‹ Une province romaine sous la républiqueChapitre 6 sur 19 · LES PRÉLIMINAIRES D*UN PROGONSULÂT · texte numérisé non relu

LES PRÉLIMINAIRES D*UN PROGONSULÂT

Premiers soucis de Gicéron. — Le personnel administratif et le contingent militaire de la province. — Lenteurs du voyage : Pomptinius; vents contraires. — Séjour à Athènes; la maison d'Epicure; les girouettes. — Arrivée à Ephèse; les Asiatiques font à Gicéron un accueil enthousiaste. — La transmission des pouvoirs. — Appius Glaudius. ~ Situation délicate du nouveau proconsul à regard de l'ancien. — Gicéron fait des avances à son prédécesseur, qui les repousse. — Gonduite déloyale et illégale d'Appius Glaudius. — L'accusé devient accusateur. — Lettre apologétique de Gicéron. — Procès d'Appius Glaudius : Gicéron se fait de loin l'avocat du nouveau Verres par dévouement à la République. — La République et la vertu désormais incomr patibles. — Périssent les provinces plutôt que la République. — > Vertus privées de Gicéron. — Que lui manquera- t-il pour être un bon proconsul ?

Quand un préfet français est appelé aujourd'hui à administrer un département, il va prendre le mot d'ordre auprès du ministre, son chef hiérarchique, boucle sa valise et se rend à son poste, où il trouve tout un personnel laborieux et instruit, installé de-

âOO LES PRÉLIMINAIRES

puis longtemps dans les bureaux, au courant de toutes les affaires et prêt à mellre au service du nouveau magistrat son expérience et ses lumières. H est des temps, dit-on, ofi il est bon qu'il en soit ainsi.

Dans les provinces romaines, sous la République, le changement d'un proconsul entraînait aussi celui de tous les fonctionnaires placés sous ses ordres. On n'aurait peut-être pas trouvé beaucoup de citoyens décidés à s'exiler perpétuellement de Rome, et il était bien juste, quand les uns s'étaient repus aux dépens des provinciaux, qu'ils fissent place aux autres qui avaient faim. Ce n'était donc pas seulement un homme qui succédait à \m autre homme, mais une colonie tout entière qui succédait à une autre colonie. C'était le Sénat qui nommait à tous ces emplois subalternes, et sur la présentation du gouverneur lui-même; ôar, destinés à être les exécuteurs de ses volontés, à ne dépendre que de lui, à recevoir une délégation directe de son autorité, ses lieutenants et ses autres ofBciers devaient lui offrir des garanties de toute sorte et de nature à prévenir les conflits. L'essentiel était que le proconsul fût bien obéi et bien servi : les intérêts de la province ne venaient qu'en seconde ligne. Ce travail préliminaire s'appelait, en latin, omareprovincium.

Nous n'avons que faire de connaître tous les personnages qui formèrent la suite de Cicéron. Il en

D'UN PROCONSULAT âOi

est quelques-iins, cependant, qui ont joué un rôle trop actif et trop utile auprès de lui pendant toute la durée de son proconsulat, pour qu'il nous soit permis de les passer sous silence. De ce nombre sont ses legati (lieutenants) et son questeur militaire.

Prévoyant avec raison qu'il aurait quelques guerres à soutenir dans une province si voisine des Parthes, et se défiant peut-être de sa capacité militaire, Cicéron avait tenu à s'entourer d*hommes plus versés qu'il ne l'était lui-même dans ce difficile métier des armes. Il s'était fait adjoindre comme lieutenants, outre L. Tullius et M. Anneius, sur lesquels nous manquons de renseignements, sou propre frère Quintus, qui revenait de guerroyer dans les Gaules à côté de César et qui s'était formé là à bonne école, puis un certain C. Pomptinius, diHit il avait éprouvé le zèle et la fidélité lors de la conjuration de Catilina (1), aux intérêts duquel il s'était souvent dévoué (2) et qui avait montré beaucoup de vigueur et de fermeté dans la répresâon d'une révolte des Allobroges. Quant au questeur, qui était nonmié directement par le Sénat, qui, par conséquent, était indépendant de Cicéron, bien qu'il lui dût, selon les coutumes antiques, un respect et une obéissance filiales (3), qui avait des attributions

(i) Sali., Catilin., 45. — Salluste rappelle « homo militarU, » p) Ad AtL, rV, 46; Ad Q. fratrem, ffl, 3. — Cf. Dio. Cass., XXXIX, p. 420.

(3) Ad Div., XIII, 40, S6.

distinctes et qui devait compte au Sénat seulement et non au proconsul des sommes dont il avait la gestion, c'était un certain Mescinius Rufus, dont Cicéron n'eut pas à se féliciter sans doute, puisqu'il le désigne quelque part comme un homme léger, sans mœurs et avide de gain (1).

Une lex curiata vint ensuite, selon Tusage, régler la force militaire que Cicéron devait commander en Cillcie, et qui fut fixée à deux légions, comme pour son prédécesseur Appius Glaudius, ainsi que les fonds qui lui étaient alloués pour fournir aux dépenses de sa nouvelle dignité, et dont le chiffre paraît s'être élevé à environ deux millions de sesterces (2). Après quoi, pour se conformer lui-même à la coutume, il dut monter au Cnpitole, où il prononça les vœux, accomplit les prières prescrites et les sacrifices solennels, et enfin il envoya à son prédécesseur la lettre consacrée (3) par laquelle il le prévenait de sa nomination et de sa prochaine arrivée : « Quand je me trouve, contre ma volonté et mon attente, forcé d'aller prendre le gouvernement de votre province, au milieu des soucis et des inquiétudes qui m'assiègent, j'ai du moins une consolation : c'est de penser que vous ne pouviez avoir un successeur qui vous aimât davantage et que je ne trouverais chez per-

(i) Ad Ait., Yl, 2.

(2) Ad Div., V, 20.

(3) Ulpian., Dig., IV, S 3; I, i6.

D'UN PROœNSULAT

sonne autant de désir que chez vous de me remettre le pouvoir dégagé de tout embarras. Si vous comptez également sur moi, vous le pouvez en toute assurance. Je vous conjure, au nom de l'amitié qui nous unit et de la générosité qui vous est naturelle, d'agir désormais autant que vous le pourrez (et vous pouvez beaucoup) dans mes intérêts... Vous êtes seul juge de ce qu*il faut faire : je vous supplie seulement de faire tout ce qui me sera utile. J'insisterais davantage, si votre caractère ne repoussait les longs discours et si notre amitié ne devait pas s'en offenser, etc. (1). » Jugeant des autres d'après lui-même et songeant à tout ce qu'il avait fait pour ce patriciat, dont Appius Claudius était l'un des plus autorisés représentants, Gicéron ne doutait pas que sa lettre ne fût reçue avec les mêmes sentiments de sympathie qui la lui avaient dictée. Ce fut là son premier mécompte.

Le second lui vint aussi d'un côté d'où il ne pouvait guère l'attendre. Il semble résulter, de la teneur de ses lettres, qu'avant de quitter Rome, Gicéron, instruit du danger que le voisinage des Parthes faisait courir à la Cilicie, avait sollicité, pour lui et pour son collègue Bibulus, proconsul de Syrie, un supplément de troupes dont la nécessité ne pouvait guère être contestée. Le Sénat, tout d'abord, ne parut pas y mettre obstacle, et même la plupart des

(i) Ad Div., m, 2.

â04 LES PRÉLIMINAIRES

Pères étaient d'avis de recourir à une levée en Italie pour accroître refïeciif des deux gouverneurs. Mais voilà que Sulpicius, l'un des consuls, sur d'autres considérations qu'on lui avait sans doute suggérées, prit tout à coup parti pour la négative, et, malgré l'opposition de Cicéron, qui assistait au débat, déclara qu'il ne consentirait jamais à autoriser cette levée (1). Quand les républicains de la Cîonvention s'écriaient : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » ils étaient maladroits sans doute, et dans une certaine mesure ennemis de la grandeur et des vrais intérêts de leur patrie; mais cette absurdité leur était inspirée du moins par un sentiment supérieur et trèô-noble de la justice et de l'humanité. On se demande ici à quel mobile obéissait ce consul, et quelle grande idée, quel principe antérieur à la sécurité et à l'intégrité de l'Empire lui avait dicté une résolution si inattendue. Peutêtre songeait-il à ne pas démunir l'Italie de ses réserves en vue des projets menaçants que Ton prêtait à César ? Peut être, pour conserver à la noblesse les prérogatives dont elle fusait le bel usage qu'on a vu, voulait-il retenir autour de Rome le plus grand nombre de soldats possible? On voudrait croire qu'il ne pensait qu'à la liberté. Malheureusement, la noblesse avait si bien confondu et solidarisé l'idée de la liberté romaine avec celle de ses intérêts et de sa tyrannie, que toute la politique de

{i) Ad Div., m, 3.

D'UN PROGONSULAT 205

Sulpicius paraît se réduire, en somme, à la mise en pratique de cette maxime : « Périssent les provinces plutôt que nos privilèges l »

Gomment expliquer autrement cette volte-face soudaine du Sénat qui, après avoir reconnu luimême la nécessité des levées, se rangea unanimement à l'avis de Sulpicius, et décida d'un commun accord que Cicéron devait partir sur-le-champ? Cicéron pourtant ne se tint pas pour battu. Il quitta Rome, ainsi que le Sénat le lui avait ordonné; mais, de chaque étape de son voyage à travers l'Italie, il écrivait à ses amis, à Atticus surtout, pour le prier d'agir auprès de Marcellus, le collègue de Sulpicius au consulat, et d'obtenir son adhésion au sénatusconsulte qui lui permettrait, ainsi qu'à Bibulus, de faire des levées au moins dans leurs provinces respectives (1). Le sénatusconsulte fut rendu; mais de quelle ressource pouvait-il être pour Cicéron ? Appius, son prédécesseur, avait, par ses rapines et ses extorsions, tellement indigné les alliés voisins de la Cilicie et les Ciliciens eux-mêmes, qu'il y avait lieu de craindre leur défection plutôt que de compter sur leurs services.

L'armée que devait commander le proconsul se trouvait donc réduite à douze mille hommes, plus deux mille six cents cavaliers (2), Etait-ce assez

(i) Ad AIL, V, 4.

(2) Les chiffres sont de Plutarque fVie de CicéronJ» Manuce, dans ses notes à la lettre ad Div,, HI, 3, estime que cette évaluation est certainement exagérée.

pour faire face aux périls qui menaçaient la province? Grassus s'était laissé battre avec. douze légions : deux légions suffiraient-elles à Cicéron pour vaincre les Par thés? On avait donné à Pompée, pour combattre les pirates, le droit de lever des troupes dans toute l'étendue de l'empire romain : au lendemain de la bataille de Carrhes, on refusait à Cicéron les moyens de défendre ime partie importante de cet empire. Qu'était devenue la sagesse si vantée du Sénat? Etait- il même bien certain que Cicéron trouverait en Ciiicie les deux légions dont on lui parlait ? Il avait compris, par les lettres dont Appius lui avait envoyé copie, et dont il avait par ses ordres donné lecture au Sénat, que son prédécesseur avait congédié une partie de ses troupes. Le Sénat, comme on l'a vu, ne s'était pas autre-, mont ému de ce détail ; mais il n'en était pas moins vrai qu' Appius avait songé à licencier un assez grand nombre de soldats, lesquels menaçaient de se révolter parce que le proconsul ne les payait pas {V). Enfin, Appius s'était décidé à payer, et son lieutenant, Fabius, expliqua à Cicéron que la mesure qu'il avait eu l'intention de prendre n'avait pas été prise, et que les deux légions avaient leur effectif complet.

Quand il reçut ces explications, Cicéron était déjà à Brindes, prêt à s'embarquer pour l'Asie. Il était

(i) Ad Att,, V, 44.

parli de Rome dans les premiers jours du mois de mai de Tan 51. Les proconsuls n'entraient en charge que le 1" juillet, tandis que les magistrats de Rome exerçaient leurs fonctions depuis le 1" janvier. Le motif de cette dérogation à la règle générale s'explique par le temps nécessaire aux gouverneurs pour se rendre dans leurs provinces; il fallait d'ailleurs laisser au Sénat un délai suffisant pour promulguer la loi curiate qui leur conférait Vimperium, Cicéron ne mit pas moins de trois mois pour se rendre de Rome à Laodicée, oil il n'arriva que le 31 juillet. Oh ne peut s'empêcher de remarquer qu*il lui suffit d'un mois et demi pour faire le même itinéraire à son retour. Mais alors il revenait à Rome, tandis qu'aujourd'hui il s'en éloignait.

Si quelque chose pouvait paraître plaisant dans une histoire si grave, ce serait de voir le petit manège de Cicéron pendant son voyage, et les prétextes impayables dont il essayait de colorer ses lenteurs préméditées comme si cette traversée eût été véritablement pour lui le chemin des écoliers. Il n'est pas de si mince difficulté, ni d'obstacle si insignifiant qui ne suffise à l'arrêter : le plus petit caillou se transforme en une haute montagne qu'il faut gravir ou tourner, et Dieu sait avec combien de précautions et combien de peine I C'est d'abord Pomptinius, son lieutenant, qui tarde à le rejoindre, et qu'il faut attendre : le moyen de se passer de Pomptinius I il ne peut pas quitter l'Italie, il ne la

quittera pas sans Pomptinius (1). Puis, c'est Pompée que Ton rencontre à Tarente, Pompée à qui l'on ne peut s'empêcher de donner quelques conseils sur les affaires publiques, et trois jours, évidemment, ne sont pas de trop pour couler à fond un si important entretien (2). On arrive à Brindes le onzième jour des calendes de Juin (22 mai); mais on attend toujours Pomptinius, qui ne peut manquer de se rendre avant les calendes, et puis le vent n'est guère favorable pour la navigation (3). On n'est pas homme à s'embarquer par la tempête, comme César, et à confier à un fragile esquif le soin de porter Cicéron et sa fortune. Rien ne presse, quand il ne s'agit que d'aller gouverner la Cilicie. D'ailleurs, on est retenu par ime indisposition, à laquelle il ne se mêle pas de fièvre sans doute, mais assez grave cependant pour motiver un nouveau retard de douze jours (4). Or, les calendes de juin sont déjà passées, et Pomptinius se fait toujours attendre. On partira donc sans Pomptinius, et l'on arrivera tout doucement à Actium le dixseptième jour des calendes de juillet (14 juin), non sans avoir touché barre à Corcyre et à Sybote, où l'on fait chère de Saliens (5), grâce à la munificence

(i) Ad AU., V, i, 4, 5.

(2) Ibid., V, 7.

(3) Ad Div., m, 3.

(4) Ad AU., y, 8.

(5) NuDC ialiaribus ornare pulvinar Deorum tempus erat djpibus, dira plus tard Horace. Epulati sumus saliarem in modum, dit Cicéron. (Ad AU., V, 9.)

D'UN PROCONi^ULAT â09

d'Atticus, et aux bons soins d'Aréus et d*Eutychides. Mais ici, grave question : comment se rendre à Athènes? par terre ou par mer? La route de mer serait bien fatigante, il faudrait doubler la presqu'île de Leucade « et puis, aborder à Patras dans de chétives embarcations, et sans suite, ce serait peu convenable (1). » On choisit donc la route de terre, qui est d'ailleurs la plus longue, et Ton arrive à Athènes le septième jour des calendes de juillet (24 juin).

Athènes et Cicéron étaient, on peut le dire, de vieilles connaissances, qui n'avaient plus guère de secrets Tun pour Fautre. Du Parthénon au Pirée et des jardins d'Acadème au promontoire de Sunium, Cicéron avait déjà tout vu, tout exploré, tout admiré dans sa jeunesse ; plus de cent fois il avait erré dans ces bois sur les traces de Platon ; plus de cent fois il avait médité dans celte agora toute pleme des souvenirs de Périclès et de Démosthène. Il n'y a donc pas à chercher dans ses lettres, sur cette phase de son itinéraire, des effusions descriptives et mélancoliques à la façon de Rutilius ou de Chateaubriand. On ne laisse pas cependant que d'éprouver une sorte d'étonnement mêlé de déception en lisant tout ce qui se rapporte à son séjour dans cette vieille capitale de l'éloquence, de la philosophie et des beaux-arts. Que sa première pensée, en

{\) Ad AU,, V, 9.

âiO LES PRÉUMINAIRES

débarquant au Pirée, ait été^pour Atticus, cela se comprend à la rigueur, surtout dans une lettre adressée à Atticus lui-même. Mais qu'aussitôt après, en présence des Propylées et du temple de la Victoire, en voyant le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette, au moment peut-être où la flotte allait sortir du port pour se rendre aux fêtes de Délos, son imagination se soit tout naturellement reportée vers les créances de César ou celles de Milon (1), voilà qui témoigne d'une sécheresse d'âme ou, si l'on veut, d'un désabusement plus complet qu'on n'eût osé le croire (2).

Mais, dira-t-on, s'il n'était retenu à Athènes par aucune de ces considérations sentimentales qui de-

(i) Ad AU., V, iO.

(2) Un vieil historien de Gicéron, que nous aimons à consulter à roccasion, a essayé de l'excuser sur ces préoccupations étranges :

« Gicéron, dit-il, séjourna dix jours à Athènes, où il prit son logement chez Aristus, frère du philosophe Antiochus (*), et luimême philosophe des plus distingués parmi les Académiciens. Xénon, que je crois avoir été plutôt Tagent d'affaires d'Atticus que philosophe de profession, reçut chez lui Quintus, qui partagea avec son frère le plaisir de voir les plus illustres suppôis de cette savante école qui se soutenait encore avec quelque éclat; mais ce plaisir, autrefois si vif et si flatteur pour Cicéron, n'était déjà plus de ceux que l'on reçoit sans mélange dans un cœur neuf et ouvert aux seules impressions du goût. Get heureux temps était passé pour lui. D'autres soins qu'entraînent les engagements que l'on contracte avec le monde l'occupaient presque tout entier. Son esprit n'était plus à lui pour en disposer au gré des penchants d'un premier âge, où il avait fallu lui faire violence pour l'arracher aux douceurs que

(*) Antiochus d'Ascalon ayait été le maître de Cicéron : il a fourni à M. Ghapuis, recteur de l'Académie de Grenoble, le sujet d'une thèse latine distinguée.

vaient émouvoir un voyageur de sa sorte, que faisait-il donc en cet endroit? et que ne se hàtait-il d'en repartir? On ne peut, en vérité, se défendre de sourire : il attendait toujours Pomptinius (1). n s'était, en outre, laissé circonvenir par quelques philosophes. de la secte épicurienne, et notamment par un certain Patron, qu'il avait autrefois beaucoup connu, et qui le priait avec instance d'user de son crédit auprès de G. Memmius pour obtenir de lui la concession de je ne sais quelle partie de l'habitation d'Epicure à Athènes. Il ne s'agissait de rien moins, paraît-il, que de l'honneur, du devoir, d*un vœu sacré d'Epicure, et du respect dû à la mémoire d'un si grand homme (2). On n'est pas trop surpris de voir le nom de Memmius mêlé aux

ce môme Antiochus et quelques autres lui avaient fait trouver dans leurs entretiens; et ce plaisir, réservé à Tamour d'une science qu*il avait cultivée comme sa maîtresse, ne partait plus que d'un sentiment d*amitié désormais trop faible pour l'arrêter dans sa course ou pour le distraire d'objets qu'un nouvel état rend plus intéressants. Il en était si rempli, qu'il n'avait, pour amsi dire, que de l'indifférence même pour les honneurs qu'on s'empressait de lui rendre. (Morabin, Hisi, de Cicéron, t. H, p. i^i2.)

Sur ce dernier point seulement, l'historien se trompe : Cicéron ne fut jamais indifférent à rien de ce qui touchait sa personne ou sa gloire. Il savourait, au contraire, et avec délices, tous les hommages que les Athéniens voulurent bien rendre à la parcimonie de son train et à la modicité de ses exigences que la loi Julia lui aurait permis de tourner en exactions (*).

(*) • Hoc animadTersum Grœcorum laude et mullo scrmone celebratur. • (Ad Att.. V , 10.) — I Nos itcr pcr Grsciam summa cum admiralione facimus. ■ (AD ATT., V, H.)

(4) AdAtL,\,iO.

(2) Ad Div., Xffl, i.

âii LES PRÉLIMINAIRES

affaires de la sectQ épicurienDe, quand on se rappelle que c*est à lui que Lucrèce avait dédié son grand poëme de Naturâ rerum, et Ton conçoit que, dans son admiration pour la doctrine du maître, Memmius se fût rendu propriétaire des immeubles qu'Epicure avait jadis honorés de son séjour, et qull hésitât à s'en dessaisir. Condamné à Texil, en suite du procès de brigue qu'il avait eu à soutenir lors du troisième consulat de Pompée (1), ce patricien concussionnaire, dont la vie scandaleuse et ravarice étaient, connues de tous, cet ami de Lucrèce qui, au témoignage de Gicéron lui-même, méprisait les lettres latines, n'était qu'un débauché spirituel, mis un moment en lumière par les hautes fonctions qu'il avait achetées à beaux deniers comptant. Il est permis de croire que Gicéron eût hésité à se commettre avec un tel personnage, s'il n'en eût été très-vivement prié par Atticus, qui avait pris à cœur la requête et les intérêts de Patron. On ne sait pas du reste ce qu'il advint de cette négociation philosophico-mercantile, pour laquelle Gicéron avait eu la bonté de déployer toutes les ressources de son éloquence et de son esprit

Enfin, il faut tout dire. Notre proconsul était encore retenu à Athènes par l'espoir qu*il avait d'y recevoir des nouvelles de Rome. Il avait donné conunission à M. Gselius, son ami et son disciple,

(4) Ad Q, fratrem, IH, 1. — Voyez plus haut, chap. m, p. 120.

D'UN PROœNSULAT 2i3

de le tenir au courant de tout ce qui se passait en son absence au Sénat et au Forum, et Cicéron attendait les lettres de Gaelius. Elles lui arrivèrent assez tard; mais il semble qu'il n'en ait pas été tout d'abord très-satisfait, à en juger, du moins, par la mercuriale suivante, qu'il adressa d'Athènes même à son jeune correspondant : « Quoi I est-ce ainsi que vous me comprenez? Des histoires de gladiateurs, des ajournements de procès, des compilations de Ghrestus, toutes rhapsodies dont on n'oserait me dire mot quand je suis à Rome I Vous allez voir quelle opinion j'ai de vous, et, par Hercule! ce n'est pas sans raison, car je ne connais pas, en politique, de meilleure tête que la vôtre. Ce que j'attends de vous, ce n'est pas que vous me teniez au courant des affaires de la République, quelle que soit leur importance, à moins que je n'y sois personnellement intéressé. Assez d'autres se chargeront de ce soin par lettre ou de vive voix, et la renommée ellemême m'en apportera sa part. Je ne vous demande donc ni le passé ni le présent; mais je veux, qu'en honune qui voit de loin, vous me parliez de l'avenir, que votre correspondance mette sous mes yeux comme un plan de la charpente actuelle de la République, d'après lequel je puisse juger de la forme que prendra plus tard l'édifice (1). »

L'avenir! toute l'âme de Cicéron se peignait dans

(1) Ad Div,, II, 8.

âi4 LES, PRÉLIMINAIRES

ce mot là. Que lui importait, en effet, un présent d'où il était exclu, un présent qui s'accomplissait sans lui, auquel il lui était interdit de coopérer et qui ne devait pas laisser la moindre trace de son nom dans l'histoire ? Qui donc s'occuperait jamais de son gouvernement en Cilicie ? N'était-ce pas une mort provisoire que cet exil honorifique dans un pays barbare ? Et il aspirait à ressusciter, à reprendre sa place au grand soleil du Forum, — ne se doutant pas qu'un lemps viendrait où Thistoire, mieux informée, irait chercher dans ces provinces si dédaignées la véritable cause et Tunique secret des malheurs de la République.

Cependant Pomptinius était arrivé, et Volusius, et aussi Mescinius Rufus, le questeur militaire. Le cortège du proconsul était au grand complet. Les bateaux plats de Rhodes, qu'il aVait commandés, et ceux à double rang, de Mitylène, et les bâtiments de transport, étaient réunis dans le Pirée. Il fallut dire adieu à Aristus, à Xénon, à Patron, à tous les autres, et s'embarquer. On était à la veille des nones de juillet. On mit deux jours pour se rendre à Céos, par un temps charmant (1). Mais de Céos un vent violent conduisit la petite colonie plus vite qu'elle ne voulait (le mot est de Cicéron), d'abord à Gyaros, puis à Syros, et enfin à Délos, où Ton mouiUa, avec la ferme résolution de

(i) Ad AU,, V, i2.

D'UN PROCONSULAT 2i5

ne quitter le palmier de Latone qu'après avoir bien consulté toutes les girouettes. L'accalmie se produisit enfin, et l'on reprit la mer. Après deux ou trois jours de navigation, on aborda à Ephèse, le onzième jour des calendes d'août (20 juillet), cinq cent soixante jours, dit Cicéron, après le combat de Bovilles (1).

De notre point de vue moderne, et plus spécialement contemporain, après Tabus de lyrisme descriptif dont rOrient a été le prétexte, il y aurait lieu de s'étonner que la correspondance de Cicéron ne fasse pas la moindre mention de cette nature toute nouvelle, dont l'admirable beauté s'offrait pour la première fois à ses regards. Quoi ! ce pays de la lumière, ces paysages baignés dîms Tor, cette poésie de la terre et du ciel dont les chants d'Homère lui avaient si souvent apporté l'harmonieux reflet dans sa retraite de Tusculum, tout cela le laissait indifférent et insensible! On ne peut rien affirmer à cet égard; Cicéron n'a point parlé, dans ses lettres, de l'émotion qu'il ressentit, et il n'est pas impossible qu'il ait, en effet, ressenti quelque

(i) Ad AU., y, 13. -* Cicéron fait allusion ici à la rencontre où Clodius fut tué par Miion. Il fallait que l'impression produite sur son esprit par cet événement fût bien forte pour qu'il eût songé à compter le nombre des jours écoulés depuis, et que le souvenir lui en revînt au moment môme où il mettait le pied sur la terre d'Asie. . On a vu, d'ailleurs, par tout ce qui précède, que le corps seul de Cicéron s'était déplacé jusqu'à présent : son esprit, son cœur, sa pensée, toute son âme enlin était restée à Rome.

émotion. Mais les anciens se sont toiyours montrés plus discrets et plus sobres que nous dans leurs épanchements sur ce sujet (1) : la nature, qu'ils comprenaient et qu'ils sentaient apparemment aussi bien que nous, ne les jetait pas comme nous dans l'extase à tout propos. C'était un thème qu'ils abandonùaient volontiers à leurs poètes. Un Romain homme d'Etat, comme Cicéron, eût dérogé à sa dignité en s'occupant de ces choses. Quand Vii^le dédiait sa quatrième églogue au consul Pollion , il s'excusait presque de chanter les forêts et promettait de les rendre dignes d'un consul, sylvœsintœnmie dignœ.

Aussi bien, tous les paysages du monde et toutes les échappées de nature, si pittoresques qu'elles fussent, auraient pâli, croyons-nous, devant le spectacle dont il fut donné à Cicéron de jouir à son débarquement dans le port d'Ephèse. Un inamense concours de députations et de citoyens, un flot de populations, avides de contempler le grand.homme, l'attendaient sur le rivage qui retentit, dès qu'il pa-

(i) On a remarqué que la contemplation de la nature, chose rare chez It^s Romains de ce tcisps-là (les poètes exceptés), tournait généralement pour eux au prolit exclusif de l'homme intérieur, et qu'un paysage était presque toujours une simple matière à spéculation philosophi<|ue. Témoin ce beau passage, si connu, de la lettre de Serv. Sulpicius à Cicéron : « Je revenais d'Asie, laissant Eginc et me dirigeant vers M(^gare. Je me mis à considérer au loin les pays qui m'environnaient. Derrière était Egine; devant, Mégare; à droite, le Pirée; à gauche, Corinthe; ces villes, autrefois si flo-

D'UN PROGONSULAT 217

rut, de leurs acclamations enthousiastes (1). Cicéron aimait trop la gloire pour n'être pas pfénétré d'une joie profonde et chatouillé en quelque sorte au plus vif de son amour-propre par ces hommages rendus à sa personne et à son nom, — hommages d'autant plus précieux, d'autant plus exquis, qu'ils étaient absolument désintéressés, et que la population qui les lui décernait n'était pas celle qu'il allait gouverner. Ce qu'on saluait en lui, c'était Torateur éminent, le patriote courageux, Thomme enfin, et non le magistrat. Ces témoignages de sympathie et d'affection ne s'adressaient qu'à lui, à lui seul, sans aucun mélange de respect obligé ou de déférence hypocrite envers l'autorité dont il portait les insignes. N'y avait -il pas là de quoi le réconcilier jusqu'à un certain point avec cette mission qui lui semblait si ingrate? N'était-ce pas un noble, un sérieux, et comme un savoureux emploi de la vie politique, l'emploi à ce moment le plus utile à la patrie, que d'appliquer son génie, déjà mûr mais encore plein, à relever des provinces déshéritées, à

rissantcs, n'offraient à mes regards que des ruines et de la désolation. Cetti vue ms fU faire un retour mr moi-mèm!. Eh quoi ! me dis-jp, pauvre espèce que nous sommes, nous, dont la loi est de vivre comparativement si peu, jetterons-nous" toujours les l.auts cris en voyant souffrir ou mourir un de nos semblables quand sur un seul point tant de cadavres de villes gisent amoncdés. Ne voudras-tu pas, ô Servius, descendre en toi-même et reconnaître la condition de ton existence? etc. • {\d Div., IV, 5.) (I) Ad, Ait., V, i3.

les soulager d'une injuste oppression, à les délivrer de mille abus, à leur faire aimer le joug nécessaire qui leur était imposé, h les romaniser enfin dans la mesure que comportaient leurs mœurs très-asiatiques, leurs intelligences un peu obscurcies et leur inévitable attachement à des traditions nationales dont une politique habile et paternelle pouvait seule les détacher? Une âme généreuse et grande, comme celle de Cicéron, n'aurait-elle pas trouvé la douce récompense de son labeur et de ses efforts dans cette pensée si bien exprimée par un de nos poètes :

Partout» à ce moment, on me bénit, on m'aime;

On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer ;

Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer ;

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ;

Je vois voler partout les cœurs à mon passage !

Devant ces manifestations si spontanées et si touchantes, Cicéron sentit s'éveiller en lui, pour la première fois peut-être, le désir tardif mais honorable de justifier la confiance qu'on lui témoignait, et de ne rester pas trop au-dessous de la tâche qui lui était imposée. « Vous devez comprendre, dit-il à Atticus, que me voilà mis en demeure d'appliquer dans la pratique les théories que je professe depuis tant d'années (1). » Et précisément, une occa-

(1) AdAU, hc. cit.

D'UN PROGONSULAT 219

sion merveilleuse allait s'offrir à lui, dès- avant la prise de possession de sa charge, de prouver que le proconsul ne se mettait jamais en contradiction trop ouverte avec le philosophe et l'orateur. Il s'agissait de la transmission des pouvoirs proconsulaires des mains d'Appius Claudius, son prédécesseur, aux siennes propros. Cette formalité s'accomplissait en général sans difficulté et sans encombre. Du jour où le nouveau gouverneur était entré dans la province, Tautorité de l'ancien cessait de plein droit. Les deux magistrats se rencontraient à leur guise, ou ne se rencontraient pas; mais il valait mieux qu'ils se rencontrassent, comme le firent autrefois Lucullus et Pompée, dans des circonstances bien autrement délicates, quand Lucullus était fondé à croire qu'on lui avait donné un successeur, non pour finir la guerre (contre Mithridate), mais pour lui ravir l'honneur du triomphe (1); et, quoique les deux proconsuls se détestassent cordialement, l'entrevue n'en eut pas moins lieu dans un bourg de la Galatie « avec une honnêteté réci-proque. »

Il n'y avait entre Gicéron et Appius aucun motif apparent de jalousie ou de haine mutuelle. On a vu plus haut les relations courtoises qui s'étaient nouées entr'eux longtemps avant leurs proconsulats; ils appartenaient au même parti politique,

(i) Plut., Lucull, 82.

2i0 LES PRÉLIMINAIRES

professaient les mêmes opinions, hantaient la même société, avaient de nombreux amis communs parmi les plus illustres personnages de la République, faisaient partie du même collège augurai. Tout semblait donc les unir. Âppius Glaudius n'ignorait pas que Cicéron n'avait accepté la province de Cilicie qu'à son corps défendant. Cicéron ne venait point arracher à son prédécesseur, comme Pompée l'avait fait à Lucullus, la gloire et le prix de ses exploits. Il arrivait, au contraire, à un moment critique, quand les Parthes menaçaient et que le commandement n'avait plus rien d'enviable. Mais Appius Glaudius avait deux griefs considérables contre son 3uccesseur. Cicéron était un homme nouveau (1), le premier de sa race qui se fût élevé aux honneurs publics, et ce représentant de Taristocratie parvenue portait ombrage au farouche patricien dont le nom seul résumait en lui tout l'orgueil et tous les préjugés de Taristocratie de naissance. En outre, Cicéron était un honnête homme; il avait été l'ennemi des Verres et des Càtilina, il pouvait l'être de tous ceux qui leur ressembleraient, et Appius Glaudius, par son administration en Cilicie, venait, comme on sait, de se ranger dans cette honteuse catégorie. Les plaies de son proconsulat étaient trop visibles de toutes parts et trop saignantes pour que Cicéron ne les aperçût pas du premier coup. Il

(1) « Inquilinui civis uibis llomse. • (Sali., CatiL, 31.)

D'UN PROœNSULAT 221

prévoyait, il redoutait un accusateur futur dans l'homme que la République lui avait donné pour successeur : il n'hésita pas à le traiter tout de suite en ennemi.

Et pourtant, chose triste à penser, le plus embarrassé, le plus inquiet et même, à un certain point de vue, le plus coupable en cette circonstance, ce ne fut pas Âppius Glaudius.

€ Me voilà mis en demeure, avait dit Cicéron dès son entrée en Asie, d'appliquer dans la pratique les théories que je professe depuis tant d'années ! » Il ne croyait peut-être pas dire si vrai. Tout le monde» en Asie, se souvenait encore de Thonneur qu'il s'était acquis par ses immortelles actions contre Verres; on savait avec quelle diligence il avait mené l'enquête ordonnée contre les malversations du préteur de Sicile, avec quelle énergie et quelle éloquence brûlante il avait flétri les excès de pouvoir, les violences, les concussions, les sacrilèges et les rapines de ce monstre ; on pouvait même répéter encore (tant ce qui répond bien au secret sentiment des peuples se grave aisément dans leur mémoire!) les tirades indignées qui ont voué le nom de Verres à l'exécration des siècles. Qui pouvait penser que l'homme qui avait fait, en ces mémorables circonstances, une telle parade de son intégrité, de son équité, de son dévouement à tous les grands principes d'humanité et de justice qui sont la force et l'honneur des Etats civilisés, ne se-

m LES PRÉLIMINAIRES

mt pas rimplacable adversaire et raccusateur-né de tous les concussionnaires, de tous les malversateurs, de tous les tyranneaux qui faisaient détester la domination de Rome dans les provinces ?

Il est bien entendu que les sentiments personnels de Cicéron à l'égard des Verres, petits ou grands, qui avaient survécu à ses admirables plaidoyers, n'étaient pas changés. Mais s'il était encore rhomme du devoir, de la règle et de la loi, il était aussi et toujours l'homme de son temps, de son pays et de sa coterie. Il n'avait pas renoncé à sa chimère de concorde et de conciliation entre les ordres ; il poursuivait toujours son même rêve, de soutenir, à force de transactions et de compromis, cette légitime et nécessaire prépondérance du Sénat d'où dépendait l'existence de la République. Et dès lors, il lui semblait qu'il fallait passer condamnation sur tous les excès et abus dont les républicains se rendaient coupables, sous peine de donner raison à la dictature qui menaçait. Entre deux maux, qui lui paraissaient inégalement irréparables, Cicéron opta pour le moindre. Il s'empressa de rassurer Appius Claudius, et lui écrivit en ces termes :

« Je suis arrivé à Tralles le 6 des calendes d'août (1). J'y ai trouvé L. Lucilius avec vos lettres et vos ordres... J'ai lu votre lettre avec em-

(1) Tralles était une petite ville de la province d'Asie, entre Ephèse et Laodicée.

pressement, et prêté grande attention à Luciltns. Quoique sensible aux témoignages de ma gratitude, vous trouvez qu'il était superflu d'évoquer des souvenirs si anciens (1). Oui, j'en conviens avec vous, une ami.fcié qui a fait ses preuves, une confiance bien établie, n'ont pas besoin qu'on énumère leurs titres. Eb bien ! je ne reviendrai plus sur le passé; mais au moins faut-il pour le présent souffrir les remerciements que je vous dois. Car je vois dans vos lettrées une attention bienveillante à tout disposer, tout préparer, tout mettre en état, pour me rendre Tadministration facile et conamode. Ce service me pénètre de gratitude, et la première conséquence à en tirer, c'est que vous n'avez pas, et que vous n'aurez jamais de meilleur ami que moi... Les personnes sont en évidence, les choses le seront aussi, et Ton y verra clair. Mais agir en pareil cas vaut mieux que parler ou qu'écrire (2). » Il n'est pas sans intérêt de voir maintenant comment App#us répondit à ces avances si gracieuses et si inattendues. A la première nouvelle de la nomination* de Cicéron, il avait envoyé son affranchi Phanias jusqu'à Brindes pour l'avertir

(1) Appius avait fait allusion, dans sa réponse, à une lettre antérieure de Cicéron {Ad Div., Ul, A), où ce dernier rappelait au proconsul de Gilicie leurs anciennes relations de familiarité et d'amitié, la dédicace qu'Appius lui avait faite de son Livre augu' rai, leur affection commune pour Brutus et Pompée, etc., etc.

(2) Ad Div., m, 8.

±2i LES PRÉLIMINAIRES

que son intention était de revenir avec la flotte, et Cicéron, qui tenait beaucoup à avoir une entrevue avec son prédécesseur, avait songé à faire tout le voyage par mer, dans l'espoir de le rencontrer (1). Mais, à Corcyre, un autre officier d'Appius vint lui faire savoir que son maître serait heureux de l'attendre à Laodicée, en Phrygie, et Cicéron régla de nouveau son itinéraire en conséquence (2). Peine perdue! Appius était aussi jaloux d'éviter cette entrevue que Cicéron de l'obtenir. Non-seulement il ne se rendit pas à Laodicée, mais il s'éloigna si bien, que les trente jours que lui accordait la loi Cornelia pour sortir de la province n'auraient pas suffi à son successeur pour le rejoindre. Il fit plus que de s'éloigner, il se rendit à Tarse, au chef-lieu de la province, et là, sans tenir compte de la loi qui lui ordonnait de cesser ses fonctions dès l'instant où son successeur était arrivé, il se mit à faire des règlements, à rendre des décrets, à prononcer des jugements (3). C'était joindre proprement la dérision à l'outrage. Cicéron ne s*en fâcha pas ; il redoubla même d'obséquiosité, pour ne pas dire pis. € Rien de tout cela, dit-il dans sa lettre à Appius, ne m'a fait impression. Il y a mieux, je vous le jure : je me regardais comme exonéré d'autant par

{i) II avait été convenu que Cicéron débarquerait à Side, en Pamphylie, où Appius devait l'attendre. {Ad Div., Ul, 6.)

(2) Ad Div., Uh 8.

(3) Ibid., m, 6.

votre activité officieuse, et, au lieu d'une année, terme déjà si long, je me réjouissais de n'avoir plus que onze mois de charge, puisque le travail d'un mois aurait été fait avant mon arrivée (1). » Etait-ce tout? Non pas encore. Appius, en fuyant, avait emmené avec lui trois des meilleures cohortes de la petite armée dont le commandement allait échoir à Cicéron, si bien que ce dernier n'avait plus sous la main que des soldats mécontents, indociles, mal payés, et cela au moment même où une invasion des Parthes était considérée comme imminente. C'était plus qu'un manque d'égard, plus que de la dérision, c'était un commencement de haute trahison. Mais Cicéron, toujours accommodant : « Je vous ai envoyé Antoine, disait-il, préfet des evocati (2J, brave soldat, et qui a toute ma confiance. Il a mission de recevoir de vous les cohortes, $i vous jugez à propos de les lui remettre. Mon intention serait de profiter du reste de la campagne pour tenter quelque expédition. Vos lettres me font espérer à cet égard le secours de vos conseils et de votre bmxne amitié. Je n*en désespère pas encore, mais si vous ne m'écrivez quand et où je puis vous voir, je ne

(i) Ad Div., lac. cit.

(2) Les evocati étaient des soldats émérites qu'on rappelait sous tes drapeaux comme ayant une longue expérience du métier des armes. On leur donnait un cheval et ils étaient reçus, dans les légions, sur le même pied que les centurions, quoique avec des attributions différentes.

saurais le deviner. Amis ou ennemis, personne, je vous le garantis, ne se méprendra sur ma bonne amitié sur vous. Peut-être avez-vous donné lieu à nos ennemis de suspecter vos sentiments pour moi. Je vous saurai un gré infini de leur ôler cette pensée (1). »

Incapable de comprendre le sentiment à la fois patriotique et délicat qui dictait un tel langage à son successeur, Appius Claudius ne garda plus aucune mesure, et d'accusé qu'il craignait d'être, il se fit lui-même accusateur. L'expérience lui avait appris que, dans la politique entendue d'une certaine façon, ce sont toujours les honnêtes gens qui ont tort et que le bon droit, aux yeux d'un vulgaire imbécile ou passionné, est toujours du côté de ceux qui crient le plus fort. Il accusa donc Cicéron de lui avoir marqué de l'inimitié, sinon en paroles, du moins par l'expression de son visage et même par son silence, — en foi de quoi il alléguait le témoignage de gens qui l'avaient vu à son tribunal, ou parfois à table. Il l'accusa d'avoir mis obstacle au voyage des députations qui devaient venir à Rome pour y entonner les louanges de la modération et de la justice d'Appius, et de n'avoir pas permis que ces députations empruntassent au trésor obéré de leurs villes une somme plus forte que celle qui était fixée par la loi Corndia pour ces sortes de

(4) Ad Div,, loc, cit.

voyages. Il l'accusa d'avoir médit ou laissé médire par son entourage des lieutenants ou des préfets d'Appius et de Iqurs prétendues exactions. Il Faccusa enfin d'avoir introduit dans son édit des clauses différentes de celles qui figuraient dans l'édit de son prédécesseur, pour se faire valoir par le contraste aux yeux des provinciaux et se créer ainsi ime popularité de mauvais aloi. C'était, en deux mots, une édition revue et augmentée de la fable du Loup et de l'Agneau :

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

Cicéron se fit un devoir de répondre à chacune de ces accusations et de les réfuter de son mieux. En ce qui concernait les commérages d'antichambre sur lesquels la première était fondée, « il n'y a rien, objecta-t-il, et à rien je ne sais que répondre ; je sais seulement qu'on aurait pu vous rapporter avec plus de vérité une foule de mots qui ont eu de l'éclat, que j'ai dits, soit officiellement, soit en conversation, et qui tous déposaient de ma haute estime et de l'amitié qui nous unit. » Sur le chef des députations, il ne mit pas moins d'insistance à convaincre Appius de sa bonne foi et de sa parfaite innocence. « Je ne connaissais pas encore la pensée de ces députations dont vous étiez l'objet... je croyais quil était de bon goût et conforme à la stricte justice d'en alléger les charges pour les

villes les plus pauvres, sans aucun préjudice de rhonneur qu'on voulait vous faire, surtout quand je ne faisais que céder aux instances de ces villes elles-mêmes... Appius, me disais-je, homme sage, homme du monde, ne peut avoir un goût si prononcé pour ces ambassades... J'ajoutai toutefois que, si quelques persoimes tenaient à vous témoigner leurs sentiments, je les louerais de faire le voyage à leurs frais, que je donnerais même les mains à toute indemnité raisonnable et légitime... Qu'y a-t-il à me reprocher? » Répondant ensuite au grief des changements introduits dans son édit : a J'avais fait mon édit à Rome, ajouta-t-iU Je n'y ai rien ajouté, si ce n'est quelques articles que les publicains m'ont prié à Samos de transporter du vôtre dans le mien... Ce qu'il y a de bon, c'est que les choses dont on s'empare pour m'accuser sont littéralement transcrites de votre édit... S'il y a des gens à qui mes règlements déplaisent, et qui s'irritent de quelque différence qu'ils peuvent offrir avec les vôtres, sans considérer que tous deux nous avons fait le bien, et que l'un n'était pas obligé de copier l'autre, ces gens-là ne sont pas pour être de mes amis. »

Restaient les propos médisants de Cicéron ou de son entourage à l'adresse des lieutenants et des préfets d'Appius : « Je ne nie pas qu'il n'ait été tenu certains propos, assez indifférents pour vous, je crois... Mais il n'a jamais été dit, moi présent,

rien de plus fort ni de plus sale que ce qui m'a élé rapporté par Clodius (1) à Corcyre, où je l'entendis se lamenter sur ce que la conduite de certaines gens vous avait fait souffrir. Des propos de ce genre étaient dans toutes les bouches; mais n'y trouvant rien qui pût porter atteinte à votre réputation, je ne les ai encouragés ni réfutés... Croyezvous donc (et Cicéron reprenait ici doucement l'oflFensive) qu'on ne m*ait pas fait de rapports à moi aussi? qu'on ne m'ait pas fait remarquer par exemple que, quand vous m'engagiez à venir à Laodicée, vous passiez déjà le Taurus? que, quand vous me donniez rendez-vous à Apamée, à Synnada, à Philomèle, vous étiez à Tarse ? Je n'en dis pas plus; je ne veux pas avoir Tair de vous chercher querelle par voie de représailles... Si vous êtes persuadé que ce que vous avez entendu dire aux autres est vrai, vous êtes très-coupable. S'il n'en est rien, c'est déjà un tort que d'y prêter l'oreille. Dans ma conduite vous reconnaîtrez l'ami fidèle et sérieux (2). »

Cicéron faisant des excuses à Verres, c'est un spectacle nouveau et douloureux. Mais nous ne sommes pas encore au bout des tribulations de Cicéron, et, sans parler autrement que pour mémoire d'une autre querelle que lui cherchait Appius

(1) Ce Clodius était un des propres agents d'Appius. (-2) Ad Dii\, UI, 8.

ââO LES PRÉUMINAIRES

au sujet d'un monument élevé en son honneur par les habitants de la province (1), il nous reste à contempler quelque chose de plus lamentable et de plus navrant encore : Cicéron se faisant le défenseur de Verres ! On nous pardonnera de faire quelque violence à Tordre chronologique, et d'exposer ici des faits qui se rapportent à une date postérieure. Nous n'avons pas jugé qu'il fût possible de scinder une histoire aussi tristement curieuse que celle-là. Il fallait épuiser d'un seul trait tout ce calice d'amertume.

Quand il vit son adversaire prendre une pareille attitude à son égard, le loup désarma. Sa grande faim s'était assouvie à loisir pendant trois années de proconsulat, et il y avait en lui un coin de renard qui tendait déjà à se manifester. Il écrivit à Cicéron une lettre pleine d'affabilité, de mansuétude et d'affection, dans laquelle il disait, en propres termes, que c si jamais l'occasion se présentait à lui de rendre la pareille à son collègue, il se garderait bien de la manquer. » Et Cicéron ne se tenait pas de joie, et, comme Appius lui avait touché quelques mots de

(i) Ad Div., Ul, 7. — Appius prétendait que Cicéron avait empêché les travaux de construction de ce monument si bien mérité, quMl 9vait suspendu méchamment la perception de l'argent destiné à ces travaux, quMl ne s'était pas dérangé de sa guerre contre les Parthes pour aller apporter lui-môme aux ouvriers Tautorisation qu'ils avaient sollicitée, et autres balivernes du même genre, auxquelles Cicéron répondit, comme à l'ordinaire, par de pitoyables excuses.

D'UN PROCONSULAT 23i

l'espoir qu'il avait d'obtenir prochainement les honneurs du triomphe, il exultait et s'en applaudissait comme d'un succès qui lui eût été personnel, parce que la dignité et la gloire de son collègue lui étaient, disait-il, aussi chères que les siennes propres (1). Mais c'était bien de triomphe qu'alors il s'agissait. Dans le temps même où Appius avait opéré le mouvement de conversion que l'on vient de voir, le tribun Dolabella (2) déposait contre lui une accusation motivée par les plaintes trop légitimes des provinciaux, et, en l'obligeant de renoncer au triomphe qu'il s'était promis, lui démontrait une fois de plus que la roche Tarpéienne est près du Capitole. Pour se soustraire aux poursuites dont il était menacé, Appius n'avait de recours que dans le bon témoignage de son successeur, et ainsi s'expliquent les caresses inusitées qu'il avait cru devoir lui faire. Tous les regards du peuple se tournaient donc du côté de Cicéron : la République attendait de lui le mot décisif qui devait livrer à la vindicte des lois le tyran de la Cilicie.

Il est à peine nécessaire d'ajouter que ce mot ne vint pas. Caelius, la fine mouche, avait déjà mis Cicéron au courant de l'affaire (3); il lui avait montré qu'il n'y avait pas d'inconvénient à déposer en fa-

(1) Ad Div., m, 9.

(2) Ce Dolabella était sur le point de devenir, s'il ne l'était déjà, le propre gendre de Cicéron.

(3) Ad Div., VIII, 6.

LES PRÉUMINAIRES

veur de l'accusé; qu'au point de froideur apparente où eu étaient leurs relations, nul n'oserait suspecter son témoignage; qu'il y avait lieu, par conséquent, de faire le magnanime tout en servant les intérêts de la République ; que Pompée s'intéressait vivement à Appius; qu'il allait, peut-être, lui envoyer l'un de ses deux fils en Cilicie pour implorer sa miséricorde, etc. Il n'en fallait pas tant pour emporter une place qui ne demandait qu'à se rendre. « Je fais tout ici pour Appius, écrivait notre proconsul à son ami Atticus, tout ce que l'honneur peut me permettre; je suis loin de le haïr et j'aime Brutus (1). » Et avec Cselius il se montrait bien plus expansif encore : « Depuis que je sais qu* Appius vous aime, je Ten aime, je vous assure, encore davantage. Je suis à Pompée sans réserve; vous le savez, et vous n'ignorez pas à quel point je chéris Brutus. Comment pourrais-je ne pas mettre du prix à vivre dans de bons et intimes rapports avec un homme dans la force de l'âge, riche, honoré, qui a des fils, des proches, des alliés, des amis, qui est, de plus, du même collège que moi, et qui m'a donné un souvenir flatteur à la suite des succès qu'il a obtenus dans la science de l'augurât? Si je m'arrête si longuement sur ce sujet, c'est que j'ai cru reconnaître que vous doutez de mes sentiments pour

(i) Ad Att,, \l, 2. — On verra plus loin le singulier motif qui poussait Brutus à prendre ainsi la défense d'Appius Glaudius.

Appius. On vous aura dit quelque chose. Mais tout ce qu'on a pu vous dire est faux, je vous en réponds (1). » Et il se mit aussitôt en avant pour couvrir l'honnête Appius de Taulorité et du crédit de sa parole.

Que ne fit-il pas aloFs I et jusqu'où n'abaissa-t-il pas la majesté des faisceaux et la dignité de son propre caractère ! Ne parlait-il pas d'aller lui-même, de sa personne, dans toutes les villes de sa province, supplier en faveur d'Appius, solliciter humblement, faire appel aux senthnents des peuples à son égard, et, s'il le fallait, à l'autorité même dont il était investi (2)? n faut lire d'un bout à l'autre cette éloquente et pitoyable lettre qu'il écrivit à son prédécesseur, à la date du mois de mai de l'an 50, pour se faire une idée exacte des concessions, avilissantes peut-être, que lui arracha, en cette circonstance, son désir intempérant de conciliation et de concorde. Une main respectueuse et amie a supprimé, par pudeur sans doute et par égard pour la gloire du grand homme^ le passage de cette lettre oîi Cicéron notifiait à Appius tout ce qu'il se proposait de faire pour détourner de sa tête la condamnation qui la menaçait. Il n*est malheureusement pas possible de douter qu'il n'ait fait tout ce qu'il avait promis, puisque Appius fut absous. Et à voir de quel air

(1) Ad Div., l], dH.

(2) Ibid,, m, 40.

â34 LES PRËUMiNAIRES

Cicéron accueille cette nouvelle de l'acquittement, on demeure convaincu qu'il s'en attribue, en effet, tout le triste honneur, t Je vous ai embrassé par la pensée, dit-il. J'ai pressé votre écriture contre mes lèvres, et je me suis moi-même félicité. C'est peutêtre une illusion d amour-propre; mais quand je vois le peuple, le Sénat, les juges rendre hommage au caractère, au talent, à la vertu, je m'imagine quHl y a quelque chose de tout cela à mon adresse. > Il ne s'en tient pas là : t Ce qui m'étonne au surplus, ajoute-t-il, ce n'est pas la glorieuse issue de votre procès, c'est la méchanceté de vos accusateurs.. . Les témoins gagnés (il appelle ainsi les malheureux provinciaux qu'Appius avait mis sur la paille) seront signalés dans les villes auxquelles ils appartiennent. Déjà Flaccus a dû s'en occuper; à son défaut, j'y veillerai moi-même à ma prochaine tournée en Asie (1). » Voilà un passage que les copistes bienveillants auraient aussi bien fait de supprimer ; mais on ne pense jamais à tout.

Deux phrases de Cicéron, rapprochées Tune de l'autre, résument admirablement tout ce scandaleux épisode de son administration. Il écrivait en mai à Appius : t Ce qui m'afflige profondément, c'est de voir l'envie arracher de vos mains îm triomphe aussi certain que mérité (2). » Il avait écrit

(1) Ad Div., m, 11.

(2) Ibid., m, 10.

en mars à Atticus : « S'il est vrai qu'Appius me fasse des remerciements... je les accepte; mai^ cela ne m'empêche pas de changer, ce matin même, beaucoup de ses actes et de ses institutiom iniques ( 1). >

Ce n'est pas nous qui triompherons de ces faiblesses du grand homme; nous nous afOigerions, au contraire, des atteintes que sa vertu en a pu recevoir, si nous ne savions pas que le seul coupable en tout ceci, c'était le gouvernement qui imposait de pareils sacrifices à ses défenseurs. Que nous importent la personne d'Appius Glaudius, et ses triomphes manques, et ses procès heureusement dénoués? Cicéron, soyons-en sûrs, n'avait qu'un médiocre souci de cet individu pris en lui-même ; mais derrière Appius Glaudius il y avait la République, à laquelle notre proconsul s'attachait de toutes les forces de son âme, et ce n'était pas sa faule s'il ne pouvait la défendre qu'en défendant les tristes personnages qui la représentaient si mal à Rome et hors de Rome. Rappelons-nous le temps où il vivait, le péril qui menaçait les institutions au salut desquelles il avait voué sa vie et la prudence que cette situation lui commandait. La guerre civile était imminente. Pompée venait de déclarer publiquement que César ne pouvait pas conserver sa province des Gaules avec une armée et devenir

(4) Ad AU., VI, io.

i36 LES PRÉLIMINAIRES

consul (1 ). Curion, le tribun du peuple, qui feignait de sa mettre en quatre (2) pour servir les intérêts de Pompée, méditait déjà la fameuse volteface qui fit de lui l'âme damnée de César. Caelius, enfin, écrivait à Cicéron : « Quant aux aifaires en général, je vous ai souvent dit que je ne voyais pas une année de paix assurée. Plus nous approchons de la lutte inévitable, plus on est frappé de la grandeur du péril... César se persuade qu'il n'y a de salut pour lui qu'à la condition de garder son armée... Ainsi, ces grandes tendresses et cette alliance tant redoutée, aboutiront, non pas à une animosité occulte, mais à une guerre ouverte (3). » La République était divisée, non plus même en deux partis, mais en deux camps : d'un côté, Pompée avec le Sénat, l'ordre équestre et tout le monde officiel de la cité ; de l'autre, César avec tout ce qui avait quelque chose à craindre ou à convoiter (4). Malheureuse République I malheureux Cicéron!

Il est bien évident qu'à prendre parti contre Appius Claudius, comme n'eût pas manqué de le faire un Caton par exemple, Cicéron se fût montré tout à la fois rigide observateur de la justice et gardien zélé des intérêts de sa province. Mais il lui sembla que l'état précaire et vacillant de cette République,

(1) AdDiv.,\m,9,

(2) Ibid,, VIII, 10.

(3) Ibid., VIII, 14.

(4) Ihid., loc, cit.

D'UN PROœNSULAT 237

qu'il s'agissait de sauver avant tout, excluait précisément toute rigidité inopportune, comme tout zèle intempestif. Il ne se dissimulait pas les funestes conséquences qu'eût entraînées la condamnation d'un personnage aussi considérable, aussi en vue qu'Appius Claudius, et comme il ne tenait qu a lui de le faire absoudre, sa conduite, en cette circonstance, étonne moins qu'elle n'afflige. Il ne faut pas se faire républicain quand on veut garder sa robe d'innocence et s'abstenir de toute capitulation de conscience ou de tout compromis avec les malhonnêtes gens. De quelques définitions pompeuses que l'on décore cette forme de gouvernement, une République n*est jamais autre chose que la domination plus ou moins avouée d'un parti, et il ne peut se faire que les partis soient exclusivement composés d'êtres "parfaits. Quand il s'y rencontre des Appius Claudius, c'est-à-dire des prévaricateurs ou des fripons élevés en dignité, on peut en gémir tout bas, en son âme et conscience; mais la politique, la raison d'Etat, l'intérêt public, si l'on veut, ordonne de passer Téponge et de tirer le rideau. Un fonctionnaire qui prévarique dans une monarchie n'engage que lui-même, et le souverain n'est responsable, en définitive, que d'un mauvais choix ; dans une République, c'est le parti tout entier, c'est-à-dire le gouvernement, qui se trouve entamé dans son prestige et atteint dans son honneur. Montesquieu avait bien raison de dire que si, dans une monarchie, « la

m LES PRÉUBIINÂIRES

force des lois et le bras du prince toujours levé règlent ou contiennent tout, dans un Etat populaire il faut un ressort de plus, qui est la vertu (1). » Avec plus de raison ajoutait-il encore : « Il est clair que le monarque qui, par mauvais conseil ou par négligence, cesse de faire exécuter les lois, peut aisément réparer le mal : il n'a qu'à changer de conseil ou se corriger de cette négligence même. Mais lorsque dans un gouvernement populaire les lois ont cessé d'être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la République, TEtat est déjà perdu (2). »

Le tort de Cicéron fut de croire qu'à défaut de la vertu, qui manquait presque partout, on pouvait encore sauver l'Etat au moins avec les apparences de la vertu. Ne pouvant empêcher le mal de se produire, il s'efforçait de le cacher, de le tenir secret. Accuser Appius Claudius, comme il aurait pu, comme il aurait dû le faire, c'eût été ébranler le crédit de Pompée, en qui les gens de bien, dans cette crise suprême, avaient placé toutes leurs espérances. La condamnation d' Appius Claudius eût été le plus rude échec porté en ce moment à Tordre sénatorial dont il était l'une des colonnes. La corruption des patriciens, étalée à tous les yeux, légitimait dès lors toutes les' violences faites ou à

(i) Montesquieu^ Etprit des lois, liv. UI, chap. 3. (2) Id., Ibid.

faire contre un état de choses où administration était synonyme de pillage et noblesse de vénalité. Ajoutons qu'en présence de l'ennemi commun, qui ne se donnait plus la peine de dissimuler ses projets, le moment eût été mal choisi pour diviser les forces de la République. Quelle joie pour tous les brouillons, pour tous les pervers que Gésar allait bientôt enrôler sous ses enseignes, s'il leur avait été donné de voir l'aristocratie romaine se déchirer elle-même de ses propres, mains! Et quelle douleur pour Cicéron s*il avait vu son nom opposé à celui de Pompée par une fraction notable du parti des honnêtes gens! La politique, qui lui avait permis de combattre Verres en un temps relativement calme, ne lui conseillait-elle pas de- défendre Appius Claudius quand les nuages s'amoncelaient de toutes parts et menaçaient de disperser, au souffle de la tempête, ce qui restait encore des vieilles institutions de Rome ? Qu'était-ce que les griefs de quelques pauvres provinciaux en regard de cette grande question qui se dressait là-bas, et d'où dépendaient peut-être les destinées du monde, — le salut de la République? Il est des époques, dans la vie des peuples, où le plus difficile pour un bon citoyen n'est pas de faire son devoir, mais de savoir en quoi consiste ce devoir. Ce n'est pas la faute de Cicéron, nous le répétons, si le salut de la République ne pouvait être assuré, dans ce temps-là, que par la ruine des pro vinces et l'abdication des consciences.

•OQ LES PRÉLIMINAIRES

Au demeurant, et dans la sphère de son action propre et personnelle, nul homme ne fut jamais plus consciencieux que Cicéron, ni plus soucieux de l'intérêt des provinciaux ou plus ménager de leurs deniers. C'était Tusage, aux premiers temps de la conquête romaine, que les gouverneurs envoyés dans les provinces ne prélevassent aucune contribution sur les habitants des pays qu'ils traversaient, sous prétexte de subvenu* aux frais de leur déplacement. Ils devaient n'être à charge à personne, se contenter du viatique qui leur avait été alloué par le Sénat, vivre en toute sobriété, en toute tempérance, comme il convenait aux successeurs des Fabricius, des Gurius Dentatus et des Scipion. Ces traditions s'étaient malheureusement perdues depuis que les richesses et l'amour du luxe avaient corrompu les mœurs austères de la vieille République. Rien n'était moins patriarcal alors que la façon de voyager des gouverneurs : aux yeux des populations qu'il honorait de sa visite, l'itinéraire d'un proconsul, aller et retour, équivalait au passage d'une armée ennemie. Il fallut, pour obvier aux inconvénients qui en résultaient, décréter je ne sais combien de lois destinées à réglementer la matière. Ces lois prévoyaient tout ce que les alliés et provinciaux devaient fournir au proconsul et à sa suite, comme aussi tout ce que le proconsul avait le droit d'exiger des provinciaux et alliés. Elles stipulaient, à la valeur d*un as près,

D'UN PROœNSULAT 241

les quantités de bois, sel, foin, viande et autres denrées dont chaque ville ou village était tenu de . faire gratuitement hommage à la petite' colonie , administrative, sans oublier le nombre de maisons ou de lits qui devaient être mis à sa disposition (1), et les pénalités attachées à toute infraction ou transgression commise, soit par les provinciaux, soit par le magistrat lui-même. Inutiles quant aux honnêtes gens, impuissantes quant aux autres, ces lois témoignaient uniquement des progrès de la démoralisation qu'elles avaient pour but de combattre ou de réprimer. Mais une société est bien malade quand elle a besoin d'introduire de pareils remèdes dans Tofficine de sa législation.

Ce fut l'honneur de Gicéron de faire revivre dans son voyage les traditions oubliées des siècles passés. « Je ne néglige pas le^ conseils que vous m'avez si souvent donnés, écrit-il à Atticus; je les médite, j'en pénètre mes subordonnés et me fais une loi de les suivre... 'Je n'ai pas encore imposé la moindre charge pour les miens ou pour moi ni aux villes ûi aux particuliers. Allocations légales de la loi Jvlia,

(4) Sigonius, De antiquo jure provinciarum, ïl, 5. — La plus ancienne de ces lois fut promulguée en l'an 150 par L. Gaipurnius Pison. A la loi Calpurnia succédèrent les lois Junia, Servilia, Âciliat Cornelia, et enHn la loi Julia, qui était encore en vigueur au temps de Gicéron. II va sans dire que chacune d'elles renchérissait sur les précédentes en augmentant la quotité des provisions à fournir et en variant les pénalités à décerner contre les contrevenants.

prestations bénévoles de mes hôtes, je refuse tout. On comprend autour de moi combien cette réserve intéresse ma gloire, et Ton s'y soumet... C'est un soulagement pour ces pauvres villes de n'avoir à défrayer ni moi, ni mes lieutenants, ni mon questeur, ni qui que ce soit des miens. Nous ne recevons point de fourrages, pas même de bois. Dans les logements, on nous fournit quatre lits, rien au delà, et le plus souvent nous couchons sous ia tente. Aussi, quelle affluence prodigieuse des campagnes, des bourgs, de toutes les habitations! Nous arrivons : ce peuple semble renaître, tout cela grâce à la justice, au désintéressement, à la modération de votre Cicéron (î). »

Mais qui donc a jamais mis en doute la modération et le désintéressement de Cicéron? Et n'y a-t-il pas, de la part de certains historiens, quelque maladresse à lui faire une gloire de n'avoir pas vole, comme tant d'autres? Le vrai mérite n'était pas tant de s'abstenir soi-même, que d'obliger les autres à suivre cet exemple. Quelques bottes de foin qu'il eût pu réquisitionner, chemin faisant, auraient fait moins de mal à la province que l'insigne

(1) Ad AtL, V, 9, 10, 46. — Il n'y a qu'une ombre, fort légère* du reste, à ce tableau, et Cicéron l'avoue de fort bonne grâce : « Mon lieutenant, L. TuUius, réservé sur tout le reste, s'est fait donner ce que la loi Julia lui permettait d'exiger, mais seulement dans les endroits où il couchait, et non pas, comme tant d'autres, dans tous les bourgs indifféremment. • {Ad AU,, V, 21.)

D'UN PROGONSULAT 243

mollesse de sa conduite à l'égard d'Appius Claudius (1). Ce que les populations estiment surtout* chez un administrateur, ce ne sont pas les vertus négatives qui font Tomement de la vie privée. Elles passeraient volontiers sur quelques défauts, voire sur quelques vices, dont l'action se laisse à peine sentir dans le mouvement et le bruit des affaires publiques, pour trouver chez l'homme qui est appelé à les gouverner ces qualités solides et positives sans lesquelles on peut être un parfait citoyen, un orateur admirable, un écrivain éminent, tout enfin, excepté un bon magistrat : c'est à savoir la fermeté, la force d'âme, l'application continue et opiniâtre à sa tâche, le dévouement de jour et de nuit à tous les intérêts dont on a la charge, la vaillance qui ne recule devant aucun obstacle, l'énergie qui ne fléchit de- .vant aucune considération, et, pour tout dire en un mot, la volonté. Cicéron était bien intentionné, honnête, animé d'un grand sentiment personnel d'humanité, paternel et plein de sollicitude pour ses administrés, mais, on l'entrevoit déjà, un peu faible : le nerf, on le pressent, est la qualité qui lui manquera.

{i) Alceste lui eût reprocha, non pas assurément d'éftre un méchant homme, mais d'être trop souvent

aux méchants complaisant.

Et n'avoir pas pour eux ces liaines vigoureusi-s yue doit donner le vice aux ftmes Tortueuse».

Page 1