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LA PROVINCE DE CILIGIE EN L*AN 51 AV. J.-C

Description de la Gilicie proprement dite. — > Caractères très-différents des deux parties de la province. — Les pirates dans la Trachée; la civilisation dans les fdii)i^$, — Pays annexés à la province : Phrygie, Lycaonie, Isaurie, Pisidie, Pamphylie, île de Chypre. — Eléments de prospérité et de richesse. — Extermination des pirates par Pompée. — Occupation romaine, autre forme de la piraterie. — Les publicains s^établissent dans la province. — Affi-eux gouvernement d'Appius Qaudius. — Brigandages du magistrat; oppression et misère des alliés. — L'usure> les exécutions militaires, la famine, la guerre. — Conséquences de la défaite de Crassus pour TAsie et particulièrement pour la Cilicie. — Insurrection imminente dans toute la contrée. — Difficultés et périls de la situation.

La Cilicie proprement dite est cette partie de r Asie-Mineure qui se trouve resserrée entre le mont Taurus et la mer Méditerranée, au nord de rile de Chypre. Elle s'étend des confins de la Pamphylie à Touest, jusqu'à ceux de la Syrie vers l'est.

im LA PROVINCE DE CILICIE

Par sa situation géographique, la Cilicie est donc une province purement maritime. Le mont Taurus la sépare tout à fait du continent et elle n'a de communications avec la Syrie que par d'étroifs défilés qui sont, à la vérité, de fortes positions stratégiques, mais qui n'ont jamais pu garantir l'indépendance de ses habitants. La plupart de ses villes sont des ports de mer, tels que Goracesium, Gelenderis, Holmi, Soles, Anchiale, etc. Les autrei^ comme Séleucie, Tarse et Mallus, sont assises sur les fleuves qui descendent du Taurus et à peu de distance de leur embouchure.

Le mont Taurus, qui lui sert de frontière dans toute sa partie septentrionale, est la plus considérable de toutes les chaînes de l'Asie Mineure. Il commence au promontoire Sacré, à Touest du golfe de Pamphylie, qu'il enveloppe tout entier sans s'éloigner considérablement de ses rivages; puis, se dirigeant vers le nord, il franchit le cours du Psarus et envoie vers le nord-ouest un rameau qui forme le mont Argée, un des points culminants de la Péninsule, au sommet couvert de neiges éternelles, et d où Ton découvre, dit-on, le Pont-Euxin et la Méditerranée. Avant de franchir le Pytame, la chaîne se subdivise en deux branches dont l'une, sous le nom d'Anti Taurus, se dirige, au nord-est, vers TEuphrale, tandis que le Taurus, proprement dit, se prolonge, vers Test, jusqu'au mont Amanus, qui lui sert de contrefort du côté du sud, et qui se-

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pare, en cet endroit, la Gilicie de la Syrie. Deux défilés, comme nous l'avons dit, sont les seules routes par où l'on puisse passer de Tun de ces pays dans l'autre : Tun, qu'on appelait les Pyles Amaniques, et qui est le plus septentrional; Tautre, plus au sud, nommé les Pyles Syriennes (1). Le Taurus lui-même n'offre que de très-rares et trèsdifficiles passages pour pénétrer en Gilicie : le plus célèbre est celui des Pyles Ciliciennes, qu'Alexandre franchit sans obstacle avec toute son armée quand il se rendit à Tarse, bien que quatre hommes pussent à peine y marcher de front (2).

Ce pays, ainsi limité, se divisait en deux parties bien distinctes par la nature de leurs terrains : l'une était la Gilicie âpre ou Trachée, district sauvage et montagneux, absolument inculte et désert, étranglé entre la mer et le Taurus qui le couvre de ses ramifications; l'autre s'appelait la Gilicie des plaines {Campestrib) et formait une vaste région

(i) « C'étaient des gorges très-resserrées que les habitants nomment Piflet ou portes, parce qu'elles ressemblent, par leur situation naturelle, à des fortidcations faites de main d'homme. » (Q. Curt., m, 4.)

(2) « Alexandre avouait que rien n'était plus aisé que de l'écraser sous les pierres si l'on avait placé en haut quelques hommes pour les pousser sur ceux d*en bas ; le chemin pouvait à peine recevoir quatre hommes de front ; le sommet de la montagne dominait le passage, qui était, non-seulement étroit, mais encore coupé en plusieurs endroits par une infinité de ruisseaux qui s'y répandent de tous côtés en sortant du pied des montagnes. • (Q. Curt., m, 5.)

ma LA PROVINCE DE CILICIE

ferlile et bien cultivée qui s'étendait depuis Soles et Tarse jusqu'à Issus (1).

Nul lieu n'a jamais été mieux assorti que la Cilicie Trachée à la destination que les hommes lui ont donnée. Ce n'est pas un séjour propre à des peuples policés que cet entassement de roches cyclopéennes si bizarrement et si confusément enchevêtrées les unes dans les autres, que la nature elle-même semble* s'être opposée de parti-pris à rétablissement d'un lien social quelconque entre les habitants de cette chaotique contrée. Celte partie de TAsie-Mineure semble faire exception à la règle, qui veut qu'il n'y ait point de montagnes sans vallées. Les vallées, ici, sont remplacées par d'affreux ravins et des'gorges stériles, absolument rebelles à toute espèce'de végétation et d'un aspect sinistre. Les bêtes fauves n'y sauraient vivre, — à plus forte raison les hommes. Chassés par la faim de l'intérieur du pays, ceux-ci sont venus chercher un asile sur le littoral et ont demandé à la mer les moyens de subsistance que la terre leur refusait. Le navigateur qui côtoie ces sombres rivages aperçoit, çà et là, dissimulées dans l'anfi-actuosilé d'un golfe ou perchées sur la crête d'une falaise escarpée, des agglomérations de maisons qui, de loin, ressemblent moins à des villes qu'à des nids d'oiseaux rapaces. Les noms mêmes des cités dont ce

(1) Sirabonis Geographica, XI V, 5.

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littoral est parsemé en indiquent suffisamment rhorreur : Goracesium {nid de corbeau), Gharadrus (précipice), Holmi (trou), Melania (la ville noire), Rhegma (déchirure), etc. Ge sont des repaires de pirates; — et il n'est pas indifférant d'observer que, si le manque de denrées propres à la vie poussait inévitablement les Giliciens au brigandage maritime, la nature, par une sorte d'inconsciente sollicitude,leur en avait fourni les moyens et les instruments en couronnant d'abondantes forêts de cèdres et de pins la cime de leurs improductives montagnes. Leur grand chantier de construction était la ville de Side, en Pamphylie, où ils venaient aussi vendre, à Tencan, leur marchandise humaine (1).

Strabon attribue l'institution de cette piraterie à un certain Tryphon, lequel, après s'être assis un moment sur le trône des Séleucides, vers la moitié du second siècle avant J.-G., en aurait été expulsé par Antiochus VII, fils de Démétrius II Nicator, et se serait réfugié dans ce canton de la Gilicie, où il aurait conseillé aux habitants de se faire écumeurs de mer et de troquer leur indigent labeur de la pèche contre les profits assurés et considérables du commerce des esclaves (2). Toujours est-il que la négligence et la mollesse des rois de Syrie favorisèrent, dans le principe, les incursions des pirates

ii) Stpab., Geogr., XIV, 3.

(2) Id., Ibid., XIV, 5.

ciliciens. L'ile de Délos, où les Romains, déjà enrichis des dépouilles de Corinthe et de Garthage, venaient se pourvoir d'esclaves, devint leur marché principal. Les rois de Chypre et d'Egypte les secondèrent, en haine des Séleucides, — si bien qu'en très-peu de temps la puissance des pirates se trouva à son comble (1).

A partir de Lamus, petite ville située à l'embou-

(i) Il faut voir le tableau émouvant et pittoresque que Plutarque en a tracé : « La puissance des pirates, qui prit naissance en Cilicie, eut une origine d'autant plus dangereuse qu'elle fut d'abord à peine connue. Les services qu'ils rendirent à Mitbridate pendant sa guerre contre les Romains augmentèrent leurs forces et leur audace. Les Romains, occupés de leurs guerres civiles, avaient laissé la mer sans armée et sans défense. Attirés insensiblement par cet abandon, les pirates firent de tels progrès que, non contents d'attaquer les vaisseaux, ils ravageaient les !Ies et les villes maritimes. Déjà même les hommes les plus riches, les plus distingués par leur naissance et leur capacité, montaient sur des vaisseaux armés en course et se joignaient à eux ; il semblait que la piraterie fût devenue un métier honorable et qui dût flatter l'ambition. Ils avaient, en plusieurs endroits, des arsenaux, des ports et des tours d'observation très-bien fortifiées; leurs flottes, montées par de bons rameurs et d'habiles pilotes, fournies de vaisseaux légers que leur vitesse rendait propres à toutes les manœuvres, afOigeaient encore plus par leur magnificence qu'elles n'effrayaient par leur appareil : leurs poupes étaient dorées ; ils avaient des tapis da pourpre et des rames argentées ; on eût dit qu'ils faisaient trophée de leur brigandage ; on entendait partout, sur les côtes, les sons des instruments de musique ; partout on voyait des hommes plongés dans l'ivresse; partout, à la honte de la puissance romaine^ des ofHciers du premier ordre étaient jetés dans les fers, et des villes captives se rachetaient à prix d'argent ; on comptait plus de mille de ces vaisseaux corsaires qui infestaient les mers, et qui déjà s'étaient emparés de plus de 400 villes. Les temples, jusqu'alors inviolables, étaient profanés et pillés, tels que ceux de

chure d'un fleuve dont elle a pris le nom, le pays change coraplélement d'aspect. Nous abandonnons les domaines de la barbarie pour entrer dans ceux de la civilisation; nous passons de la Cilicie Trachée dans la Cilicie des plaines.

A cet endroit, en effet, la chaîne du Taurus s'infléchit )3rusquement vers le nord-est, s'éloigne tout à fait de la mer qu'elle avait suivie jusque-là dans

Claros, de Didyme, de Samothrace» de Cérès à Hermione, et d*£sculape à Epidaure ; ceux de Neptune dans IMsthine> à Téoare et à Galaurie> d'Apollon à Actium et à Leucade; enfin, ceux de Junon à Samos, à Argos et à Lacinie. Ils faisaient aussi des sacrifices barbares et célébraient des mystères secrets» entre autres ceux de Miihrés, qui se sont conservés jusqu'à nos jours et qu'ils avaient, les premiers, fait connaître.

« Non contents dMnsuIter ainsi les Romains, ils osèrent encore descendre à terre, infester les chemins de leurs rapines et ruiner même les maisons de plaisance qui avoisinaient la mer. Ils enlevèrent deux préteurs, Sextilius et fiellinus, vêtus de leur robe de pourpre» et les emmenèrent avec leurs domestiques et les licteurs qui portaient les faisceaux devant eux. La fille d'Antcnius, magistrat honoré du triomphe, fut aussi enlevée en allant à sa oraison de campagne et obligée, pour obtenir sa liberté, de payer une grosse rançon. Leur insolence enfin était venue au point que, lorsqu'un prisonnier s^écriait qu'il était romain et disait son nom, ils feignaient d'être étonnés et saisis de crainte ; ils se frappaient la cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de leur pardonner. Leur humiliation, leur état de suppliants faisaient d'abord croire au prisonnier qu'ils agissaient de bonne foi ; car les uns lui mettaient des souliers» les autres une toge» afin, disaient-ils» qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps joués de lui et avoir joui de son erreur, ils finissaient par descendre une échelle au milieu de la mer» lui ordonnaient de descendre et de retourner paisiblement chez lui : s'il refusait de le faire, ils le précipitaient eux-mêmes dans les flots et le noyaient. • (Plut.» Pomp,, 23, 24.)

iOO LA PROVINCE DE GILJÛE

une direction presque parallèle à la courbe du rivage, et ouvre ainsi, du côté du sud-ouest, une vaste plaine que parcourent ks deux grands fleuves du Psarus et du Pyrame. C'est comme une petite Mésopotamie non moins fertile que la grande, et dont les riantes perspectives contrastent avec les sites désolés de la Trachée. Abritée contre les vents du nord par les montagnes qui lui servent de ceinture, et vivifiée par les rayons du soleil de l'Orient, dont les brises de mer tempèrent les brûlantes effluves , cette plaine offre à l'œil du voya- , geur le spectacle de l'abondance, du travail et de la paix (1). On s'aperçoit, à première vue, que la civilisation et l'humanité ont ici repris tous leurs droits. Des villes populeuses et riches, des roiites bien tracées, des temples nombreux et magnifiques, des ports encombrés de vaisseaux, des académies et des gymnases, tout y annonce l'influence fécondante du génie de l'homme unie à l'action smgulièrement propice d'un climat bienfaisant et doux. L'historien Quinte-Gurce s'extasie sur la beauté des paysages dont cette contrée est remplie, et trouve des accents presque poétiques pour célébrer ce petit fleuve du Gydnus, qui, t prenant dès sa source un cours paisible, roule sur un sol très-pur et ne reçoit aucun torrent qui puisse troubler la limpidité de

(d) « ... Une vaste et belle plaine, entrecoupée de ruisseaux, couverte de vignes et d'arbres de toute espèce, féconde en sésame, en panis, millet, froment et orge... » (Xenoph., Ana^,, I, 2.)

ses eaux, de sorte qu'il arrive à la mer sans mélange et conservant partout la fraîcheur de ses sources, à cause de la grande quantité d'arbres qui ombragent agréablement ses rives (1). t ' Il paraît que, dès la conquête d'Alexandre, le temps avait commencé son œuvre destructrice dans cette contrée bénie du ciel, et qu'on s'y montrait déjà, parmi les ruines d'une foule de monuments chantés par les poètes^, l'emplacement de villes disparues, comme Lyrnesse et Thèbes (2). Il en resbiit encore assez, au temps de Cicéron, et d'assez belles, ce semble, pour provoquer l'admiration d'un visiteur moins ennuyé qu'il ne Tétait lui-même. Voici Soles, « la ville mémorable, t dont le triumvir Pompée venait de relever la grandeur défaillante en y transportant les débris les plus honorables de la piraterie vaincue, — Soles, qui se vantait d'avoir donné le jour à Philémon, le rival de Ménandre, à Chrysippe, l'un des pères de la doctrine stoïcienne, à Aratus, le vulgarisateur inspiré des merveilles de l'univers (3). Voici Anchiale, la ville assyrienne, toute rempUe et toute fière des souvenirs de Sardanapale, son fondateur. Voici Mallus et Mopsueste,

(4) Q. Curl., m. 4.

(â) Slrabon a placé ces villes dans la Pamphylie, mais il n'affirme rien : 9aa\... ôsfxvUaOaf, (Strabon, Geogr,, XIV, 4.)

(3) Strabon, Geogr,, XIV, 8. — On sait que Cicéron a traduit le poème d'Aratus et introduit, dit-on, dans son livre des Devoirt, un des plus beaux chapitres de la philosophie de Chrysippe.

^Gâ LA PROVINCE DE.auaE

les cités grecques, dont rwigine se perdait dans la nuit des âges homériques. Voici Issus, la petite bourgade, dont le nom devait rester éternellement lié dans la mémoire des hommes à celui du plus grand capitaine de l'antiquité. Voici Tarse, enfin, la métropole de la province, moins glorieuse pourtant de cette primauté politique qu'elle ne Tétait de ses écoles, qui en faisaient dès lors la rivale d'Alexandrie et d'Athènes. Tarse était surtout un foyer d'études philosophiques, et Strabon a remarqué que ce n'étaient point des étrangers, comme dans la plupart des autres villes savantes, mais les indigènes, les Ciliciens eux-mêmes qui se livraient à la culture de cette science. Le mouvement d'exportation intellectuelle, si Ton peut ainsi parler, y était beaucoup plus considérable que celui d'importation. Quand les disciples qui jBréquentaient les écoles de Tarse avaient terminé le cycle de leurs études, ils s'en allaient en pays étranger pour y augmenter la somme de leurs connaissances, et, en général, ils ne revenaient guère à leur point de départ. C'était précisément le contraire de ce qui se passait en beaucoup d'autres lieux, où les indigènes travaillaient peu, mais où les étrangers afQuaient pour s'instruire, et d'où, le plus souvent, ils ne repartaient pas (1). Enfin, Cicéron ne devait pas se trou-

(i) Strabon, Geogr,, XIV, 5. — Cf. Dion Chrysost., Crat, Tars, pfiiiim.

ver tout à fait dépaysé dans une ville qui avait produit des grammairiens comme Artémidore et Diodore, des poètes tragiques comme Dionyside, des philosophes comme Piutiades, Diogène.(l), Antipater, Archédamus, les deux Athénodore, dont Tun fut le commensal et Tami de Caton, l'autre le précepteur de César. L'auteur des Tmcxdanes devait trouver là à qui parler. Un siècle plus tard, s'il faut en croire le même Strabon, Rome elle-même regorgeait de philosophes ciliciens. Les Ciliciens figuraient, à Jérusalem, à côté des Alexandrins, parmi les docteurs de synagogue qui essayèrent d'arrêterla propagande des premiers apôtres (2). Saint Paul, comme on sait, était né à Tarse.

Il y avait donc là les éléments d'une civilisation très-polie, très-r^iffinée, et le contraste que nous avons signalé entre les deux parties de la province, au point de vue géographique, se reproduisait à la lettre au point de vue intellectuel et moral.

Mais la province que Cicéron allait adminiôtrer n'était pas circonscrite, il s'en faut bien, dans les limites relativement étroites de la Cilicie proprement dite. On y avait adjoint une grande partie des territoires adjacents, tels que la Grande-Phrygie,

(1) Ce n'est point le Cynique, bien entendu, mais un homme de talent et d'esprit qui pouvait, sur un sujet donné, improviser séance tenante des vers tragiques de la plus belle venue. (Strabon, loc. eiL)

(2) Act. Apostol., VI, 9.

<6i LA PROVINCE DE GILIGIE

la Pisidie, la Pampbylie, la Lycaonie, Tlsaurie et File de Chypre, — tous pays récemment conquis à la suite des guerres contre Mithridate et contre les pirates. L'Asie-Mineufe tout entière ne formait en somme que trois provinces : la Cilicie, contenant la partie méridionale de la Péninsule, la Bithynie, sa partie septentrionale, et l'Asie proprement dite, sa partie occidentale. En d'autres termes, les régions riveraines de la mer Egée avaient formé la province d'Asie ; celles qui regardaient le Pont-Euxin, la province de Bithynie; et les pays inclinés vers la Méditerranée, la province de Gilicie. Il faut connaître ces derniers.

La première ville dépendante de son gouvernement que rencontrait le proconsul de Gilicie, une fois débarqué à Ephèse, était celle de Laodicée, située sur le Lycus> affluent du Méandre, et dans im des cantons les plu3 méridionaux et les plus fertiles de la Grande-Phrygie. Tout autour de la cité s'étendent au loin de vastes plaines, lesquelles nourrissent d'innombrables quantités de troupeaux, dont la laine, très-souple, très-fine et très-noire, l'emporte de beaucoup en qualité et en valeur sur celle même de Milet, si renommée dans l'antiquité (1). Cette industrie, jointe aux dons magnifiques qu'avait faits à sa ville natale un certain Hiéron, était pour

(4) Eain circum Milesia vellera Nymphse

Carpebant, hyali saturo fucata colore.

(Virg. Géorgie, IV, 334.)

les habitants de Laodicée une source considérable de revenus (1). Mais, depuis la conquête romaine, les habitants de Laodicée ne jouissaient pas plus de leurs revenus que les moutons qui les leur donnaient ne jouissaient eux-mêmes de leur laine. Sic vos non vobis... Un peu en amont de Laodicée, à trois ou quatre journées de marche vers le nordest, et toujours dans la Grande-Phrygie, se trouvait la ville d'Apamée, Tun des centres commerciaux de FAsie, le plus important de tous après Ephèse, dit Strabon, et le rendez -vous général de tous les marchands qui viennent de l'Italie et de la Grèce. Cette ville devait son origine à lun des Séleucides, Antiochus Soter, qui lui avait donné le nom de sa mère Apama. Elle tirait une sorte d'illustration du voisinage des marais où le petit fleuve du Marsyas prend sa source, et où les traditions mythologiques ont placé le théâtre du fameux duel musical institué entre le satyre Marsyas et Apollon (2). Encore plus au nord, et à l'extrême limite du pays soumis* à la juridiction des proconsuls de Gilicie, s'élevait la petite ville de Synnada, — petite, mais célèbre et même assez riche, en raison des carrières de marbre qui se trouvaient à proximité de ses murs, et qui n'acquirent toute leur valeur qu'après que les Romains en eurent entrepris l'exploitation pour

(i) strabon, Geogr., XH, 8.

(2) Id., Ibid., (oc. cit.

166 LA PROVINCE DE ClUCIE

leur propre compte. La pierre qu'on en lirait avait plus de solidité et autant de blancheur que l'albâtre, et les patriciens de Rorae s'en montrèrent trèsfriands pour la construction de leurs palais et de leurs villas; si bien qu'au lieu d'en extraire seulement, comme les Phrygiens, de petits fragments propres tout au plus à la fabrication des vases ou «autres menus objets d'art, on en détacha des blocs énormes destinés k se transformer en colonnes ou en statues colossales, et dirigés à grands frais vers ritalie, malgré la difficulté du transport (l). Au bout d'un certain temps, les carrières furent épuisées. Le gouffre de la Ville éternelle avait tout absorbé, ici comme ailleurs.

Au delà de Synnada, et en tirant vers l'est jusqu'aux confins de la Gappadoce, il n'y a plus que le désert. Mais, en tournant vers le sud, dans la direction du mont Taurus et de la Méditerranée, on rencontre tout d'abord la Lycaonie, qui n'est qu'une série de hauts plateaux, absolument dénudés, parcourus en tous sens par des bandes d'ânes sauvages ou onagres, et manquant d'eau. Au milieu de la seule oasis dont ces tristes solitudes soient coupées, s'élève la petite ville d'Iconium, qui sert d*entrepôt au commerce des laines fournies par les troupeaux que nourrissent les plaines environnantes (2). Encore plus au sud, et jusqu'à la base du

(i) StraboD, Geogr., loc, cit.

(2) ïd., Ibid , xir, 0.

mont Taurus, sur le versant opposé à la Cilicie- Trachée, s'étend la région de Tlsaurie, habitée aussi par des brigands, que les Romains ne distinguaient pas plus des Ciliciens qu'on ne distingue en général les receleurs des voleurs. Les deux seules villes un peu importantes de ce territoire, Isaura Vêtus et Isaura Nova, ressemblaient moins à des villes proprement dites qu'à ces ^wr^s allemands du moyen-âge, dont on aperçoit encore les ruines sur les bords du Rhin, et qui n'étaient le plus souvent, sou^ couleur de défense nationale ou personnelle, que des coupe-gorges dressés contre les bateliers, les voyageurs et les marchands. Le même caractère topograpHique et moral se retrouvait dans la contrée située à Touest de Flsaurie, et qu'on appelle la Pisidie. Le brigandage était comme la tradition immémoriale de ce dernier pays. Dès le cinquième siècle, les méfaits des Pisidiens avaient servi de prétexte à Cyrus le Jeune pour couvrir lès préparatifs de sa grande expédition contre son frère Artaxerxès (1). Au quatrième siècle, ils sont encore qualifiés de rebelles par l'historien d'Alexandre (2). Leurs villages de Cremna, de Sagalassus, de Sandalium, etc., étaient aussi de vraies cavernes de voleurs, situées sur des montagnes escarpées et presque inaccessibles, d'où ils faisaient des excursions armées dans le pays d'alentour, ravageant et

(i) Xenoph., Atiabas., I. 13.

(2) Q. Curt., n, .".

pillant tout ce qui se trouvait sur leur passage, n'épargnant pas même ceux de leurs compatriotes de mœurs plus douces, qui, répandus dans la plaine, avaient cherché dans Tagriculture et îe commerce d'honnêtes moyens d'existence (1).

Il semblait, en vérité, que ce mont Taurus, avec toutes les commodités qu'il offrait pour le crime, grâce à l'impénétrable horreur de ses gorges, à l'escarpement, de ses pentes et à l'entrecroisement inextricable de ses défilés, exerçât une espèce d'influence démoralisante, ou plutôt de tentation malsaine, sur les peuples qui s'étaient groupés au pied de ses cîmes. Strabon assure que les Pamphyliens eux-mêmes, ceux du moins qui habitaient dans le voisinage de la montagne, n'avaient pas su se défendre de cette irrésistible contagion du brigandage (2). La Pamphylie, qui faisait partie, comme les pays ci-dessus désignés, du gouvernement proconsulaire de Cicéron, était pourtant une contrée civilisée, ouverte au commerce maritime, habitée par une population généralement paisible, laborieuse, honnête et trop peu belliqueuse de son naturel pour avoir pu résister à la plupart des conquérants étrangers qui, depuis Crésus et Cyrus jusqu'à Pompée, s'étaient succédé en Asie-Mineure. Il y avait en ce petit pays

(4) Strabon, Geogr., XII, 6, 7.

(2) « Où TsXéto; acpEtvTat xwv Xrjarpixwv spycov, » (Strabon,

an/»*. VIT 7

Geogr., Xll, 7

EN L'AN 51 AVANT l.-C. 169

un assez grand nombre de villes opulentes, comme Olbia, Attalie, Aspendus, Perga, avec son temple de Diane, qui attirait annuellement une foule de pèlerins, et Side, avec son temple de Minerve et son port incessamment fréquenté par les vaisseaux de l'Asie> de l'Egypte et de la Grèce (1).

Nous ne faisons qu'indiquer ici, d'après Strabon, les particularités les plus remarquables de chacune de ces régions. A les décrire en détail, un livre entier suffirait à peine, et l'on ne voit pas que Cicéron lui-même, qui fut chargé de les gouverner et qui avait intérêt à les connaître mieux que nous, s'en soit préoccupé même autant que nous. Sa correspondance, si verbeuse et si prolixe sur les événements dont Rome fut le théâtre au temps de son proconsulat, ne fait pas la moindre allusion à l'histoire de sa province, à ses ressources, au caractère et aux mœurs de ses habitants. On aurait peine à croire, s'il ne le disait formellement dans une de ses lettres {S), qu'il ne daigna pas même se rendre de sa personne dans l'île de Chypre, qui était Tune des plus importantes et des plus belles parties de son gouvernement. Cet le insouciance, facile à comprendre chez un Lentulus, un Appius Claudius, ou quelque autre de ces durs patriciens que ne pouvait toucher la poésie des souvenirs mythologi-

(1) Strabon, Geo;jr., XIV, 4.

(2) Ad AIL, V, 2i.

ques, étonne et afflige de la part d'un lettré tel que Cicéron, çtX^xaXoç %cà çiXéjjiouaoç, comme il le dit lui-même, et dont la curiosité devait être si naturellement et si vivement éveillée par le voisinage des temples de Paphos et d'Amathonte. On verra plus loin quelle espèce de soucis tout à fait exlralittéraires lui vint de cet endroit, et de quelie^ espèce d'affaires un proconsul avait à s'occuper dans la partie de son administration qui concernait Tîle de Chypre.

Il faut bien reconnaître aussi que, du temps même de Cicéron, cette île avait déjà perdu le caractère particulier qui la rendit chère aux poètes erotiques de l'antiquité. Peut-être y sentait-on encore « cet air doux qui rendait les corps lâches et paresseux; » mais la campagne n'y était plus inculte, comme au temps de Télémaque, parce que Tes habitants n'étaient plus ennemis du travail. On n'y eût plus rencontré, à chaque pas, t ces femmes et ces filles, vainement parées, qui allaient, en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son temple. » L'île de Chypre, Tune des plus grandes et des plus fertiles de la Méditerranée, est partagée, dans le sens de sa longueur, de Touest à Test, par une chaîne de hautes montagnes qui ne donne naissance qu'à de petits cours d'eau. L'aspect en est riant. Les fleurs rares, qui exigent tant de soins en Europe, poussent là sans culture, tapissent les montagnes et changent les plaines en de vastes parterres.

On croit qae son nom lui vient de Tabondance de ses mines de cuivre (1); mais elle produisait, en grande quantité, de Tor, de l'argent, des pierres précieuses. Strabon a esquissé trop rapidement les richesses que renfermait cette région fortunée. Il a emprunté d'Eratosthènes ce détail singulier que l'île était, à l'origine, entièrement couverte de bois qui furent successivement coupés par les habitants pour l'exploitation des mines et pour la construction des vaisseaux; mais il paraît que la végétation ne cessait pas de repousser et que la forêt reprenait ses droits sur toute la surface de Ttle, si bien que, pour faciliter le déboisement, on dut déetéter que toute partie du sol appropriée à la culture appartiendrait de droit à celui qui en aurait arraché les arbres (2). Chypre s'enrichit alors de tous les dons de la nature. Ses fruits délicieux, ses grenadiers, qu'on disait plantés de la main même de Vénus (3), ses figues qui donnaient im excellent vinaigre (4), ses arbustes qui distillaient la gomme appelée ladanum (5), ses huiles parfumées, ses vins si renommés qui provenaient de ceps d'une taille énorme (6), son froment, recherché par les délicats

(i ) Le mot KiJTupoç signifie aussi un arbre odoriférant que Ton

croit être le troène.

(2) strabon, Géogr., XIV, 6.

(3) Athen., m, 84.

(4) PUn., XV, i6, 48.

{n) Id.y Xni, 20, XK, 6. (6) 7d., XIV, I, 7.

m LA PROVINCE DE aUCIE

pour la fabrication du pain (1), ses mines, dont nous avons parlé plus haut, et ses bois, enfin, qui furent un objet de querelle entre les rois de Syrie et d'Egypte : voilà lés principaux avantages qui allaient rendre cette terre si précieuse aux colons et aux trafiquants de Rome.

Un seul fait pourra suffire à donner une idée exacte de la richesse de Chypre. Le dernier roi de Tîle, Ptolémée, ayant offensé les Romains lors de la guerre contre les pirates, ceux-ci envoyèrent Caton pour s'emparer de ses Etats. Ptolémée n'attendit pas même l'arrivée de l'ennemi pour se donner la mort et prévenir ainsi les outrages dont il prévoyait que sa majesté royale ne le préserverait pas. Caton fit vendre ses trésors, — disons plutôt qu'il les vendit lui-même, puisque, suspectant également les officiers, les crieurs, les enchérisseurs et jusqu'à ses amis, il parlait en parliculier à ceux qui mettaient les enchères et les forçait de les porter plus haut; et Plutarque assure qu'il retira de cette vente ainsi faite près de sept mille talents, c'est-à-dire trente-trois millions de notre monnaie (2).

Telle était, avec ses aimexes principales, la province dont le gouvernement venait d'échoir à Cicéron. Il n'y avait pas longtemps, d'ailleurs, que cette province avait été soumise à la domination romaine.

(1) Athen., III, i\± — Plin., XVIII, 7.

(2) Plut., Caton, 41, 4i.

KN VANIM AVANT J.-C. 473

Le Sénaf, qui ne cherchait que des prétextes pour conquérir toutes les parties de l'Asie restées jusqu'alors en dehors de son Empire, avait judicieusement profité de la terreur causée dans tout TOrient par les ravages des pirates ciliciens, pour leur déclarer la guerre d'abord, et pour s'emparer ensuite de- toutes les villes et territoires dont ils avaient fait le théâtre de leurs brigandages. P. Servilius, envoyé contre eux une première fois en Tan 83, dispersa, avec ses gros vaisseaux de guerre, leurs brigantins légers et, non content d'en avoir purgé la mer, il détruisit quelques-unes des plus fortes places où ils avaient accumulé leur butin, Phasélis, Olympe, Isaure même. Il remporta de celte campagne le glorieux surnom à'Isaiiricus; mais les pirates n'étaient pas encore donaptés. A peine Tennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol et semblables à des amphibies, ils s'élancèrent de nouveau sur le liquide élément et poussèrent encore plus loyi leurs courses dévastatrices (1).

C'est alors que les Romains, dont le commerce maritime était complètement intercepté, et qui commençaient à redouter la famine, se décidèrent à envoyer Pompée contre ces écumeurs de mer, en l'an 67; et les termes mêmes du décret qui fut rendu en cette circonstance indiquent assez clairement sous quelle impression de profonde terreur il

(i) Flor., Hist, rom., lU, 7.

avait été dicté. On donnait à Pompée le commandement de toutes les forces maritimes, avec une espèce d'autorité monarchique et une puissance absolue sur toutes les personnes,. sans avoir à en rendre compte. On lui attribuait aussi un empire souverain sur toute la mer jusqu'aux colonnes d'Hercule et sur toutes les côtes jusqu'à une distance de 400 stades. Il était autorisé à choisir dans le Sénat quinze lieutenants qui rempliraient sous lui les fonctions qu'il voudrait leur assigner; à prendre chez les questeurs et les receveurs des deniers publics tout l'argent qu'il voudrait; à équiper une flotte de deux cents voiles, à lever tous les gens de guerre, rameurs et matelots dont il aurait besoin (1).

Avec de telles ressources, il eût été presque honteux de ne pas réussir. Pompée réussit. « Ses vaisseaux et ceux des Jlhodiens, alliés de Rome, formèrent une flotte immense qui, partagée entre un grand nombre de préfets et de lieutenants, occupa tous les passages du Pont-Euxin et de la Méditerranée. Gellius bloqua la mer de Toscane, Plotius celle de Sicile, Gratidius le golfe de Ligurie, Pomponius celui des Gaules, Torquatus celui des îles Baléares, Tib. Néron le détroit de Gadès, Lentulus la mer de Libye, Marcellinus celle d'Egypte, les jeunes Pompée l'Adriatique, Terentius Varron la mer Egée et la mer Pontique, Métellus celle de

(4) Plut., Pomp., 25.

Pamphylie, Cépion celle d'Asie; les embouchures rr.êines de la Propontide furent fermées comme une porte par les vaisseaux de Porcins Caton. Ainsi, les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de refuge aux pirates, fut enveloppé, fut pris comme dans un filet (1). »

Pompée s'était dirigé, de sa personne, vers le foyer de la piraterie, en Cilicie. Il n'eut guère qu'un seul combat à livrer aux brigands, sous les murs de Coracesium, et, après un siège de courte durée, il les reçut tous à composition, se fit livrer par eux leurs villes, leurs trésors et leurs vaisseaux. • Il avait fait vingt mille prisonniers : il ne voulut pas les faire mourir; mais il ne crut pas sûr non plus de renvoyer tant de gens pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se rassembler de nouveau. Réfléchissant que l'homme n'est pas, de sa nature, im animal farouche et indomptable; qu'il ne le devient qu'en se livrant au vice contre son naturel ; qu'il s'apprivoise en changeant d'habitation et de genre de vie; que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une vie plus douce, dépouillent leur férocité, il résolut d'éloigner ces pirates de la mer, de les transporter dans les terres et de leur inspirer le goût d'une existence paisible en les occupant à travailler dans

(4) Flor., Hitt. rom., UI, 7.

in LA PROVINCE DE CILiaE

les villes ou à cultiver les champs: Il plaça les uns dans les petites villes de la Cilicie les moins peuplées, qui les reçurent avec plaisir, parce qu'il leur donna des terres pour leiir entretien. Il en mit un grand nombre dans la ville de Soles, que Tigrane avait depuis peu détruite et dépeuplée, et qu'il fit rebâtir. Enfin, il envoya les autres à Dymé, ville d'Achaïe, qui manquait d'habitants et dont le territoire était aussi étendu que fertile (1). »

Les prévisions de Pompée furent justifiées par révénement. Une fois réduite en province romaine (an 65 av. J.-C), la Cilicie compta au nombre des alliés les plus pacifiques et les plus fidèles de la République. Mais, comme elle comptait aussi parmi les pays les plus riches, elle vit s'abattre sur elle, en quelques années, toute une nuée de publicains et de traitants avides qui pe préparaient à dévorer sa substance et à s'enrichir à ses dépens. En quoi Ton peut dire que la Cilicie ne fit que changer de piraterie et de pirates.

L'histoire est muette sur les détails du pillage organisé qui suivit la réduction de la Cilicie en province romaine. On a vu plus haut, par quelques fragments de la lettre de Ciicéron à son frère Quintus, comment les choses se passaient en Asie (2), et il n'est pas permis de douter qu'elles ne se soient

(i) Plut., Pomp,, 29.

(2) V. chap. n, p. 75.

passées de même en Cilicie. Toute province nouvelle, ajoutée au territoire de la République, était une nouvelle carrière ouverte à l'avidité des fermiers publics et à la rapacité des proconsuls. Les provinces n'avaient pas d'autre raison d'être que de fournir un aliment réputé inépuisable à l'insatiable besoin de s'enrichir qu'éprouvaient alors les hautes classes de la société romaine. Salluste nous a admirablement décrit, dans une de ses lettres à César (et Salluste n'est pas un témoin suspect en cette affaire), la fièvre de Tor qui s'était emparée de tous les hommes de son temps : • L'avarice, disait-il, est un monstre farouche, indomptable, et qu'on ne saurait tolérer. Où elle se montre, elle dévaste tout, villes et campagnes, temples et maisons; elle bouleverse le sacré et le profane; point d'armée qui l'arrête, point de murailles où elle ne pénètre de force ; réputation, pudeur, enfants, patrie, famille, elle enlève tout aux mortels».. Il est passé en usage chez nos jeunes gens de débuter , par dissiper leur bien et celui des autres; ils tiennent qu'il n'est rien de plus beau que de ne rien refuser à ses passions et à l'importunité d'autrui; c'est là qu'ils mettent la vertu, la grandeur d'âme, et pour eux la pudeur et l'économie sont tout ce qu'il y a de plus honteux. Aussi, à peine ces esprits ardents, engagés dans cette voie mauvaise, voientils leurs ressources leur échapper, qu'ils se jettent ardemment, tantôt sur nos alliés^ tantôt sur les ci-

toyens, portent partout le désordre, et refont leurs fortunes aux dépens de F Etat. »

Salluste comprenait bien que ce vice, qu'il flétrit avec tant d'éloquence, avait sa source dans les institutions même de Rome et dans un ordre de choses où les magistratures ne pouvaient s'acquérir qu'à prix d'argent. Il fallait payer ses électeurs pour arriver aux charges publiques ; les consulats et les prétures étaient au plus offrant et dernier enchérisseur. € Commence donc, ajoutait Salluste en s'adressant à César (devenu alors le maître de la République)^ commence par renverser le pouvoir de l'argent. Que ce ne soit plus la richesse qui donne le droit de décider de la vie et de l'honneur des citoyens; comme au^si, que la préture, le consulat soient accordés, non d'après l'opulence, mais d'après le mérite... Voilà le grand remède que je propose contre les richesses; car enfin les choses ne sont recherchées ni estimées qu'autant qu'elles sont d'usage ; on n'est méchant que parce qu'on y trouve du profit. Supprime ce profit, personne au monde ne fera le mal pour rien... Qu'on abolisse la grande considération attachée à l'argent, et cette grande puissance de Tavarice sera aisément vaincue par les bonnes 'mœurs... Arrête donc celte fureur de prodigalités et de concussions, non pas en rappelant d'antiques institutions, que depuis longtemps la corruption des mœurs a rendues ridicules, mais en établissant que la dépense de chacun sera limi-

tée à son revenu... n faut aussi abolir l'usure à Tavenir, afin que chacun de nous remette de Tordre dans pes affaires. Voilà le vrai et simple moyen pour que les magistrats aient moins d'égard à leurs créanciers qu'au peuple, et pour qu'ils fassent consister la grandeur d'âme à enrichir, non à dépouiller la République (1). »

Salluste, dont on ne prétend pas d'ailleurs réhabiliter ni exalter ici la moralité si justement controversée, savait mieux que personne tout ce qu'il y avait de corruption et de vénalité invétérées au sein du patriciat romain. Il avait saisi sur le vif, dans son histoire de la guerre de Jugurtha, les progrès de plus en plus alarmants de cette espèce de gangrène publique. Il avait vu à l'œuvre, dans leurs rapports avec le roi de Numidie, tous ces consuls et préteurs aussi lâches qu'avares, les Calpurnius, les Scaurus, les Albinus, les Aulus, qu'il a marqués comme d'un fer rouge, avec une indignation plus simulée peul-ètre que réelle, et qui arrachèrent à Jugurtha ce cri célèbre, où se résument toutes les hontes et tous les crimes d'une aristocratie sans pudeur et sans foi : « Ville vénale, qui périrait bientôt si elle trouvait un acheteur (2) ! »

Un demi-siècle à peine s'était écoulé depuis ce temps-là, et le mal, comme on le pense bien, n'avait

(i) Sali., Epiit. ad Cœsar., paaim, (2) Id., Jugurth., 35.

180 LA PROVINCE DE aUCIE

fait que croître et embellir, favorisé qu'il était par la connivence des tribunaux, la dépravation toujours croissante des consciences, et le vice même dès institutions existantes qui le rendaient jusqu'à un certain point nécessaire. Au Forum, en public (et c'est là sans doute ce qui a prolongé jusqu'à ce jour l'illusion des historiens sur le compte de cette R^ublique si regrettée et si peu regrettable), on s'étudiait encore à sauver les apparences; les sénateurs, dans leur éloquence grave et mesiu'ée, parlaient encore de respect, d'humanité, de concorde et de justice. Mais la vérité se faisait jour de toutes parts sous ces mensonges de parade, et il aurait fallu être aveugle pour ne point le voir, t Je n'élargis pas les plaies, dira bientôt Cicéron lui-même, en parlant de l'administration de son prédécesseur, mais elles sont si visibles I Je ne puis faire qu'on n'ait pas des yeux (1) I »

Cette vérité, si discrètement et si soigneusement cachée, nous ne pouvons guère que l'entrevoir, en ce qui concerne la Cilicie. Un bout de lettre de Cicéron nous permet tout au plus de soupçonner jusqu'à quel point s'était enhardie la tyrannie fiscale des publicains à regard des malheureux provinciaux. Le proconsul Lentulus Spinther, qui administrait la Cilicie en Tan 53, avait eu maille à partir avec ces publicains, et, malgré la protection

{i) Ad AIL, V, 45.

accordée par lui à l'ordre équestre dont ils faisaient partie, il avait dû sévir contre eux, peut-être même les dénoncer à Rome. C'est ce qui semble ressortir de la réponse faite par Cicéron à une lettre qu'il avait reçue sans doute de Lentulus, et qui ne nous est point parvenue. « J'ai reçu votre lettre au sujet, des publicains. Je ne saurais disconvenir que la justice ne soit (Je votre côté. Seulement, pourquoi faut -il que votre bonheur ne vous ait pas fait trouver un moyen de ne point heurter dans ses intérêts ou ses sentiments un ordre à la splendeur duquel vous avez toujours concouru? Je ne cesserai pas de défendre vos décrets ; mais vous connaissez les hommes. Vous savez quels ennemis terribles Q. Scévola trouva parmi les chevaliers. Tâchez donc, s'il vous est possible, de les ramener de façon ou d'autre, ou du moins d'adoucir leur mécontentement. Ce n'est pas diose facile, mais la prudence l'exige (1). »

Cicéron ne se doutait pas, en écrivant ces lignes, qu'il serait appelé un jour à administrer la Cilicie, et qu'il se trouverait à son tour en présence des mêmes difficultés. Or, Appius Glaudius succéda à Lentulus, en cette année 53, dans le gouvernement de la province, et ce ne fut plus seulement des exactions des publicains, mais de l'avarice même du nouveau proconsul que la Cilicie eut alors à

(1) Ad Div., l, 9.

souffrir. Cet Appiuf^ Claudius était le propre frère du tribun Glodius, le fougueux démagogue qui avait récemment déployé tant de haine contre Cicéron; mais il était loin de partager les sentiments et les opinions de son frère. 11 avait conservé les traditions et Tesprit de sa maison, qui était comme une des colonnes du vieux patriciat ; les prérogatives de la noblesse n'avaient pas de défenseur plus dévoué, plus exclusif, plus ombrageux que lui. C'était im lettré, un homme du monde {urhayiKs)^ Tauteur d'un livre sur la Science augurale qu'il avait courtoisement dédié à Cicéron lui-même, un patricien distingué enfin, qui savait dissimuler sous les dehors de la plus exquise urbanité l'orgueil propre à sa caste et tous les préjugés des vieux âges de la République. Cicéron avait inventé un mot nouveau pour caractériser les vertus et la probité héréditaires de cette noble famille : ce culte jaloux et un peu étroit du passé, cette observance rigide des disciplines et des mœurs républicaines, cet attachement inviolable aux croyances et aux rites de l'antique religion du Latium, cette austérité de langage qui semblait déjà surannée à des générations imbues de toutes les élégances de la Grèce, cette attitude majestueuse et fière qui rappelait l'impression produite par les sénateurs d'autrefois sur le ministre de Pyrrhus, — Cicéron avait désigné et comme enveloppé tout cet ensemble de qualités solennelles sous le vocable expressif d'Appietas.

Quand il fut appelé lui-même, en l'an 51, à gouverner la Cilicie en qualité de proconsul, il se hâta d'écrire à Appius Claudius pour lui dire qu'au milieu des soucis et des inquiétudes qui l'assiégeaient, il avait du moins la consolation de penser qu'il ne pouvait succéder à un homme plus considéré, plus honoré et plus aimé que lui (1). t Faites, je vous en supplie, ajoutait-il, au nom de cette communauté de sentiments et de rapports qui existe entre nous, faites que j'obtienne de vos soins habiles et dévoués tout ce qu'un gouverneur qui se retire peut faire en faveur d'un ami qui lui succède, afin de montrer à tous que je ne pouvais rencontrer un prédécesseur plus bienveillant (2). » Cicéron ne fut pas longtemps sans savoir ce qu'il devait penser de la bienveillance, de la vertu et de VÂppietas de son prédécesseur.

« J'ai trouvé cette province, écrivait-il le lendemain de son arrivée en Cilicie, ruinée, abîmée à ne s'en relever jamais. . . Partout, même concert de plaintes. Paiement de la capitation impossible! revenus engagés ! populations gémissantes , éplorées ! Un monstre et non xm homme a passé par là (3). » Et plus tard, quand il eut pu apprécier, dans toute son étendue, le mal que cette administration avait fait

(4) Ad Div., m, 2.

(2) Ibid., m, 3.

(3) Ad AU., V, 46.

aux alliés : t Appius, disait-il, a traité la province par le fer et le feu, il Ca mignée, épuisée^ il me Va remise expirante. , La Gilicie a été, sous son gouvernement, ruinée de toutes les manières... Que ne pourrais-je pas dire de ses préfets, de deux de sa suite, de ses lieutenants ? de leurs rapines, de leurs violences, de leurs brutalités (1)? » Sous la plume de Cicéron, ces expressions si fortes n*ont pourtant rien d'excessif : on voit, au contraire, qu'il se fait violence à lui-même pour n'en pas dire davantage. Ce n'est qu'à Atticus, à Tami le plus rapproché de son cœur, qu'il ose faire de telles confidences; pour rien au monde, il ne voudrait ébruiter des choses dont le retentissement ne serait pas fatal seulement à Appius Glaudius, mais encore à toute Taristocratie romaine dont il était l'allié (2), et par suite à cette chère République dont il fallait sauver le prestige à tout prix et couvrir autant que possible les infirmités et les abus. Le cœur de Thomme pouvait bien saigner à la vue des calamités engendrées par ime forme de gouvernement qui ne garantissait pas mieux la sécurité des provinces que la tranquillité de Rome elle-même ; mais Tâme du citoyen se roidissait contre ces misères, et, les passant au compte de l'inflexible nécessité, elle était près d'absoudre

{{) AdAtu,yi,\,

(2) Appius Glaudius était le beau- père de Drutus et de Lentulus^ et son fils avait épousé la fille de Pompée.

EN L'AN 5i AVANT J -C. ^88

une politique sans entrailles qui avait au moins cet inénarrable avantage d'assurer leur liberté à une centaine d'agitateurs et d'intrigants.

Cette espèce d'hypocrisie officielle, que Cicéron s'imposait comme un devoir douloureux, avait été publiquement encouragée par les proconsuls ses prédécesseurs, et elle s'élevait déjà à la hauteur d'une institution. Voilà une province qui, autant qu'on en peut juger par les aveux de Cicéron, avait été mise au pillage et comme détruite de fond en comble par les extorsions d'Appius Claudius et de ses agents. Eh bien! après avoir donné jusqu'à leur dernier as pour assouvir la cupidité de leur gouverneur, il fallait que ces malheureux provinciaux envoyassent, à leurs frais, des députations à Rome pour y faire, devant le peuple et le Sénat, Téloge public du brigjand qui venait de dévaster leur contrée (1). Et ce n'est pas tout encore : une ville se rencontra, en Cilicie, après le départ d'Appius Claudius, où Ton sentit le besoin d'ériger un monument commémoratif en Fhonneur de celui que Cicéron appelait proprement un monstre (2). Et comme les habitants de cette ville ne pouvaient procéder à leur besogne qu'avec l'autorisation du nouveau proconsul, et que celui-ci ne reçut que fort tard leur demande en autorisation, ils allèrent jusqu'à se

(i) Ad Div., m, 8.

(-2) Ibid., ni, 7.

186 LA PROVINlE DE aUCIE

plaindre à Appius Jui-même que Cicéron, par jalousie sans doute ou par méchanceté, mettait obstacle à l'exécution de leur magnanime dessein. On a beaucoup . parlé , et ce n'est point sans raison, de l'abaissement du niveau moral, de la perversion des consciences et de l'aplatissement des âmes sous le Bas-Empire; on a flétri comme il convenait ces adulations de commande et ces épithètes outrecuidantes de darissimeet àHUmtrissime que les derniers Césars faisaient décerner, tant à eux-mêmes qu'à toute leur séquelle, par des populations abruties. Il nous semble, en vérité, qu'en fait de bassesse comme en fait de corruption, les derniers jours de la République n'ont rien à envier à ceux de l'Empire.

Veut-on maintenant quelques détails de cette épouvantable tyrannie dont Cicéron n'a, jusqu'ici, indiqué que le gros dans ses confidences à Atticus ? C'était bien, en eflfet, une province ruinée et abîmée à ne s'en relever jamais, que celle dont Appius Glaudius lui avait légué le gouvernement. Il n'y avait plus d'argent dans le pays, — non-seulement pour alimenter le commerce et faire honneur aux engagements privés qu'on avait pris, — mais même pour payer les impôts. Quand les malheureux provinciaux eiu'ent vendu leurs maisons et leurs terres, force leur fut de négocier des emprunts dans Rome même, et à des faux usuraires. On citait une ville de nie de Chypre, qui était pourtant la partie la

EN L'AN 5i AVANT J.-C. H87

plus florissante et la plus riche de la province, où les habitants avaient dû souscrire à un taux de quatre pour cent par mois.- Il y avait bien , à vrai dire, une loi Gabinia qui interdisait les usures de cette espèce; mais les individus qui étaient assez riches pour prêter leur argent à des villes étaient aussi assez influents pour éluder et tourner la loi Gabinia par un sénatusconsulte ad hoc, qui autorisait ces sprtes de prêts à quarante-huit pour cent par an. Et comme, en cas de non paiement, les créanciers n'auraient pas été recevables à produire en justice des titres si ouvertement contraires à la loi, il ne leur était pas malaisé d'obtenir alors un nouveau sénatusconsulte qui portait que « les gouverneurs de la Cilicie auraient égard, en justice, à ces obligations (1). »

La plupart des villes de la Cilicie étaient ainsi criblées de dettes, et quant à celles qui paraissaient absolument insolvables, Appius Claudius avait trouvé un moyen ingénieux de les mettre en demeure de payer. Il avait délégué une partie de sa puissance administrative à ceux des trafiquants ou publicains qui avaient une créance à recouvrer dans ces villes et des poursuites à y exercer : il les y avait installés en qualité de préfets. Puis, non content de ce premier abus de pouvoir, il avait mis au service et à

{i) « Ut^ qui Giliciam obtineret, jus ex illâ syngraphiâ dicerel. . (Ad AU., V, 24.)

188 LA PROVINCK J)E aUClE

la disposition de ces préfets improvisés das compagnies de cavalerie qui leur aidaient à faire leurs recouvrements, le sabre au poing (1). Il est manifeste que ridée des dragonnades n'appartient pas en propre au marquis de Louvois. Les vertueux républicains de Rome Tavaient mise en pratique seize siècles avant lui. Les prédécesseurs de Gicéron en Cilicie vendaient, chaque année, aux villes les plus riches de la province, pour de fortes sommes, le droit de ne loger aucune troupe pendant rhiver. La seule île de Chypre payait annuellement deux cents talents (près d'un million de notre monnaie) pour s'affranchir de cette odieuse corvée (2).

L'exemple des proconsuls était, comme on le pense bien, religieusement suivi à tous les degrés de la hiérarchie administrative. Si l'on ne pouvait voler en grand, on butinait en détail sur une foule de menus articles, et c'était pour les subordonnés la meilleure façon de faire leur cour au maître. Il n'y avait pas jusqu'aux Grecs établis dans certaines villes du littoral qui ne se fissent un devoir de s'enrichir frauduleusement aux dépens de leurs compatriotes dans les petits postes subalternes qui leur avaient été confiés (3). Quant à veiller aux intérêts

(i) Ad AU., loc. cit.

(2) Ibid,, loc. cit,

(3) Ibid., VI, 2.

des provinciaux, à pourvoir à leur sûreté, à leur donner enfin les moyens de gagner cet argent qu'on était si avide de leur prendre, il n'en était pas question. Les routes mêmes n'étaient pas sûres et les voleurs de profession y exerçaient leur commerce en toute impunité (1), Outre que les brigands, comme les loups, ne se dévorent pas entre eux, on sait à quoi les proconsuls employaient leur gendarmerie. La population, ainsi abandonnée, se laissait aller au plus profond découragement. A quoi bon travailler quand le travail n assurait même plus des moyens d'existence? Un jour arriva où l'on n'eut plus de quoi ensemencer les champs, et quand Cicéron vint prendre possession de son gouvernement, il trouva la Cilicie en proie à toutes les horreurs de la famine (2).

A ces misères, dont la Cilicie n'avait point d'ailleurs le privilège, car elles étaient communes î\ loutes les provinces romaines, était venue se joindre une calamité particulière, résultant de sa situation géographique. Elle n'était séparée que par le mont Amanus des vastes régions asiatiques occupées par les Parthes, et elle se trouvait exposée à toutes les conséquences de ce redoutable voisinage, — devenu plus redoutable encore depuis le récent désastre que les armes romaines venaient d'es-

(!) \dl)lv.. Il, 0.

{"2) Ad AU., V, 21.

i90 LA PROVINCE DE CIUCIE

suyer dans les plaines de Carrhes. Tout ce qu'on savait à Rome de cette mémorable catastrophe, c'est que Crassus, le général en chef, avait trouvé la mort dans la bataille avec vingt mille des siens. Plus rapprochés du théâtre de la guerre, et partant mieux informés des détails de cette sanglante afïaire, les Giliciens ne vivaient plus que dans des transes continuelles, et ils tremblaient à la pensée de voir à chaque instant ces dangereux ennemis forcer Tétroit défilé de TAmanus et se répandre dans la province comme un torrent dévastateur. Une légende s'était déjà formée sur les Parthes, laquelle, courant de ville en ville et de foyer en foyer, semait partout la terreur et la consternation. On se disait que nulles forces humaines ne seraient capables de résister à ce peuple, si la fantaisie le prenait un jour de sortir de ses limites et de faire, à son tour, une trouée dans le monde romain. Il était impossible d'échapper à leur poursuite ou de les atteindre dans leur fuite; la vitesse de leurs traits dépassait celle du regard, et Ton était frappé mortellement avant même d'avoir vu d'où le coup était parti; leurs armes étaient d'une telle trempe que rien ne pouvait leur résister, et qu'elles résistaient ellesmêmes à toutes les atteintes; ils ne se servaient point de trompettes dans la bataille, mais de tambours formés dé peaux tendues sur des caisses d'airain et dont le roulement, même lointain, ressemblait à des mugissements de bêtes féroces, en-

tremêlés d'éclats de tonnerre (1). On se racontait aussi mille détails plus ou moins fantastiques sur Taccoutrement de ces barbares, sur leur taille gigantesque, sur leurs visages horribles et leurs barbes hirsutes, leurs cheveux ébouriffés et relevés en aigrette, à la façon des Scythes. Et c'était comme une vision anticipée d'Attila et de la barbarie du Nord qui passait sous les regards épouvantés ou devant les imaginations. effarées des contemporains de Jules César.

Enfin,, les bruits les plus merveilleux couraient sur la mort de l'imprudent proconsul. On se rappelait tous les sinistres présages qui avaient marqué son expédition depuis son départ de Rome jusqu'au jour de la fatale bataille, et l'on commençait à pressentir vaguement quelque prochaine revanche de l'univers humilié contre Tinsoïenle domination de ses oppresseurs. On recueillait avidement et Ton colportait, en les dénaturant au gré de ses espérances ou de ses craintes, les circonstances tragiques dans lesquelles Grassus avait péri. Tout le monde savait qu'il avait été attiré dans une embûche par le Suréna et traîtreusement assassiné par un officier parthe, que sa tête et sa main droite avaient été détachées de son co: ps et envoyées comme de hideux trophées au roi Or odes. Mais ici les versions différaient. Les uns assuraient qu'on avait versé de lor

(i) Plut., Crass,, 18, 28.

i92 LA PROVINCE DE aLJQE

fondu dans sa bouche, afin que l'or consumât niême les restes inanimés et insensibles de l'homme qui avait tant aimé l'or pendant sa vie (1). D'autres s'ingéniaient à donner un tour encore plus dramatique à ces événements. Nous transcrivons le récit de Plutarque :

€ Le Suréna envoya des messagers au roi Orodes vers Séleucie, pour lui annoncer qu'il amenait Cr<assus vivant, et il prépara une pompe dérisoire en forme de triomphe pour insulter à la puissance romaine. Un des captifs, C. Paccianus, qui ressemblait à Crassus, fut exercé à répondre aux noms de Crassus et AHmperator, puis affublé d'un vêtement de femme et placé sur un cheval. Il était précédé de musiciens et de licteurs montés sur des chameaux, et portant suspendues à leurs haches et à leurs faisceaux des têtes de Romains coupées. Par derrière venaient des courtisanes qui chantaient des hymnes en l'honneur de la mollesse et de la lâcheté de Crassus. Tel fut le spectacle que le Suréna offrit à toute la multitude. Puis, aj^ant convoqué le Sénat de Séleucie, il y fit apporter (et ceci n'était plus une feinte) un exemplaire des Milesiaca. d'Aristide, livre très-obscène, qui avait été trouvé dans les bagages d'un certain Rustius, et d'où le Suréna prit prétexte de railler et de flétrir les soldats romains qui, même à la guerre, ne pou-

{{) Flor., HisL rom., HI, d2.

EN L'AN 51 AVANT J.-C. i93

valent se détacher de ces objetâ infâmes ni des livres où Ton en parle... Pendant ce temps, le roi Orodes célébrait sa victoire dans un splendide fes* tin, et se faisait réciter des fragments de poésies grecques... Quand la tète de Crassus fut apportée dans la salle, les tables avaient été déjà enlevées, et un acteur tragique, Jason de Traites, était en train de déclamer la sc.ène d'Agave, dans les Bacchantes d'Euripide. On l'applaudissait, et à ce moment le Syllace, entrant dans la salle, vint se prosterner devant le roi et jeta à ses pieds la tète dfi Crassus. Les applaudissements redoublèrent, et Tallégresse fut à son comble... Alors Jason, ayant donné à un de ses histrions le costume et le masque de Penlhée (1), saisit la tête du triumvir, et, dans une sorte de délire fanatique, il se mit à chan^ ter ces vers si connus : t Nous rapportons de la montagne le lierre récemment coupé, honteux butin, etc. » Tous les assistants exultaient; mais quand les acteurs en vinrent à ce passage du chœur : t Qui Ta tué ? — C'est moi, c'est moi qui en ai la gloire, etc., » Pomaxathres, le meurtrier de Crassus, qui était de la fête, se leva, s'ehipara de la tête de Crassus, et s écria que lui seul avait le droit dç faire une telle réponse... (2). »

Toutes les défaites sont douloureuses, alors même .

(1) Autre personnage de la tragédie d'Euripide.

(2) Plut., CraiS,, 32, 33.

i94 LA PROYINGE DE QLIGIE

qu'elles sont honorables ou sîmplement avouables. Mais ici, à la douleur que devait bien naturellement causer la perte d*une si belle armée et de tant d'illustres capitaines, se joignait la honte des outrages infligés à la majesté romaine dans la personne de Crassus. C'en était fait du prestige des conquérants et des maîtres du monde. Le colosse avait montré ses pieds d'argile. La République invincible baissa tout à coup de plusieurs crans dans l'estime et le respect des peuples vaincus. Il fut désormais notoire dans tout l'univers que ces demi -dieux étaient des hommes comme les autres, et, que des femmelettes d'Assyrie pouvaient jouer impimément avec la tête vénérée d'un proconsul.

En d'autres temps, Rome entière se fût soulevée à l'annonce d'im pareil désastre. Tous les citoyens valides auraient pris les armes, les femmes auraient déposé leurs bracelets sur l'autel de la patrie, le Sénat, tumultueusement assemblé, aurait décrété qu'il y avait péril, et les consuls auraient pris garde à ce qu'aucun dommage ne fût porté à la République. Mais aujourd'hui toute l'activité du peuple-roi se bornait à recueillir les plus grands bénéfices possibles de l'élection de ses consuls. La question n'était plus de savoir si Ton punirait l'affront que les Parthes venaient de faire subir aux aigles romaines, mais si Milon remporterait dans sa brigue sur Hypsseus et Metellus, ses concurrents. Quand on apprit à Rome que Crassus était mort, on s'in-

EN L'AN 5i AVANT J.-C. i95

quiéta moins de l'humiliant revers dont cette mort était le résultat, que des compétitions directes dont elle allait être la cause et le signal entre ses deux collègues survivants, César et Pompée. C'était un malheur sans doute que tant de braves gens eussent péri dans les sables de la Mésopotamie; mais la Mésopotamie était si loin ! et l'on avait à s'occuper pour le moment du meurtre de Clodius, d'un citoyen si intéressant! L'événement défraya pendant quelques jours les conversations des désœuvrés au Champ de Mars, au Forum, sur la voie Appia, et puis Ton n'y pensa plus. Longtemps après (Cicéron était déjà parti pour la Cilicie), le bruit se répandit à Rome que les Parthes avaient passé l'Euphrate, qulls s'acheminaient vers la Cilicie à travers la Comagène, et il y eut encore comme une velléité de panique. « A cette nouvelle, dit Caelius, chacun s'est mis à donner son avis : celui-ci veut qu'on envoie Pompée; celui-là que Pompée ne quitte point Rome dans de semblables circonstances. L'un veut César et son armée, l'autre les consuls en personne... Les consuls redoutent un décret qui les oblige à revêtir le paJudamentum et à partir, ou qui leur fasse l'aflfront de confier cette mission à d'autres, et ils s'abstiennent de toute convocation du Sénat, au risque même de passer pour peu soucieux des affaires publiques^ Mnis que ce soit chez eux incurie, ou maladresse, ou peur, ils se retranchent dans leur désintéresse-

i96 LA PROVINCE DE GlUGIE

ment, ils ne veulent pas de province... On a cru que la guerre n'était qu'une invention de Gassius, qui, pour mettre ses rapines sur le compte de Vennemi, aurait fait entrer lui-même quelques Arabes dans la province, et en aurait fait des Parthes dans ses dépêches au Sénat (1). » La République ne prenait plus rien au sérieux, ni la dignité de Rome, ni son prestige, ni sa sécurité, ni l'int^ité même de son empire.

Cependant, la défaite de Crassus commençait à produire, en Orient, ses inévitables conséquences. Les souverains alliés de Rome inclinaient à rechercher Falliance des Parthes. Le nouveau roi d'Arménie, Artavasde, fils de Tigrane, avait donné sa sœur en mariage à Pacorus, fils du roi Orodes (2), et il entretenait avec ce prince des relations amicales. En Cappadoce, le roi Ariobaj'zane, protégé de Pompée, se voyait menacé dans la possession de son trône par un intrigant nommé Archélaûs, qui s'appuyait secrètement sans doute sur Talliance des Parthes (3). Antiochus, roi de Comagène, n'inspirait plus qu'une confiance douteuse (4). La Syrie était fort troublée par les incursions fréquentes que les Parthes faisaient sur son territoire (5). En arri-

(i) Ad Div., vm, 10.

(2; Plut., Crass., 83.

(3) Appian., Bell. MithridiL, 114. — Cf. ad Div., XV, 4.

(4) Ad Div., XV, -1.

(o) Ad Div., loc.cit.

vaut dans sa province, Cicéron ne put se dissimuler les dispositions ciiancelantes des alliés, ni l'indécision que jetait dans les esprits la possibilité d'un changement de domination. Quelques Ciiiciens même avaient pris les armes et s'étaient révoltés (1).

Ruinée à l'intérieur par les exactions des publicains et par l'avarice des proconsuls, menacée au dehors par le voisinage d'un ennemi plus redoutable peut être qu'il n'était redouté, vacillante dans son attachement à des maîtres dont la force ne lui inspirait plus qu'une confiance limitée, mais dont la tyrannie lui faisait horreur, la Cilicie dut s'estimer heureuse de tomber aux mains d'un gouverneur tel que Cicéron, dont la modération, le désintéressement et l'équité lui présageaient un adoucissement provisoire à tous les maux dont elle souffrait, en même temps que sa prudence et son tempérament pacifique semblaient devoir écarter les périls de l'invasion et de la guerre. Ce fut aussi l'un des rares et derniers bonheurs de la République expirante, que le sort eût désigné, pour le gouvernement de cette province, le seul homme (le seul peut-être avec Gaton) dont la sagesse et la vertu pussent lui épargner de ce côté les plus funestes complications et

(\) Ad Div,, loc, cit. — Cf. Plut., Cicéron., 47. « Le désastre que les Romains venaient d*éprouver dans le pays des Parthes et les mouvements de la Syrie avaient donné aux Ciiiciens quelque envie de se révolter. »

i98 LA PROVINCE DE GIUGË

dorer, en quelque sorte, d'un rayon de justice et d'intégrité lointaines les dernières pages d*urie histoire assombrie par tant de calamités et tant de crimes. Malheureusement, Fadministration de Cicéron ne devait durer qu'un an; la Gilicie n'était qu'un petit coin de l'immense domaine livré comme une pçoie à tous les larrons de la RépubUque, et la vertu même d'un ange n eût pas réussi à prévaloir contre le vice des institutions.

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