnu à Rome, sous la République. Pour la plupart des proconsuls envoyés à cette époque dans les provinces, administration était synonyme de pillage; pour quelques autres, en très-petit nombre, viri probi et integri, administration était synonyme d'exil temporaire et de laborieuse oisiveté. Pravindalis mdestia, telle est la définition mélancolique que Cicéron nous a donnée de son proconsulat en Gilicie. Il y aurait un parallèle saisissant à établir entre son administration

(i) Cic, de Offk,, I, 42.

provinciale et celle d'un autre grand Romain, homme de lettres comme lui, orateur comme lui, et qui se piquait de lui ressembler, ou tout au moins de Timiter en tout, de Plinc-le Jeune. Lorsque l'empereur Trajan l'envoya gouverner la province de Bithynie, Pline-le-Jeune prit au sérieux la noble tâché qui lui était imposée de travailler avec zèle, avec courage, avec prudence, au bonheur des sujets lointains de TEmpire. Il s'appliqua à mettre en œuvre,. à prouver par des institutions utiles, par des établissements philanthropiques, par des fondations de toute sorte, les beaux sentiments d'humanité que Gicérop se contentait de garder dans son cœur ou d'étaler dans ses livres. Il instituait des collèges ou corporations d'artisans (1), faisait construire des aqueducs, des bains, des canaux (2), nettoyer les égouts (3), édifier des théâtres, des écoles, des temples (4), toutes choses très-vulgaires sans doute, mais qui valaient mieux pour les habitants de la Bithynie que la plupart des théories philosophiques ou morales qui ont immortalisé le nom de Gicéron.

A Dieu ne plaise que nous songions à rendre Gicéron responsable d'une ignorance ou d'une incurie dont la faute ne se peut raisonnablement

(1) G. Plin., EpUt., X, 42.

(-2) Id., Ibid,, X, 46, 75, 50.

(3) 1(1., Ibid., X, 99.

(4) Id., Ibid., X, 48, 58.

SUR L'ADMINISTRATION PROYINGULË . 103

imputer qu'à son siècle et au gouvernement qu'il a servi! Contemporain de Trajan ou de Marc Aurèle, il eût réellement administré la Gilicie, c*est-à-dire que, conformant sa conduite aux maximes en vigueur dans ces temps-là, il eût traité sa province, non comme un pays conquis où il ne s'agissait que de faire reconnaître et respecter la loi du vainqueur, mais comme une portion intégrante de TEmpire, où il y avait des intérêts à ménager, des sympathies à conserver, des populations amies à s'assimiler par la communauté des devoirs et des droits. Pourrions-nous lui en vouloir d'être né deux ou trois cents ans trop tôt? Constatons seulement, en forme de conclusion à ce chapitre déjà trop long, que Cicéron a pu voir le mal dont se mourait la République, mais que, lié par les nécessités politiques, par ses relations de caste, par ses devoirs et ses intérêts de patricien, il n'a rien fait et n'a rien su faire pour arrêter et conjurer les progrès de ce mal. il a bien senti que Rome, par ses iniquités et ses violences, ne méritait que trop ses malheurs et sa ruine. • Tant que l'empire du peuple Romain, dit-il, se maintint par des bienfaits et non par des injustices, tant que les guerres se faisaient pour sa propre défense et pour celle de ses alliés, l'événement n'en était jamais cruel, à moins qu'on n'y fût forcé. Le Sénat était comme le port et le refuge des rois, des villes et des nations. Nos magistrats et nos généraux faisaient consister leur plus grande

gloire dans l'équité et la bonne foi qu'ils mettaient à défendre les alliés et les provinces. Nous étions ainsi les protecteurs plutôt que les maîtres du monde... Mais rien ne parut plus cruel envers les alliés, lorsqu'on eut exercé (sous Sylla) tant de «cruautés contre les citoyens... Nous avons bien mérité nos malheurs... Nous ne sommes tombés dans ce funeste état que parce que nous avons mieux aimé nous faire craindre que de nous faire armer. Le peuple romain s'est attiré une telle destinée par son injuste domination... Dans cette ruine des lois et de toute justice, on a tellement pillé les alliés, que nous ne subsistons plus que par la faiblesse des autres et nullement par notre propre vertu (1). »

Ecrites par le grand proconsul qui, sans haine et sans préjugé contre les anciens ennemis du nom Romain, fit rebâtir Corinthe et Carthage ; qui, persuadé qu'il n'y avait plus d'autre moyen pour maintenir la paix dans le monde que de faire un seul peuple de tous les peuples du monde, admit dans son Sénat des Espagnols et des Gaulois côte à côte avec les descendants des compagnons de Romulus; qui, en attendant que le droit de cité pût être accordé à tous les hommes libres de l'Empire, le conférait du moins à tous ceux qui s'en montraient dignes par leur intelligence et leurs services; écri-

(i) Cic, de Offic, H, 8, et sqq.

SUR L'ADMINISTRATION PROVINOALE 108

tes, disons-nous, par un tel bcnnme, les lignes que nous venons de citer sembleraient émaaer d'une sagesse presque divine. Sous la plume de Cicéron, elles n'ont qu'une valeur spéculative et théorique^ parce que Cicéron pensait d'une manière et agissait d'une autre. Sa vie politique n'est qu'un long démenti donné à ses opinions philosophiques. Il y avait en lui deux personnes bien distinctes, ou, pour mieux dire, contradictoires : le théoricien et l'homme d'action. Le premier est admirable dans sa vive et lucide intelligence des besoins de son temps; il a tout vu, tout compris et tout fait comprendre aux autres; son grand esprit s'élève et plane en quelque sorte au-dessus de toutes les contingences de la politique, et, sans aucun souci des misérables intérêts du moment et des mesquines rivalités de castes, il semble nous transporter avec lui dans ces sublimes demeures dont parle Lucrèce,

Edita docti'ina sapientûm templa scrcna.

Mais lorsque, redescendu des hauteurs de la spéculation philosophique, il se mêle derechef au tourbillon des affaires publiques et se précipite, pour ainsi dire, dans lardeate fournaise des passions politiques, c'en est fait alors de cette belle sagesse, et nous n'avons plus devant nous qu'un cerveau étroit et borné, l'un des plus entêtés et

lOG DES THÉORIES DE CICÉRON

des plus aveugles fauteurs de cette oligarchie patricienne dont le règne va finir. Ce n'est qu'inconséquence, ce ne sont que contradictions. On l'a trèsbien dit avant nous (1) : la triste politique qu'il avait adoptée lui faisait oublier les plus simples lois de la justice. Honnête homme, il l'était sans doute, et il le prouva par sa vie ; mais quand Taustère Gaton, qui ne connaissait pas les petits ménagements politiques, quoiqu'il fût plus entiché que lui d'aristocratie et de républicanisme, tourmentait les chevaliers pour leurs exactions dans les provinces et pour leurs fraudes envers le Trésor, Cicéron trouvait qu'il avait l'esprit trop dur et qu'il ne savait pas plus se plier aux circonstances que s*il s'était cru citoyen de la République de Platon. Gomme il avait bonne grâce, après cela, à se moquer de ces autres patriciens, aveugles comme lui, qui se croyaient au ciel quand ils avaient dans leurs viviers des barbeaux qui leur mangeaient dans la main (2)! — Oui, Cicéron avait raison de dire ou d'écrire qu'on ne pouvait trouver, même en songe, un homme politique dans son parti; car il n'y en avait pas un seul qui eût le courage d'abandonner la routine patricienne et d'oublier de mesquins intérêts de coterie ou de vanité civique pour ne consulter que les intérêtç de la justice et de l'humanité (3).

(i) J. Denis, Histoire des idées et des théories morales dans l'Antiquité, t. II, p. 5i.

(2) Cic, ad Att,, II, ^. — Cf. pro Murena, passim,

(3) J. Denis, loc. cit.

SUR L'ADMINISTRATION PROVINCIALE m

C'est trop insister là-dessus : Tbistoire qui va suivre mettra suffisamment en lumière une vérité déjà reconnue et acceptée par tous les hommes de bonne foi.

CBAPITRE III

LA RÉPUBLIQUE ROMAINE EN L'aN 51 AVANT J.-G.

Cicéron accepte à contpe-cœup le gouvernement de la Cilicie. — Causes de ses répugnances : situation désespérée de la République romaine. — Ambition de Pompée : il s'allie à Cicéron en vue do la dictature. — Déplorables concessions de Cicéron : procès de Vatinius, Gabinius et consorts. — Véritable caractère do la politique de Pompée. — Mort de Crassus. — Procès de Milon. — Premiers ferments de guerre civile. — Pompée seul consul. — Usage quMl fait de son pouvoir quasi-dictatorial. — Les projets de César se dessinent : la République est de plus en plus menacée. — Dernières illusions de Cicéron. — Dernière imprudence des ennemis de César. — La guerre civile imminente. — Départ de Cicéron pour la Cilicie.

On sait que Pompée avait fait porter une loi (1) en vertu de laquelle les provinces ne devaient être réparties dorénavant aux proconsuls ou aux propréteurs que cinq ans après leur consulat ou leur prétureàRome. Cette loi avait été fort bien accueillie :

(i) V. Ch. 1er, p. 27.

iU) LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

on y avait vu un moyen de faire cesser les brigues et en içême temps de pourvoir de -provinces les consulaires qui n'en avaient pas encore reçu, parce que, depuis longtemps, elles étaient toutes occupées par les triumvirs (1) et leurs créatures, telles que Caesoninus, Afranius, Gabinius. Mais il n'est pas de règlement si juste et si sage dont on ne puisse abuser dans l'application. Beaucoup d'anciens consuls (et Cicéron était de ce nombre) ne réclamaient point leur droit d'être pourvus, aimant mieux rester à Rome, où ils espéraient servir plus efficacement la République. Or, c'était là précisément ce que Pompée, et sans doute aussi César, avaient voulu empêcher. Ils tenaient à se débarrasser de ces surveillants incommodes, dont la présence au Sénat et l'influence acquise par de glorieux services auraient pu contrecarrer leurs projets. Le temps approchait où l'on allait tout entreprendre contre la République et les lois : Cicéron devait nécessairement quitter Rome. La Cilicie lui était échue par le sort ; il dut s'exécuter et faire céder son inclination secrète aux motifs qui avaient déterminé le législateur.

Mais que d'ennuis n'éprouva-t-il pas à se séparer de ses amis et à s'éloigner du Forum ! « Oui, écrivait-il à Atticus, j'ai bien vu votre cœur au moment de mon départ, et j'ai senti le mien, je vous

(i) César, Pompée et Grassus.

EN L'AN m AVANT J.-G. ^H

l'atteste. C'est à vous de prévenir de nouvelles causes d*éloignement et de faire en sorte que nous ne soyons pas privés plus d'une année Tun de l'autre (1)... Je réclame vos soins, le concours de vos amis, d'Hortensius en première ligne (2); quon s'en tienne à la durée d'un an ; qu'on ne change rien au décret. Telles sont mes instructions positives. J'ai même hésité si je ne vous prierais pas d'empêcher qu'il y ait intercalation, mais je n'ai pas osé pousser si loin l'exigence. J'insiste seulement pour qu'il n'y ait qu'une année (3). » Et encore un peu plus tard : « Qu'on ne me proroge pas, au nom du ciel ! Vous êtes encore à Rome : empêchez-le à tout prix. Il n'y a pas de mois pour exprimer combien je soupire après Rome et combien je suis dégoûté de cette fade vie de province (4). »

Il faut faire la part à ces légitimes regrets de l'ami, du citoyen, du Romain. Il y aurait de la dureté, presque de l'injustice, à n'excuser pas, dans une certaine mesure, ces tergiversations, ces lenteurs et ces répugnances du proconsul malgré lui. D'autres l'en ont félicité et n'ont vu là qu'une nouvelle occasion d'exalter le désintéressement, la

(4) Ad AIL, V, i,

(2) « Pendant que j'étais à Cumes, Hortensius est venu me voir et m'a laissé enchanté de lui... Je lui ai recommandé de ne me laisser, à aucun prix> proroger dans mon gouvernement. Parlez-lui dans le même sens, je vous prie. »• (Ad AU., V, 2.)

(3) Ad AtL, V, 9.

(4) Ibid., V, 2.

iU LA RÉPUBLIQUK ROMAINE

grandeur d'âme et la vertu de Cicéron. Lorsque tant de patriciens, en effet, sollicitaient et briguaient avec ardeur ces missions lointaines oix l'on réparait si aisément les brèches de son patrimoine, où l'on s'enrichissait si promptement aux dépens des alliés, — lui seul, non-seulement n'avait rien demandé, mais encore n'acceptait qu'à contre-cœur, et à titre de corvée onéreuse, une bonne fortune que tout le monde convoitait. N'a-t-il pas dit lui-même que, lorsqu'il parlait de l'immense ennui de son voyage en Cilicie. personne ne voulait l'en croire, et qu'on jugeait de lui par les autres (1) ? Au demeurant, c'était bien effectivement une corvée, et pis encore, une humiliation. « Sous beaucoup d'autres rapports, écrivait-il toujours à son cher Atticup, j'en suis au regret de n'avoir pas trouvé moyeu d'échapper à cette mission. Qu'elle va mal à mes habitudes, et qu'on a bien raison de dire : chacun son métier! Je vous entends d'ici : Mais à peine en avez-vous tâté? — C'est possible, et je crois volontiers que le plus fort me reste à faire. Cependant, quoique je fasse assez bien, ce me semble, bon cœur et bonne mine à mauvais jeu, au fond, je n'en suis pas moins au supplice (2). » Le supplice n'était pas, comme on serait tenté de le croire, dans la défiance que pouvait lui inspirer un travail si contraire à ses

(1) Ad Att., V, 2.

(2) Ibid,, V, <0.

EN L'AN M AVANT J.-C. iU)

habitudes, à ses goûts, à la nature de son génie, ou dans la crainte de^'en pas sortir à sa gloire. « Il n'y a pas là carrière, disait-il, pour cette activité d'esprit que vous me connaissez. Mon mérite principal reste inutile. Juger les affaires de Laodicée, quand un Plotius Juge celles de Rome ! Commander deux misérables légions, quand notre ami (Pompée) se voit à la tête d'une si belle armée!... Tout cela tne va comme une selle à tm bœuf (1). »

On eût préféré qu'il s'appliquât à lui-même les belles paroles qu'il adressait un jour à son ami Trebatius, partant, à contre-cœur aussi, pour aller guerroyer en Gaule à côté de César : « Point de faiblesses, point de regrets frivoles de Rome et de ses habitudes. Vous êtes parti avec un but; mettez-y de la suite, du courage, et arrivez... Que de fois n'a-t-on pas été utile à soi et à ses concitoyens loin de sa patrie (2) ! » Cela valait mieux, à coup sûr, que de prendre la République entière à témoin de sa disgrâce, que d'écrire au consul, M. Marcellus, à L*. Paullus, consul désigné, au proquesteur Cassius, voire au tribun Curion, des lettres éplorées, où

(3) Ad AU., V, io. Des amis moroses eussent pu lui objecter que ce n'est pas une petite affaire d'avoir à commander douze mille hommes, quand, pour tous états de services, on ne compte guèie que rhonneur d'avoir assisté, lors de la guerre sociale, à l'entrevue de Pompeius Strabon avec le chef des Marses révoltés. Au moins peut-on dire de lui qu'à l'inverse de César, il aimait mieux être le second dans Rome que le premier dans une bicoque.

(1) Ad Div,, Vn, 6.

il semble qu'il fasse un peu trop bon marché de sa dignité. Lui, Gicéron, l'auteur de la République et des Lois^ le vainqueur de Catilina, le sauveur et le père de la patrie, il va jusqu'à se réjouir d'entendre dire à des hommes sages, à d'excellents citoyens, que Marcellus et lui sont formés sur le modèle l'un de Tautre (1). Il ne craint pas d'humilier sa vieille expérience de jurisconsulte et d'homme d'Etat devant la remuante médiocrité d'un Curion, et de promettre l'immortalité à cet intrigant (2). Etrange aveuglement de la passion politique ! Dans l'inquiétude que lui inspire son éloignement, dans la crainte qu'il éprouve de voir s'accomplir à Rome de grandes choses où il n'aurait pas sa part d'action et de gloire, il ne sait plus lire dans son âme, ni démêler clairement le motif qui lui rend ce proconsulat si odieux. « Est-ce dédain de mon esprit pour ces menus détails du gouvernement provincial, quand les plus grandes affaires de l'Etat sont à sa taille et dans ses habitudes ? N'est-ce pas plutôt qu'il recule d'instinct sous la menace d'une guerre redoutable, et qu'il cherche à la conjurer par un rappel au temps fixé (3) ?» — Non, ne Técoutons pas : il se calomnie lui-même (4).

Au reste, de plus fiers et de plus forts que lui

(i) Ad Div,, XV, 9.

(2) Ibid,, U, 7.

(3) Ibid., U,ii,

(4) On peut voir, par les citations déjà faites, combien il serait

EN L'AN 51 AVANT J.-G. -tlS

n'eussent pas vu sans Irouble Tavenir qui se préparait pour la République, et ils auraient pensé comme lui, sans doute, que ce n'était pas trop du concours de tous les honnêtes gens pour venir en aide à une situation déjà presque entièrement désespérée. Les angoisses de Cicéron s'expliquent par les dangers que la liberté allait courir en son absence. Deux ans s'étaient écoulés depuis que Julie, fille de César et femme de Pompée, avait emporté en mourant le dernier et l'unique gage de concorde qui subsistât encore entre les deux triumvirs. Il n'était pas un citoyen dans Rome qui ne comprît déjà que, ce lien une fois rompu, les jalousies, les rivalités, toutes les mauvaises passions longtemps contenues allaient enfin se donner carrière. Le triumvirat n'avait pas été autre chose qu'une coalition d'ambitieux également avides de pouvoir, mettant en commun leur génie, leur crédit et leurs forces pour renverser l'ennemi commim qui était la Loi, — tout

aisé d'abuser contre Cicéron des confidences qu^il a déposées dans ses lettres. Telle n'est pas notre intention. On a dit avec raison qu'il n'y avait pas de grand homme pour son valet de chambre, — ce qui équivaut à dire que le grand homme est toujours homme par quelque point. Nous le savions dès longtemps avant d'ouvrir cette immortelle correspondance de Cicéron, et ce n'est pas du spectacle des fluctuations et des faiblesses de sa grande Âme que nous prétendons tirer les pièces justificatives du procès institué par nous contre les vices de la constitution romaine. Même avec la fermeté et la constance que nous regrettons de ne pas trouver en lu:, Cicéron n'eût pas envisagé d'un œil plus calme ni plus satisfait la tâche à la fois difliciie et fastidieuse qui lui incombait. La faute (si faute il y a) n'en est pas à son caractère, mais à la nature des choses. Sous ces apparences de dégoût et d'ennui, il avait,

iHi LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

prêts d'ailleurs à se combattre et à se déchirer mutuellement quand Tobstacle qui les arrêtait aurait disparu. C'a été la bonne fortune et l'honneur de Pompée devant l'histoire, que le hasard des circonstances Tait retenu à Rome au moment où César jeta lé masque tout le premier en passant le Rubicon. On a vu se grouper autour de ses enseignes le Sénat et Tordre équestre, tout le monde officiel des fonctionnaires et les jeunes amants de la Uberté menacée par le glaive du vainqueur des Gaules : il n'en a pas fallu davantage pour entourer son nom du prestige menteur qu'il a gardé à travers les siècles, et pour faire du prétendant débouté, de Tambitieux vaincu, le représentant et le gardien de là légalité violée. Le titre même de Pompéien est devenu comme une parure à l'usage des derniers partisans de la République sous les Césars. 11 faut se défier d'une telle illusion; il faut rendre aussi à Pompée ce qui appartient à Pompée (1).

et il montrera, à ses heures, assez de force et d'énergie, assez d'fntclligence aussi, pour faire face à toutes les exigences et à toutes les impossibilités de sa charge. Il ne saurait donc être question ici d'incriminer ses sentiments personnels. Ce n'est pas Cicéron. c'est la République qui est en cause., — qu'on veuille bien ne pas l'oublier.

(i) On fera bien de lire ici les pages éloquentes et spirituelles que M. Nisard a consacrées à Pompée daos ses Etudes sur les poètes latins (t. II, p. i24). L'éminent critique s'est attaché surtout à démontrer qu*il n'y avait pas dans le vaincu de Pharsale l'étoffe d'un héros d'épopée. H y a lieu de prouver encore, après M. Nisard, que Pompée fut, non -seulement très-inférieur à César, mais aussi coupable que lui, et qu'il ne lui manqua que le succès pour mériter aussi l'anathème des républicains de l'avenir.

César était en Graule; Crassus venait de partir pour aller prendre possession de son gouvernement de Syrie et déclarer aux Parthes cette guerre qui devait lui être si funeste. Pompée, resté seul dans Rome, aspirait à se faire décerner la dictature. Il commença par rechercher l'alliance de Cicéron ; et celui-ci, tout en voulant rester fidèle à ses vieux principes républicains, ne put pas ou ne sut pas résister aux avances qu'on lui faisait. Il nous a laissé entrevoir, dans une longue lettre adressée au proconsul Lentulus, les motifs de l'évolution qu'il crut bon d'opérer à ce moment (1). Mais il avait beau plaider en sa faveur toutes les circonstances atténuantes; il avait beau étaler tous ses principes conservateurs, alléguer l'autorité même de Platon, qu'on ne s'attendait pas (il faut bien le dire) à rencontrer en celte affaire : il est facile de voir que Cicéron n'était pas pleinement convaincu de la moralité ni même de l'efficacité de la nouvelle ligne de conduite qu'il venait d'adopter. On peut l'en croire sur parole, quand il parle des efforts et des tourments qu'il lui en coûtait pour y persévérer, et les faits par malheur vont déposer en ce sens.

Au nombre des instruments subalterres que les triumvire faisaient servir au succès de leur politique, se trouvait un certam Vatinius, homme de sac

{\) .4d Dit?.. 1,9.

iîH LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

et de corde, souillé des crimes les plus infâmes, à qui Cicéron lui-même, chargé de Tinlerroger au cours d'une accusation dirigée contre lui, avait fait récemment sentir tout le poids de sa haine et de son mépris. Ce Vatinius avait été depuis élu préteur, par le crédit de Pompée, alors consul pour la deuxième fois, et ce qui caractérise bien les mœurs républicaines de ce temps-là et la nature de l'influence exercée sur l'esprit public par l'honnête triumvir, c'est qu'il avait été préféré à Caton lui-même et à d'autres candidats sans reproche, qui auraient eu toutes les voix pour eux si elles eussent été libres. Force fut à Cicéron, pour ne pas déplaire à Pompée, d'entreprendre un jour la défense de Vatinius. Au temps même où il plaidait pour ce coquin, le Champ de Mars était le théâtre d'une brigue sans précédents pour le consulat. Quatre candidats étaient en présence et jetaient Tor à pleines mains, au point que Tintérêt monta tout d'un coup da quatre à huit (1). On disait que plus de dix millions de sesterces avaient été dépensés en vue de cette élection, et l'indignation était au comble. Il était question de proroger les comices, qui se tenaient au mois de juillet, — et ils furent effectivement prorogés. Toutes ces ambitions déchaînées ne réussissaient qu'à se neutraliser mutuellement, et les scandales allaient toujours leur train. L'un des quatre candi-

(1) Ad Q. fratrem, H, 15. — Ad AU., IV, 15.

dats, M. Scaurus, fils de l'ancien prince du Sénat et beau-fils de Sylla. qui avait épousé sa mère, se vit accusé de concussion par un certain Triarius. Il avait, comme tous les ambitieux, consumé son patrimoine pendant son édililé, et, pour payer ses dettes, il s'était fait nommer propréteur en Sardaigne, d*où il était revenu assez riche pour briguer le consulat. Malheureusement pour lui, les Sardes réclamèrent, envoyèrent des députés à Rome, qui menèrent grand bruit de la cruauté et des rapines de Scaurus. Triarius, qui cherchait une occasion de se faire connaître, prit en main leurs intérêts, et assigna le magistrat prévaricateur devant Gaton qui, en sa qualité de préteur, devait instruire le procès. Une enquête semblait nécessaire; mais il aurait fallu se transporter en Sardaigne pour y informer contre Taccusé, et les accusateurs repoussèrent Tenquête, alléguant que les comices pouvaient se tenir avant qu'elle fût terminée, et que Scaurus pouvait, dans l'intervalle, acheter le consulat avec Targent qu'il avait extorqué aux Sardes. Le procès eut donc lieu tout de suite. L'accusé comptait sur la protection de Pompée, dont la seconde femme, iEmilia, était sa propre sœur. Défendu par six avocats, au nombre desquels on ne voit pas figurer sans regret Hortensius et Gicéron lui-même, Scaurus fut absous. Sur les soixante et dix juges dont se composait le tribunal, huit seulement eurent le courage de le condamner. Quant aux Sardes, ils en

furent pour leurs réclamations et pour leurs plaintes. La seule satisfactioq qu'ils en eurent, ce fut de voir leur propréteur passer en jugement, et profiter, aussitôt après son acquittement, xie l'argent qu'il leur avait pris pour former de nouvelles brigues, et renchérir sur ses compétiteurs, en distribuant de plus grandes sommes qu'eux; ce qui lui valut un second procès, d'où l'éloquence infatigable de Cicéron réussit à le tirer sain et sauf une seconde fois. Mais sa candidature fut bien définitivement enterrée.

Restaient trois candidats, dont deux n'étaient guère en meilleure posture que ce Scaurus. Domitius Galvinus et Memmius Gemellus avaient convenu, avec les doux consuls en charge, Domilius iEnobarbus et Appius Claudius, de leur payer cinq cent mille sesterces s'ils les faisaient désigner comme leurs successeurs. On ne reculait plus devant aucun moyen; on ne rougissait plus de rien... Et c'était là cette République romaine dont la chute a inspiré tant de poétiques regrets et de vertueuses déclamations! La convention cependant ne fut pas tenue si secrète qu'il n'en transpirât quelque bruit au dehors, et Memmius Gemellus fut assez mal conseillé, non-seulement pour ne pas nier im si mauvais cas, mais encore pour donner lecture au Sénat du texte même de la convention, accompagnée des billets et cautionnements qui en faisaient ,foi. On ne dit pas que le scandale produit par cette

EN L'AN 5i AVANT J.-C. m

révélation ait été fort grand. Le seul homme qui parut s*ea indigner un peu, ce fut César, — oui, César lui-même, qui, du fond de sa Gaule, se montra dès lors opposé à la candidature de Memmius, et lui retira son appui. Quant à notre Cicéron, nul doute qu'il ne gémit en son for intérieur de toutes ces infamies en suite desquelles le prestige de la constitution et des lois allait s'évanouissant de jour en jour. Mais le désir qu*il avait de vivre en bonne intelligence avec Pompée l'empêchait d'en exprimer publiquement son opinion, et le bruit arriva jusqu'au camp de César qu'il avait autorisé de sa présence l'odieux marché conclu entre les consuls et les candidats. Il se crut obligé de s'en défendre, et il écrivit à son frère Quintus, qui était alors en Gaule, auprès de César : « On vous a dit que je m'étais trouvé à la réunion des candidats consulaires : pure calomnie. Le mystère de leurs transactions a été dévoilé par Memmius : elles s(mt de telle nature que nul homme de bien n'a pu y intervenir. Je n'aurais pas été d'ailleurs mettre le pied dans un lieu d'où Messala (un autre candidat) était exclu; car je tâche de ne rien faire qui puisse lui déplace, et je me flatte d'y réussir {11). »

Ce n'est donc pas de l'amitié que Cicéron avait vouée à Pompée, ce faux grand homme, qu'on peut dire qu'elle était un bienfait des dieux. Elle pesait sur lui, au contraire, comme un châtiment ou comme

(i) Ad Q. fratrem, UI, i. 6

un remords, et Ton ne peut se défendre d'un sentiment pénible quand on voit l'accusateur de Verres s'abaisser jusqu'à patronner tous les scélérats auxquels Pompée ne dédaignait point de s'intéresser. Parmi ces scélérats se trouvait un proconsul nommé Gabinius, qui revenait d'administrer sa province de Syrie comme on revient d'une expédition de grands chemins, non pas même accompagné, mais précédé de millions destinés à fléchir à son égard la conscience de ses juges. Il n'ignorait pas, en efifet, que trois grands procès l'attendaient à Rome : un de lèse-majesté, un autre de concussion, le troisième de brigue. On se disputait comme une faveur le droit de figurer au nombre de ses accusateurs. Quand il comparut devant le tribunal du préteur pour répondre à l'accusation de lèse-majesté, le peuple vint en foule à cette première audience, l'insulta au passage et couvrit de ses clameurs la voix de l'avocat qui essayait de parler à sa décharge. Admirons cependant avec Cicéron Taudace de ce misérable qui, pour je ne sais quelle victoire remportée en Palestine au cours de son proconsulat ne craignait point de demander le triomphe au lieu de la corde qu'il avait si bien méritée, et qui, en plein Sénat, lorsque l'honnête Cicéron appuyait de ses légitimes objurgations les plaintes des publicains de Syrie, s'avisait de couper la parole à Cicéron en le traitant de banni (1). Le déchaînement contre

(1) Ad Q, fritrem, 111,2.

EN L'AN ôl AVANT J.-C. d23

Gabinius était universel : Cicéron seul réussit à se contenir. « En vérité, disait- il, je me fais violence pour ne pas me porter accusateur. Mais je tiens bon; je ne veux point de difficultés avec Pompée; il s'en prépare assez au sujet de Milon (1 ). D'ailleurs, est ce que nous avons des juges? Si j'allais échouer ? Et puis, la malveillance est là; que sais-je? Il peut y avoir inconvénient à me mettre en évidence, au lieu que, Tafiaire allant sans moi, mais sans que j'y nuise, je ne désespère pas de la voir réussir à souhait (2), »

Inutiles ménagements! Le jour approchait où il allait subir la douloureuse logique de la situation qu'il s'était faite. Lui était il permis, en effet, de rester simple spectateur des événements? Ignorait il qu'en devenant l'allié de Pompée il s'était lié les mains, qu'il avait abdiqué son indépendance, qu'il n'était plus maître de sa volonté ? ou se flaltait-il que Pompée n'abuserait pas, en cette occasion, de l'ascendant qu'il avait pris sur lui?

Gabinius, conrnie il était facile de le prévoir, étant donné ses millions et Tinfluence toute-puissante de Pompée, fut absous de l'accusation de lèse-majesté dirigée contre lui. Trente-huit juges sur soixante et dix furent d'avis que les hommes ni les dieux ne pouvaient raisonnablement rien avoir à reprocher à un citoyen pourvu de tant « d'argu-

(1) Gcéron travaillait déjà à préparer la candidature de Milon au consulat pour Tannée suivante.

(2) Ad Q, fratrem, 111, 2.

iûi LA RÉPUBUQUE ROMAINE

ments irrésistibles. » Mais il s'était rendu coupable aussi de concussion, et la colère que ce premier acquittement avait soulevée parmi le peuple donnait lieu de craindre que Gabinius ne fût moins heureux dans son second procès. C'est alors que Pompée jeta les yeux sur Cicéron pour tirer sa créature de ce mauvais pas. Comment Pompée pouvait il se croire autorisé à exiger un lel service d'un homme tel que Cicéron? Comment Cicéron put-il se décider à le lui rendre (^1)? Il le lui rendit cependant;^ et ce qu'il y a de plus lamentable en cette àlBfaire, c'est que Gabinius, qui avait été absous dans son premier procès, quand Cicéron s'était abstenu, fut condamné dans le second, quand Cicéron le défendit. Mais c'est trop parier de choses dont on voudrait pouvoir se taire éternellement.

Ses ennemis ne laissèrent pas échapper cette occasion d'entamer une réputation de probité qui les gênait. Ils l'accusèrent publiquement d'avoir déserté la bonne cause, et Cicéron, un peu plus tard, essaya de s'en justifier. « Si j'ai défendu Gabinius, dit-il un jour devant le peuple, c'est que je m'étais réconcilié avec lui; et puissé-je n'avoir jamais que des inimitiés passagères et des amitiés immortelles! Si vous croyez que c'est contre mon

(l) Cicéron lui -môme a donné, dans une lettre à son frère (Ad Q. fratrem, HI, 4), les raisons qui le déterminèrent à accepter.

EN L'AN 51 AVANT J.-C. Ii5

gré et pour ne pas déplaire à Pompée que j'ai défendu Gabinius, vous ne nous connaissez, ni lui, ni moi. Pompée n'aurait pas exigé que je fisse rien contre mon gré à cause de lui; et moi, à qui la liberté de tous les citoyens avait été si chère, je n'aurais pas sacrifié la mienne (1). • Voilà ce qu*on débitait avec pompe sur le devant de la scène, et ce n'était pas trop, cerlainement, de ce magnifique langage, pour recouvrir, comme d'un manteau de pourpre et d'or, les insignes faiblesses d'une âme défaillante et d'un caractère amoindri. Mais dans les apartés de la coulisse, quand on s'épanchait dans le cœur d'un frère ou d'un ami , la pudeur du bon citoyen reprenait tous ses droits, et l'on trouvait alors des accents pleins de confusion et d'amertume pour déplorer tant de funestes complaisances et s'accuser d'une situation si humiliée. « Il faut bien que je vous avoue ce que je voudrais vous cacher plus qu'à tout autre : c'est un supplice pour moi, mon cher frère, de penser qu'il n'y a plus de République ni de justice; de consumer dans les vains travaux du Forum ou d'employer à des études purement littéraires le temps de ma vie où il m'appartenait de jouir d'une autorité puissante au sein du Sénat; de renoncer enfin à la devise chérie de ma jeunesse : toujours le premier, toujours avant les autres. C'est un supplice que de me voir réduit

{i) Pro C. Rabirio, i2.

1i>6 LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

à l'inaction en face de mes ennemis et quelquefois même contraint de les défendre; de n'avoir pas la liberté d^ penser ni même la liberté de haïr (1). » — Et de même à AtUcn« : « Il n'y a plus, mon cher Pomponius, il n'y a plus, dans le corps de l'Etat, ni nerfs ni sang. Il a perdu même la couleur et jusqu'à l'apparence de la vie. Plus de République qui m'intéresse et avec laquelle j'aime à m'identifier... Je me rappelle de quel éclat la République brillait naguère quand je présidais à ses destinées, et de quelle façon Ton payait mes efforts. Aucun reproche ne trouble ma conscience. Le pouwir absolu Sun seid pise aujourd'hui de tout son poids sur ceux qui m'enviaient jadis le peu de part que j'eus au pouvoir de tous (2). »

Il ne nous déplaît pas de voir Cicéron lui-même reconnaître et proclamer ainsi une vérité dont tous les actes de sa vie publique, à cette triste époque, ne furent que l'inévitable conséquence. Sous de vaines apparences de liberté et de légalité, c'était bien, en effet, la servitude de tous et le bon plaisir d'un seul que la politique de Pompée préparait à la cité romaine et à l'Empire.

n y a, pour les hommes d'Etat, deux manières d'arriver à la dictature, et ce n'est pas que dans les temps anciens qu'on les a vu mettre en œuvre. On

[\) Ad Q. fratrem, ITl, 5.

(2) Ad Att, IV, d6.

EN L'AN 51 AVANT J.-C. Ul

peut s'emparer du pouvoir de haute lutte, les armes à la main, en brisant Tobstacle des consti* tutions et des lois, en assumant devant ses contemporains et devant Thistoire toutes les graves responsabilités qui en découlent, en exposant tout à la fois son honneur et sa vie, avec Tespoir d'assurer à ses concitoyens, au prix d'une crise passagère, de longs jours de prospérité, de concorde et de paix. — Mais on peut aussi, quand on a la même ambition criminelle avec moins de résolution et de courage, parvenir au même but par des voies différentes : on peut se servir des lois et s'appuyer sur elles dans une certaine mesure pour en saper l'autorité d'une manière plus efficace et plus sûre; on peut enfermer les pouvoirs établis dans renoemte d'une constitution captieuse et les y tenir assiégés jusqu'à ce qu'ils se rendent à merci ou qu'ils encourent la déchéance pour avoir tenté une sortie; on peut faire appel à toutes les passions mauvaises, fomenter des troubles dans l'Etat, encourager soua main les factieux et les tribuns de la rue tout en jurant ses grands dieux qu'on n'a rien tant à cœur que de sauver la République et de faire respecter les lois, se tenir soi-même à l'écart et en dehors des agitations qu'on a provoquées, mais empêcher ou prévenir toutes les tentatives de conciliation et d'apaisement, — jusqu'à ce qu'enfin, les choses étant au point où Cicéron nous les montrait tout à l'heure, et la République si complètement boule-

i!28 LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

versée qu'il n'y ait plus d'autre perspective de salut pour tous les bons citoyens que dans la dictature, on se résigne, non sans répugnance, non sans r^ret, à accepter le fardeau du pouvoir et les douloureuses conséquences d'une situation- qu'on n'a pas faite (1).

Pompée avait si bien embrouillé les alBfaires par toutes les accusations suscitées contre les candidats aux charges publiques, il avait imaginé ou fait imaginer par les tribuns à sa dévotion tant de prétextes ou de motifs dilatoires pour retarder la tenue des comices, que le mois de janvier de Tannée 53 arriva sans que la République eût de magistrats. Il y eut donc interrègne, — et l'interrègne dura six mois, pendant lesquels l'autorité publique passa tous les cinq jours d'un patricien à un autre. « On parle de dictature, disait Cicéron à son frère, et les honnêtes gens ne sont pas contents, — moi moins que tout autre, eu égard à ce que j'entends dh'e. Mais on a

(i) A-t-on remarqué cette manie^ ce tic des ambitieux, de feindre toujours le plus parfait détachement des choses d'ici-bas, lorsqu'en réalité ils n'ont rien tant à cœur que de conserver le pouvoir qui les y enchaîne? C'est ainsi que M. Hugo faisait dire à Cromwelly en copiant Thistoire :

Hélas ! j*ett0Be aimé mieux ces champs où Ton respire, Le ciel m'en est témoin, que lei soins de l'Empire ; Et Cromwell eût trouvé plus de charme cent fois A garder ses moutons qu'à détrCner les rois!

Pompée ne détestait pas non plus de jouer la même comédie. Plutarque raconte qu'au moment où il reçut la mission d'aller terminer la guerre contre Mithrîdate, déjà plus qu'aux trois quarts

peur, et l'affaire va mal. Pompée dit tout haut qu'il n'en veut pas : avec moi naguhre U était inoins affixmatif. C'est Hirrus, dit-on, qui fera la proposition... Au fond, Pompée veut-il de la dictature? n'en veut-il pas ? qui peut le dire ? Si Hirrus agit, ce n'est pas la preuve qu'il n*en veut pas. On ne s'entretient plus d'autre chose : stagnation complète de tout le reste (1). »

La proposition de Hirrus était comme un de ces petits ballons d'essai qu'on fait partir avant le grand pour pressentir l'état de l'atmosphère, n ne parut pas que l'occasion fut encore favorable, ni que l'opinion publique fût assez mûre pour le coup que l'on méditait. Personne cependant n'avait osé parler contre la proposition, excepté Caton, qui en parla de telle sorte que les amis de Pompée se crurent obligés de désavouer Hirrus, et de déclarer en son nom qu'il ne pensait point à la dictature : ce dont Caton profita habilement pour déterminer le triumvir à convoquer les comices. Domitius Calvinus et Messala furent élus. On élait en juillet : il était temps. Mais, dès ce moment, Caton devint la bête

anéanti par Lucullus, Pompée fronça les sourcils, se frappa la cuisse et s'écria d'un ton chagrin : « Ah ! nos travaux ne finiront « donc pas ! Quel bonheur pour moi si je n'avais été qu'un parti- « culier inconnu ! Passerai-jc sans cesse d'un commandement à un « autre î Ke pourrai-je jamais me dérober à l'envie et mener à la « campagne, avec ma femme, une vie douce et paisible! » (Plut., Pomp., 31.)

(1) Ad Q. fi\Urem, III, 8. *

noire de Pompée, qui ameuta contre lui tous les polissons de la cité pour l'accabler dinjures. De ce nombre était Clodius, l'ardent démagogue, qui, s'étant réconcilié avec Pompée, déclamait continuellement contre l'austère et vertueux républicain, l'accusant de s'être enrichi frauduleusement en Chypre, et de n'en vouloir au triumvir que parce qu'il avait refusé d'épouser sa fille. A quoi Caton répondait qu'il n'avait jamais pris à la République ni un cheval ni un soldat, et qu'il n'avait jamais songé à se donner Pompée pour gendre, parce qu'il n'avait pas les mêmes vues que lui sur le gouvernement, ajoutant que, par l'anarchie qu'il introduisait dans l'Etat, « le triumvir se préparait tout uniment « les voies à la monarchie (1). » Les événements, même ceux que Pompée n'avait pu prévoir et dont il n'était pas l'auteur, vinrent bientôt seconder sa poUtique sournoise et favoriser son ambition.

Au moment où les nouveaux consuls entraient en charge, la nouvelle se répandit dans Rome que la République venait d'éprouver un grand désastre. Crassus avait été vaincu par les Parthes : la magnifique armée, qu'il avait imprudemment conduite à travers les sables de la Mésopotamie, n'existait plus; vingt mille hommes avaient trouvé la mort sur le champ de bataille; dix mille autres étaient

(i) Plut., Caton, 52, S3. — Le même historien dit ailleurs, de son chef, que, « quoique Pompée affectât, dans ses discours, de refuser le pouvoir absolu, toutes ses actions tendaient à y parvenir. » (Cœsar., 3i.)

EN L'AN m AVANT J.-C. iM

tombés au pouvoir de rennemi, et le chef de l'expédition lui-même n'avait pas survécu à sa défaite. Depuis longtemps déjà Rome s'était habituée à vaincre, et l'annonce de ce revers étonna d'abord tout le monde. Mais c'était peu qu'une bataille perdue, en regard des autres malheurs que la mort de Crassus pouvait attirer sur la République. On pouvait prendre sa revanche sur les Parthes; personne ne pouvait remplacer Crassus pour tenir, comme il avait fait, la balance égale entre ses deux collègues au triumvirat (1). Le concert des ambitieux était rompu : le conflit allait commencer entre les deux survivants, et Pompée, avec sa présomption ordinaire, ne doutait pas qu'il ne lui fût aisé de triompher de César comme il avait triomphé de Spartacus, de Sertorius, de Mithridate et des autres. D'un autre côté, le temps approchait où les comices allaient se rouvrir pour les élections, et les brigues avaient d^à recommencé au Champ de Mars. Trois candidats étaient sur les rangs pour le consulat : Hypsœus, Métellus Scipion et Milon. Lié à ce dernier par une vieille amitié et par ime dette de reconnaissance, Cicéron l'appuyait chaudement auprès du peuple et du Sénat (2).

(i) « La honte du nom romain, a dit Bossuet, ne fut pas le plus mauvais effet de cette défaite. La puissance de Crassus contrebalançait celle de Pompée et de César, qu'il tenait unis comme malgré eux, et par sa mort la digue qui les retenait fut rompue. • {"Dite, sur Vhist, ujiivj

(2) Ad Div, n, 6. — A partir de ce moment, la correspondance de Cicéron nous fait presque entièrement défaut. Quintus, son

I3i LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

Malheureusement, on était enclin, dans Rome, à regarder Milon comme le l)ras droit et Valter ego de Cicéron; et tandis qu'on se défiait peu de l'ambition du triumvir, on paraissait s'inquiéter beaucoup au contraire de celle de l'orateur. Clod'ius ne l'avait-il pas maintes fois dénoncé au peuple comme aspirant à la tyrannie ? Et main tenant encore ne disait-il pas tout haut que, si Milon arrivait au consulat, ce serait la préface d'une royauté nouvelle?

Clodius était depuis longtemps l'ennemi particulier de Cicéron, et il n'avait certes pas besoin d'être encouragé ni soudoyé pour le diffamer. Mais, en cette circonslarice, sa haine se trouva doublée par les suggestions de Pompée, qui entrevoyait dans Cicéron un défenseur possible de la légalité, et qui connaissait assez les tempéraments de Clodius et de Milon pour espérer que des troubles sanglants, — une guerre civile peut-être, ■— sortiraient du conflit qu'il allait soulever entre eux. Annihiler d'un seul coup l'influence de Cicéron et profiter des désordres de l'Etat pour se faire décerner la dictature, cela valait bi<^n la pçine assurément, même quand on s'appelait Pompée, de s'encanailler un peu avec Clodius.

Nous n'avons pas à raconter ici des événements

frère, était revenu des Gaules, et Atticus, sans doute, était re^té à Rome. Ses confidents ordinaires se trouvant ainsi près de lui, il n'a plus à qui échre et l'histoire est frustrée d'une source d'informations pr^ieuse.

que tout le monde connaît : les rixes journalières des factions Clodienne et Milonienne, les meurtres ^ qui ensanglantaient les rues de Rome, la fatale rencontre de Bovilles, où Clodius fut tué par les gens de la suite de Milon, et les scènes lamentables de pillage et d'incendie qui s'en suivirent. Il nous suffit de constater que Pompée ne fit pas la moindre tentative pour prévenir des scandales qu'il aurait vraisemblablement encouragés s'il eût été présent de sa personne à Rome. Tout semblait lui réussir à souhait : la mort de Clodius avait ruiné toutes les chances que Milon pouvait avoir d'arriver au consulat ; les espérances de Cicéron se trouvaient indéfiniment ajournées; la terreur des bons citoyens était à son comble, et le mois de janvier de Tan 52 s'était écoulé au milieu de ces désordres sans qu'on eût pu songer à réunir des comices pour l'élection des magistrats. Lui, cependant, jouait à merveille son rôle de dictateur en expectative, donnant assez bonne opinion de lui par la gravité de ses mœurs et par le caractère de décence qu'il savait imprimer à tous ses actes, pour faire croire qu'il ne tendait point à s'élever sur les débris des libertés publiques, mais ne laissant pas d'attirer tout à lui par les charges, les commissions et les privilèges qu'il se faisait sans cesse décerner, si bien qu'il était toujours l'homme le plus en vue et le plus en crédit. Le prestige de ses anciennes victoires, la modération apparente de ses opinions et de sa conduite,

les services effectifs qu'il rendait à l'occasion, l'avaient rendu cher à quelques-uns, estimable à presque tous, et Ton en était venu insensiblement à le regarder comme un personnage nécessaire à la patrie. Caton lui-même avait fait trêve à ses défiances.

Il n'est donc point surprenant qu'un jour du mois de février, tandis qu'on délibérait dans le Sénat sur les moyens de rétablir Tordre dans la République, Bibulus s*étant levé pour proposer de donner le consulat à Pompée seul et sans collègue, ce qui était inouï jusqu'alors, pas une voix ne s'éleva pour y contredire (IJ. Bien plus, Caton appuya la proposition de toute l'autorité de sa parole : « Il n'est pas de domination, dit-il, qui ne soit préférable à l'anarchie; j'espère que Pompée usera modérément de son pouvoir, et que, dans les conjonctures difficiles où nous nous trouvons, il conservera une Yille qu'on remet entre ses mains (2). »

Supposons que Pompée eût eu ce qui lui a toujours manqué, le courage de son ambition : c'en était fait dès lors de la République. U venait d'ob-

(i) Dion Cass., XL, 483. — Cf. Ascon., Argum. in Milone.

(2) Plut., Caton, 55. — Ce changement à vue de Caton, qui, tout à l'heure encore, s*éJevait si fort contre les projets ambitieux de Pompée et le dénonçait comme aspirant à la tyrannie, à laquelle il semble aujourd'hui lui préparer les voies, ne peut raisonnablement s'expliquer que par la connaissance exacte qu il avait prise dans l'intervalle de la médiocrité du caractère et du génie de Pompée. On croit môme apercevoir comme une nuance de dédain à l'égard

EN L'AN M AVANT J.-C. d3S

tenir sans coup férir une situalion analogue à celle oh Sylla n'avait pu se frayer un chemin qu'à travers des flots de sang. Etre seul consul en un pareil moment, c'était, moins le nom, une véritable dictature. On le proclamait implicitement l'iiomme nécessaire, l'homme providentiel; on lui mettait en quelque sorte le sceptre à la main ; on ne voulait pas même qu'il fût gêné dans l'exercice de son pouvoir par le voisinage d'un collègue; le Sénat lui donnait carte blanche, et en lui criant : « Sauvemoi! » il semblait accepter d'avance, appeler même de ses vœux toutes les témérités, toutes les usurpations, toutes les violences que son mandataire aurait jugées utiles au salut public. Mais quand le patriciat romain en suspens attendait de lui quelqu'une de ces grandes résolutions qui sauvent les Etats, Pompée, comme s'il n'eût pas compris le véritable sens de la manifestation dont il venait d'être l'objet, en revint maladroitement à sa politique de finasseries, de tergiversations et de compromis. On a bien voulu faire honneur à ses scrupules de légalité de ce qui ne fut Tefifet que de sa faiblesse, de sa petitesse d'âme. Etait-ce donc se conclu personnage, dans l'entretien qu'ils eurent ensemble quelques jours après l'élection. Pompée le suppliait de vou'oir bien l'aider de ses conseils et de présider en quelque sorte à son consulat. -Gaton répondit qu'en le faisant élire il n'avait pas songé à lui plaire, mais qu'il n'avait eu en vue que le salut de la République. On voit d'ici la grimace que dut faire à un tel compliment l'homme qui pensait avoir déjà mis la République à ses pieds.

former à la légalité que d'accepter le consulat sans collègue et des mains d'une Assemblée qui n'avait pas qualité pour le donner? Non; quoi qu'en aient dit ses apologistes anciens ou modernes, il ne fut jamais Magnus que de nom.

En portant Pompée au pouvoir dans les conditions exceptionnelles que Ton sait, le Sénat, menacé dans ses prérogatives, assiégé de toutes parts, envahi et débordé par le flot montant d'une démocratie dont rétat-major était à Rome et les soldats dans le monde entier, le Sénat, disons-nous, se préparait à jouer sur cette dernière carte le sort des soi-disant institutions libres qui servaient à la fois de garantie et de paravent à son despotisme (1). Ce ne fut pas sa faute si, au lieu du Sylla qu'il attendait, il ne trouva qu'un Pompée, c'est-à-dire un politique à vues étroites et égoïstes, qui, une fois devenu le maître, crut que tout était sauvé parce qu'on l'avait mis à la tête des affaires.

A peine installé dans son consulat dictatorial, Pompée fit promulguer deux sénatus-consultes, Tun contre la violence publique, et l'autre contre les brigues. Le premier visait surtout Milon, le meurtrier de Clodius et l'ami de Cicéron; l'autre était

(d) « Comme Pompée recherchait moins que César la faveur du peuple, le Sénat se flatta de l'en détacher entièrement et de le mettre dans ses intérêts. C'est ce qui arriva. Fier de cet honneur nouveau et tout à fait insolite. Pompée ne proposa plus aucune mesure en vue de plaire à la multitude, et fit scrupuleusement tout

destiné à terroriser les candidats qui s'aviseraient de troubler le nouveau consul dans la jouissance de son pouvoir, et, pour comble de maladresse, Pompée avait donné à cette loi un effet rétroactif, dont tout le patriciat allait subir l'atteinte. En apparence, tout était pour le mieux dans la plus sévère et la plus juste des Républiques possible : en réalité, le chef de l'Etat faisait le jeu de son ambition et de ses rancunes personnelles. On sait tout le mal qu'il se donna pour faire condamner Milon : Milon fut condamné, en efïet ; mais, appelé à déposer au cours du procès, Caton déclara qu'en tuant Clodius, le pire ennemi de la République et des lois, Milon avait fait acte de bon citoyen (1). C'était déjà le cas de dire :

Victrix causa Diis placuit, sed victa Gatoni,

et Caton, en cette conjoncture, était moins l'avocat de la justice et du droit, que Torgane de l'ordre sénatorial tout entier. De même, à propos de la loi conlre les brigues, Caton, qui comprenait bien tout le péril qu'il y avait, selon la parole d'un écrivain moderne (2), à laisser la foule entrer dans le sanc-

ce qui pouvait ôtre agréable au Sénat. » (Dion Cass., XL, 50.) Le débat n'était donc plus, désormais, entre la République et TEmpire, mais seulement entre l'Empire des nobles et rÊmpire du peuple.

(i) Vell. Patercul., U, 47.

(â) Le cardinal de Retz.

138 LA RÉPUBUQUE ROMAINE

tuaire et à lever le voile qui doit toujours couvrir tout ce que Ton peut croire du droit des peuples, Caton avait dit : « Il n'est pas facile de fixer le terme où s'arrêteraient ces recherches sur les prévarications passées (1). » Mais Pompée n'en tint compte : il fit passer en justice tous les candidats de Tannée précédente, Mlon, Hypsseus et Métellus Scipion, dont il venait justement d'épouser la filte en troisièmes noces; puis il fit rechercher tous ceux des magistrats sortis dé charge qui s'étaient rendus en leur temps coupables de brigue pour les traîner à leur tour devant les tribunaux. On ne saurait dire combien d*animosités et de haines lui valut cette politique, ni combien de partisans et d'amis elle procura à César dans la personne de tous ceux qui, se voyant menacés de semblables accusations et ne trouvant plus de sûreté pour eux dans Rome, s'en allèrent chercher im asile auprès de lui dans la Transpadane et jusque dans la Transalpine. En dépit même de ces émigrations volontaires ou forcées, le nombre était si grand de ceux qui restèrent exposés à la vindicte des lois, que les avocats ne purent suffire aux procès. Cicéron faisait des vœux pour qu'il n'y eût point d'intercalation (2) : il succombait sous le poids des causes, midtitudine et celeWitate jtidiciorum, qu'il avait à plaider (3). »

(i) Plut., Caton, 56.

(2) C'est-à-dire pour que Pompée ne fût point prorogé dans son consulat.

(3) Ad Div., VII, SJ.

Une chose est à noter : c'est que Pompée, tout en veillant lui-même à l'exécution des lois qu'il avait fait promulguer, ne laissait pas d'en entraver l'action ou d'en modifier le cours quand ses amis étaient en cause. Les historiens ont remarqué la diversité étrange de sa conduite dans les procès intentés aux deux candidats de l'année précédente, Hypsaeus et Métellus Scipion. S'il ne fit absolument rien pour sauver le premier; s'il le repoussa même avec dureté, lorsque, prosterné à ses pieds, Taccusé tâchait de Témouvoir par ses larmes; s'il alla jusqu'à lui dire qu'il ne gagnait rien, à le supplier ainsi, que de faire refroidir son souper, — au contraire, il vint de sa personne solliciter les juges en faveur de Métellus Scipion, son beau-père, il se montra sur la place publique en longs habits de deuil et obtint de l'accusateur qu'il se désistât de sa poursuite (1). Une autre fois, au mépris d'une loi émanée aussi de son initiative, et qui interdisait aux avocats de faire l'éloge des accusés dont ils présentaient la défense, il ne rougit pas d'écrire de sa main l'apologie d'un coquin subalterne accusé d'avoir incendié la Oiiria Hostilia, et de l'envoyer à ses juges (2). Ce qui indigna Caton, au point qu'il crut devoir boucher ses oreilles pendant qu'on lisait ce faclum et dire tout haut : « Je n'en crois pas ce louangeur qui parle contre ses propres lois. • Que

(i) Plut., Pomp,, 59.

(2) Dion Cass., XL, 52.

dire encore du sans-façon de Pompée qui, après avoir fait décréter que les consuls ne pourraient prendre le gouvernement des provinces que cinq ans après leur consulat, non-seulement conservait pour son propre compte le proconsulat d'Espagne, mais encore se faisait proroger pour cinq autres années dans son gouvernement, gardait une partie de son armée en Italie et recevait mille talents pour Tentretien de ses troupes ? Ne sont-ce pas des actes de ce genre qui, un siècle et demi plus tard, excitaient encore la bile d'un historien naturellement porté à excuser Pompée, en haine des Césars, et qui faisaient dire à Tacite que cet homme avait été le premier violateur des lois qu'il avait faites (1)? Nous ne sommes pas au bout de ses contradictions et de ses faiblesses. Quoiqu'il eût le vent en poupe et que tout semblât sourire à son ambition, Pompée ne se dissimulait pas l'unique danger que courait sa fortune, et il se retournait de temps en temps avec anxiété du côté de la Gaule, où l'étoile grandissante de César formait comme un point noir dans son propre horizon. Il n'était pas sans comprendre que ses façons d'agir dictatoriales devaient plaire médiocrement à son collègue en triumvirat. De sourdes rumeurs émanées, à Rome même, des petits groupes d'admirateurs et de partisans qu'entretenaient de loin les largesses et la gloire

(1) - Suirum lejum antor idem aj su'wersor. » Tacit., HF, 28.

du grand proconsul, lui arrivaient par intervalles et le troublaient dans sa quiétude, comme les symptômes avant-coureurs d'un orage inévitable. César, il est vrai, ne disait mot; mais il y avait précisément quelque chose d'inquiétant, sinon d'effrayant, dans cette attitude de sphinx et dans ce silence qui pouvait s'interpréter de tant de façons. Ce fut peutêtre pour robliger à se démasquer que Pompée, légiférant à outrance, fit proposer une loi concernant les comices, laquelle excluait des charges tous ceux qui ne viendraient pas, à Rome, les solliciter en personne, — comme si lui-même, Pompée, n*avait pas été élu récemment seul consul, quoique absent de la Ville éternelle. Autant valait, — on Fa dit avec raison , — nommer César dans le décret, puisqu'il n'y avait que lui à qui Tapplication pût en être faite, et que Tobliger, dans les circonstances présentes, à venir demander le consulat à Rome, équivalait à lui en fermer Taccès, eu ajoutant l'insulte à toutes les autres injustices qu'on lui avait faites antérieurement. César ne bougea pas, et, lorsque ses amis allèrent le relancer jusque dans son camp et lui faire toucher du doigt Tinjure dont il était l'objet, il ne haussa même pas les épaules, mais il leur parla en termes très-honorables de Pompée, loua fort sa conduite et parut ne pas douter un seul instant de raflfeclion ni du dévouement de son gendre (1).

(1) Appian., Bell, civil., II, 25.

ii'l LA RÉPUBUQUE ROMAINE

Pompée en fut d'autant plus alarmé qu'auprès de lui les amis de César prenaient hautement parti contre la loi nouvelle. Il songea alors à notre Cicéron, comptant avec raison que son amour du bien public lui aurait fait oublier déjà les affronts dont il Tavait abreuvé lors du procès de Milon ; et, sur Tinstante prière du consul, Cicéron se rendit à Ravenne pour supplier le tribun Caelius, qui était son ami (l), de faire ajouter à la loi, déjà gravée sur une table d'airain, une clause stipulant que les défenses de la loi ne seraient pas applicables à ceux qui auraient, malgré leur absence, obtenu Tautorisation de produire leur candidature. Et Cœlius obtint de ses neuf collègues au tribunat leur consentement à l'adjonction de la clause (2), et la clause fut eflfectivement ajoutée, et,,bientôt après, César chargea les tribuns de requérir en son nom qu'il lui fût permis, sans se déplacer, de demander un second consulat. Quel chapelet de concessions! Dans la discussion qui s'engagea à ce sujet au sein du Sénat, Caton fut d'avis qu'il fallait que César vînt à Rome pour solliciter lui-même le consulat et subir, comme tout le monde, l'épreuve des comices. Quand les amis de César eurent fait observer qu'il serait souverainement inique de ne pas créer une exception en faveur de ceux qui, comme César et Pompée lui-

(1) Ad AtL, VII, 4.

(2) ïbid., Vm, 3. — Cf. Dion Cass., XL, 56; Suet., Cœsar., !

EN L'AN M AVANT J.-C. d43

même, avaient bien mérité de la patrie par d'émiiienls services, Pompée, flatté dans son amourpropre, parut se rallier à leur opinion. Mais Caton, ayant crié encore plus fort, Pompée se tut, comme s'il eût adhéré à ses raisons, et la chose fut Irèsremarquée. L'autorisation demandée n'en fut pas moins accordée, et Caton se mit aussitôt sur les rangs pour disputer le consulat au vainqueur de Vercingétorix, dont l'ambition lui faisait peur. Il ne se désista de sa candidature que sur l'assurance qui lui fiit donnée que César ne se présenterait pas, et que le choix des comices se porterait sur Serv. Sulpicius, son ami particulier, et Claudius Marcellus, le plus fougueux des adversaires du triumvir.

Ainsi se termina, avec Tannée 52, ce fameux consulat de Pompée, au milieu d'une complète anarchie et sous la menace, de jour en jour plus évidente, d'une prochaine guerre civile. Ecoutons ici la voix grave et autorisée de Cicéron :

« Si ma mémoire est fidèle, voici ce que je fais dire à Scipion, au V« livre de ma République : Da même qu*un pilote doit se proposer une heureuse traversée^ un médecin le salut de ses maladeSj un généivl la victoire^ de même celui qui préside aux destinées de la République doit avoir pour but le bonheur de ses concitoyens. QuHl travaille constamment à donner à VEtat puissance, richesae, attitude glorieuse, sans s'écarter des voies de Vhonneur et de la vertu. Voilà la tâche que je vetix qu'il accom

iU LA RÉPUBUQUE ROMAINE

plisse; il n'en est pas de meilleure ni de pins grande parmi les hommes. Cette tâche, Pompée Ta méconnue de tout temps, et aujourd'hui plus que jamais. Dans un parti comme dans l'autre, on ne cherche qu'à devenir le maître. Le but n'est pas de rendre la République heureuse et respectée... La seule pensée de Pompée, dès le commencement, a été de bouleverser la terre et les mers, de soulever les rois barbares, de jeter sur l'Italie des flots armés de peuples sauvages, de réunir sous lui d'innombrables soldats. Un pouvoir à la Sylla, voilà ce qu'il envie et ce que veulent tous ceux dont il est entouré (1). »

Il est permis de croire que Cicéron connaissait, mieux que la plupart des historiens anciens et modernes, le fond de la pensée de Pompée. Il l'avait vu à l'œuvre, il s'était souvent entretenu avec lui, il savait tous les détours et recoins de cette âme tortueuse et hypocrite. Si donc il n'a pas été dupe (lui qui ne demandait pas mieux que de Tèlre) des apparences de modération et de républicanisme sous lesquelles le triumvir cachait ses appétits de dictature et sa soif de régner, pourquoi la postérité serait-elle ou plus indulgente ou plus distraite que lui? Et de quoi, en définitive, peut-on savoir gré à Pompée si ce n'est d'avoir échoué par sa faute dans ses criminelles entreprises? Les partis, nous

(1) Ad Ath^ vm, a.

EN L'AN 51 AVANT J.-C. d45

le savons, ont deux poids et deux mesures quand il s'agit de satisfaire leurs rancunes et leurs ressentiments ; nous avons vu Pompée couvert de fleurs par ceux-là même qui n'ont pas assez de mépris dans rame et d'injures à la bouche pour en flétrir la mémoire de César. Mais, Thistoire impartiale, qui pèse dans la même balance les intentions et les actes du vainqueur et du vaincu, n'absoudra Pompée ni du mal qu'il a fait, ni de celui qu'il a voulu et qu'il n'a pas pu faire. Elle lui enlèvera ce masque de légalité dont il a couvert sa politique ; elle montrera que la liberté n'avait pas de plus dangereux défenseur que lui, et qu'il en était de ses résistances à la tyrannie comme de ses victoires sur les ennemis de Rome, lesquelles ne furent que des mensonges.

Ciçéron semblait croire, dans la lettre que nous avons citée plus haut, que tout espoir de pacte et de rapprochement entre les deux triumvirs n'était pas encore perdu, même après l'explosion des premières hostilités. Il se figurait que, si Pompée n'avait pas été Pompée, si César n'avait pas été César, la guerre aurait pu être évitée et la République sauvée. Il ne faut voir là qu'une preuve nouvelle de la candeur et de l'honnêteté de cet admirable citoyen; car on ne peut guère douter que les choses n'eussent pris la même tournure, alors même que tous les généraux et tous les chefs de partis auraient été des Catons. Les événements.

i46 LA RÉPUBUQUE ROMAINE

en tout ceci, ont été plus forts que les hommes : il n*y avait pas de volonté, ni de sagesse, ni de vertu au monde qui pussent en arrêter la marche inéluctable et retarder seulement d'un demi- siècle la chute, hélas 1 trop facile à prévoir de la vieille constitution romaine. On Ta dit, avec une autorité qui nous manque : « Il était chaque jour plus évident, aux yeux des hommes sensés, que les institutions de la République devenaient de plus en plus impuissantes à garantir Tordre au dedans, peut-être même la paix au dehors (1). » A Rome, le Sénat ne pouvait plus s'assembler, les comices se tenir, les juges rendre un arrêt, que sous la protection d'une forcé militaire. Dans les provinces, comme on le verra par la suite de cette étude, le mécontentement était à son comble ; ceux qui s'étaient appelés jusqu'alors les aUiis étaient à la veille de devenir des rebelles et des ennemis; car ils étaient las de voir les fruits de leur industrie et de leur travail, leurs épargnes, leurs revenus, leur substance en un mot tomber aux mains d'un proconsul qui n'était venu chercher chez eux que les moyens de faire figure dans les comices; et il serait arrivé certainement à la République romaine ce qui arriva à l'Angleterre, au dix-huitième siècle, pour avoir pressuré sans mesure ses colonies d'Amérique.

(1) Histoire de César, par Tempereur Napoléon ni^ t. U, p. 449. Paris, Pion, i866.

Il n'est si belle constitution, si parfaite et si idéale, qui ne perde ses avantages et sa raison d'être, quand le temps a renouvelé et modifié les conditions de la société pour laquelle on Favait faite. Même les peuples qui n*ont pas d'histoire, et dont ractivité ne rayonne pas en dehors des limites que la nature leur a assignées, sont soumis à de pareilles crises. Et Cicéron aurait voulu que le peuple romain, après avoir conquis le monde, après s'être assimilé toutes les civilisations de l'antiquité grecque et orientale, se fût immobilisé et comme figé dans une constitution rédigée autrefois pour quelques pâtres du Latiumî.Les mêmes lois qui avaient régi la cité de briques, quand ses enfants venaient y faire une halte entre deux pillages, auraient suffi à régler les rapports, à garantir les droits, à protéger les intérêts si compliqués et si divers d'une centaine de millions d'hommes (1) ! Il n'est pas question de savoir si la forme républicaine n'est pas plus noble, plus idéale, plus conforme que toute autre à la dignité humaine : nous sommes d'accord sur ce point avec Cicéron et avec tous les esprits élevés et libéraux de tous les temps. La question est de savoir si, dans la pratique, cette forme pouvait s'adapter à la situation

(1) « Les lois, a dit Montesquieu, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Quand les choses ont changé de nature, les rapports sont modifiés et les lois doivent Tôtre aussi, sous peine de n*ôtre plus qu'un vain mot.

nouvelle que la conquête romaine venait de faire à Tunivers, et le travail que nous avons entrepris a précisément pour but de déinonlrer qu'elle ne le pouvait pas.

Tel était l'état de ce qu'on appelait encore la Bépublique romaine, au moment où Cicéron, dans les premiers mois de l'année 51, se préparait à partir pour sa province de Cilicie. On comprend mieux, à présent, la répugnance qu'il éprouvait à se charger d'une telle mission et à s'éloigner de Rome, quand il suffisait d'une étincelle pour y allumer le feu des guerres civiles. Il se demandait avec angoisse ce qu'il allait advenir de cette union des ordres dont il avait fait le souci et l'honneur de sa vie politique. Lui n'étant plus là, qui songerait dorénavant à prêcher la conciliation et la concorde, à proposer des transactions, à modérer les violents, à rassurer les timides? La carrière était donc rouverte à toutes les ambitions, à toutes les rivalités, à toutes les audaces, à tous les crimes peut-être... Et le bon Cicéron, l'honnête Cicéron, écoutait d'une oreille attentive et inquiète tous les bruits qui arrivaient de la Gaule, comme s'il eût pressenti déjà que le danger devait venir de là. t Rien n'a transpiré, dit-il, sur la manière dont César aura pris le dernier décret du Sénat. Le bruit court que Tordre a été donné à toutes les villes de la Transpadane d'élire des quatuorvirs; si cela est, je crains de grands troubles (1)... Man-

(1) Ad AU., V, 2.

dez-moi tout ce que vous saurez de César, écrit-il encore quelques jours après (1). t Puis, avec son défaut ordinaire de perspicacité, il se reprend tout à coup à espérer. Il a vu Pompée à Tarente; il a conversé quelques instants avec lui; il la quitté plein de patriotisme et on ne peut mieux disposé à faire tête aux dangers qui menacent la République (2). Etrange ténacité des illusions! Le troisième consulat de Pompée, qu'il a si bien caractérisé tout à l'heure, ne Ta pourtant pas entièrement désabusé sur le compte de cet ambitieux, t Je viens de passer plusieurs jours avec Pompée, écrit-il à son ami Caelius, ne parlant d*autre chose que des affaires publiques. Je ne puis ni ne dois confier à une lettre le secret de nos entretiens. Apprenez seulement que Pompée est un citoyen parfait et que sa prévoyance, son courage, sa sagesse ne sont en défaut sur rien. Livrez-vous à lui, il vous recevra à bras ouverts, je vous en réponds. Il en est à ne tenir pour bons ou pour mauvais citoyens que ceux que nous autres nous réputons tels (3). t Par combien de flatteries et de mensonges le triumvir avait-il réussi à donner de lui une telle opinion à Cicéron ? C'est ce que

(4) Ad AU., V, 4.

(i) Id., Ihid., V, 7.

(3) Ad Div,, U, 8. — Maiâ Gselius ne partagera point cette aveugle confiance de son ami : « Prenez garde, écrit -il à Cicéron, c'est son habitude de parler d'une façon et de penser de l'autre. » {Ad Div,, VUF, 1.) Le personnage était, comme on le voit» percé à jour pour tout le monde, excepté pour Cicéron lui-même.

mo LA RÉPUBUQUE ROMAINE

Ton ne saurait dire. Toujours est-il que Cioéron ne jurait plus que par Pompée, ne se fiait plus qu'à lui, n'admirait plus que lui. Pompée avait manifesté vaguement l'intenlion de repartir pour son proconsulat d'Espagne, ce qui eût été le plus sûr moyen de prévenir tout conflit, au moins pour un temps. Gicéron s y opposa de toutes ses forces: il ne fallait pas que le grand capitaine s'éloignât de l'Italie (1) ; que deviendraient les gens de bien, s'il n'était plus là pour les défendre ?

La quiétude de Gicéron ne fut pas, d'ailleurs, de longue durée. Une sottise qui se fit à Rome, presque au lendemain de son départ, vint réveiller toutes ses appréhensions. L'un des consuls récemment élus, M. Glaudius Marcellus, était l'ennemi personnel de Gésar et ne négligeait aucune occasion de lui témoigner sa haine. Après avoir essayé, mais en vain, de lui faire retirer son commandement des Gaules (2), il voulut se venger de sa déconvenue en faisant battre de verges publiquement un habitant de Gôme, au mépris du droit de cité romaine que Gésar avait accordé à tous les colons établis par lui dans cette ville (3). G'était dire ouvertement {i Gésar qu'on ne reconnaissait point la légalité de ses actes; c'était le traiter déjà sans motif en ennemi public; c'était peut-être provoquer de sa

(i) Ad AU., V, 2.

(2) Dion Cass., XL, 89.

(3) Ascon., m Pisonem, 3. — Appian., BelL civil, n, 26.

EN L'AN Hi AVANT J.-G. m

part de légitimes représailles, et, dans tous les cas, c'était se donner à soi-même le tort de la première agression dans une querelle qui pouvait décider du destin de la République (1). Il y a toujours dans tous les partis de ces enfants terribles qui se plaisent à compromettre, par des excès de zèle, la cause qu'ils défendent. Si Marcellus avait été le plus ardent ennemi de la République, il ne s*y serait pas pris autrement pour la perdre, et il ne tint pas qu'à lui que César, s'il eût été prêt, ne passât le Rubicon deux ans plus tôt. Non content de faire fouetter de vwges l'habitant de Côme, qui invoquait vainement le bénéfice de son droit de cité, Marcellus le congédia en lui disant : t Va montrer tes épaules à César; c'est ainsi que je traite les citoyens qu'il fait (2). » Mauvaise plaisanterie, à coup sûr, et qui ne dénote pas seulement la haine que le futur dictateur inspirait à une partie du patriciat romain, mais encore et surtout l'inintelligence de cette caste orgueilleuse et sa complète méconnaissance des véritables intérêts de Rome, lesquels se confondaient alors avec ceux des provinces et du monde entier.

Nous ne croyons pas que la présence de Cicéron

(i) On devra consulter ici, au Vn« volume de VHisioire romaine de M. Th. Mommsen, le célèbre mémoire sur la Question de droit entre Cétar et le.Sénit romain, dont les conclusions sont absolument conformes au point de vue que nous essayons de faire prévaloir dans ce chapitre.

(â) Appian., Bell, civil, U, 26.

i.Hi LA HEPUBLIQUE ROMAINE

à Rome, à cette heure de crise suprême, eût sensiblement modifié le cours ultérieur des événements, et nous avons déjà dit pourquoi. Mais il pouvait le croire, lui, et ce n'était pas sans d'amers pressentiments ni sans une patriotique tristesse qu'il s'arrachait à la place publique, quand toutes les libertés qu'il y avait défendues allaient courir un si grand péril, quand il voyait près de sombrer, par Tincapacité du pilote et la corruption de l'équipage, ce vieux vaisseau de la République qu'il avait autrefois sauvé du naufrage. Qu*allait-il se passer en son absence? Retrouverait-il debout cette tribune aux harangues d'où il avait si souvent réveillé l'énergie des bons et abattu l'audace des méchants ? Lui serait-il donné, de se rasseoir dans ce Sénat, dont il avait si bien jusqu'à ce jour protégé la gloire, la majesté et l'indépendance? C'est là, et non pas ailleurs, qu'était le véritable emploi de ses facultés, de son éloquence et de son génie. C'est dans cette pleine lumière du Forum qu'il aimait à vivre, parce que là seulement il lui semblait qu'il valût la peine de vivre. Qu'allait-il faire en Cilicie, loin des perspectives et des Capitoles que la vie politique ouvrait jadis à sa généreuse ambition? Dans l'Orient désert, quel serait son ennui !

Il fallut partir, cependant, et ce fut vers les ides de juin de l'année 51 qu'il s'embarqua à Brmdes pour cette lointaine Cilicie, où nous allons le précéder.

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