CHAPITRE VI
LA GUERRE. — aCÉRON IMPERATOR
Arrivée de Gicéron dans la province. — Premiers bruits de guerre.
— Premiers préparatifs. — Description du théâtre de la guerre.
— Habiles manœuvres de Gicéron pour tenir les Parthes ea respect et les alliés dans l'obéissance. — Règlement des affaires de la Cappadoce. — Un roi débiteur de la République. — Un échantillon de la politique romaine en Orient. — Restauration d'Ariobarzane par Gicéron. — Gicéron diplomate. — Nouvelles menaces de guerre. — Stratégie aussi savante qu'inutile. — Démêlés de Gicéron et de Gassius. — Les faiblesses d'un grand homme.
— Gampagne décisive contre les Eleuthéro-Giliciens. — Gicéron imperator. — Siège et prise de Pindenissum. — Les SatumaUi en Orient. — Soumission des Tibaréniens. — L'invasion des Parthes définitivement arrêtée. -^ La République^ c'est la guerre.
Gicéron était arrivé à Laodicée la veille des calendes d'août, c'est-à-dire près de trois mois après son départ de Rome (1). n s'excusa de ce retard, dans une lettre adressée au Sénat, en alléguant la difficulté des chemins et l'état de la mer (2). Son
(1) Ad Att., V, <5.
(2) Ad Div., XV, 2.
dessein était de Ëe rendre droit au camp, de donner le reste de la campagne à Tadministration militaire, et de consacrer Thiver, selon Fusage, aux affaires civiles (1). Il comptait ne séjourner à Laodicée que le temps nécessaire pour recevoir Tindemnilé de déplacement qui lui était due, et en repartir aussitôt pour l'armée, de façon à se trouver à Iconium vers les ides d'août (2). Ses prévisions furent trompées : force lui fut de recevoir les députations qui, de toutes les parties de la province, accouraient déjà vers lui pour lui demander un dégrèvement aux charges qui pesaient sur elles (3). Il s'arrêta donc deux jours à Laodicée, puis quatre jours à Apamée, trois jours à Synnada, trois jours encore à Philomèle, et c'est dans cette dernière ville qu'il apprit la sédition qui venait de disperser sa petite armée. Cinq cohortes seulement étaient restées à Philomèle, sans lieutenant, sans tribun etmême sans aucun centurion; le reste avait décampé du côté de la Lycaonie. Il ordonna à M. Ànnéius, son lieutenant, de prendre les cinq cohortes, de les conduire au gros de l'armée, et, la jonction une fois faite, d'aller s'établir en Lycaonie, près d'Iconium. Ses ordres furent exécutés et il se rendit au camp le 7 des calendes de septembre. Il avait, préalablement, et en vertu d'un dé-
{i) Ad Att, V, 14.
(2) Ad Div., m, 5.
- (H) Ad AU., V, 16; ad Div., ïïl, 8.
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cret du Sénat, réuni près de lui un bon corps de vétérans evocatt, une cavalerie suffisante et les contingents volontaires des nations libres et des fois alliés (1). Il les passa en revue; et il s'occupait de pourvoir à tout, suppléant par la vigilance et l'activité à ce qui lui manquait en ressources effectives, lorsque des envoyés du roi de Comagène vinrent lui annoncer, en grand émoi, et non sans fondement, que les Parthes étaient entrés en Syrie (3). C'était la guerre, une guerre terrible peut-être qui allait s'ouvrir.
Or, à cette même date, vers la fin du mois d'août, son ami Gaelius lui écrivait de Rome : t J*ignore si vous avez de l'inquiétude pour la paix de votre province et des pays frontières. Pour moi, je suis loin d'être tranquille. Sans doute, s'il dépendait de nous que la guerre se fît précisément sur l'échelle de vos ressources présentes et seulement dans la mesure qu'il faut pour vous ménager quelque gloire et le triomphe au bout, sans risquer de lutte trop sérieuse et trop acharnée, tout serait pour le mieux. Mais si une fois le Parthe remue, ce ne sera point une petite affaire, et votre armée est à peine capable de défendre un fossé. Or, on n'entre ici dans aucune de ces considérations et l'on exige tout des mandataires de la République, comme
(i) Ad Div., XV, 4.
(2) Ibid., XV, 2.
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si rien ne leur était refusé de ce qui peut assurer le succès (1). 1.
Ajn§i se trahissaient les secrètes inquiétudes des amis de Cicéron, et ce que Tacite a dit plus tard du respect qui s'attache aux puissants pouvait se dire à plus forte raison de la terreur inspirée par cet Orient sinistre et mystérieux que hantaient encore les ombres inconsolées dé Crassus et de ses légions, major è longinquo. On connaissait depuis longtemps le courage civique de Cicéron; on l'avait vu à l'œuvre lors du procès de Verres et de la conjuration de Catilina. Tel, cependant, qui peut affronter la mort sur la place publique, et que n'épouvantent pas les clameurs d'une populace en délire ou les poignards des assassins stipendiés, recule parfois et pâlit devant la méthodique et savante horreur des champs de bataille. Le citoyen d'Arpinum n'allait-il pas être, aux yeux des centurions et des soldats, ce qu'il avait été jadis aux yeux du Sénat et de Tordre équestre, un homme nouveau f Nulle occasion ne lui avait été fournie jusqu'alors de déployer ses talents militaires. Avait-il seulement des talents militaires ? Oti, quand et comment aurait-il appris l'art de la guerre, ce pacifique et brillant disciple de Platon, dont la jeunesse s'était écoulée à l'ombre des . académies et des écoles , qui n'avait jamais connu d'autres luttes que celles de la barre et du
(\) Ad Div., Vni, 5.
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Forum, qui n'avait jamais manié d'autres armes que celles de la dialectique et qui semblait avoir fait de son célèbre hémistiche, œdant arma togœ! la raison d'être et l'idéal de sa vie? A moins qu'il n'y eût dans tout Romain, ce qui n'était pas invraisemblable à la rigueur, un soldat endormi toujours valide et toujours vivant, comment supposer que cet avocat, ce philosophe, ce noble amant des Muses, trouverait en lui l'énergie et la capacité nécessaires pour faire face aux dangers qui l'attendaient? c Toute ma crainte à moi, qui sais l'état de nos forces, lui disait encore Gselius, c'est que votre dignité ne soit compromise dans cette bagarre. Si vos troupes étaient en mesure, je pourrais craindre pour votre vie; mais leur petit nombre vous forcera de vous retirer, je le prévois, vous ne pourrez combattre. Et cette nécessité, comment sera-t-elle jugée ici? Est-il bien sûr qu'on, la reconnaisse? Tout cela me tourmente et je ne serai tranquille que quand vous serez revenu en Italie (1).»
Ce n'était donc pas une défaite, ce n'était même pas la mort qu'on redoutait pour lui : c'était la honte d'une fuite, d'une reculade, d'où son honneur ne se relèverait pas.
Hâtons-nous de dire que Cicéron ne partageait point les appréhensions de ses amis, et que, dans le
(1) Ad Div., vm, 40.
Geogle
temps même où Ton tremblait à Rome pour sa gloire, il se mettait bravement en mesure de la soutenir envers et contre tous. U était à Iconium depuis quatre jours, fort occupé à refaire TefTectif et les cadres (1) et le moral de son armée, quand des nouvelles un peu plus précises lui arrivèrent de la part du roi de Comagène, Antiochus. On lui faisait savoir que Pacorus , le fils du roi des Parthes, récemment marié à la sœur d'Artavasde, roi d'Arm&iie, s'était mis en marche vers FEuphrate avec des forces très-considérables et un gros d'auxiliaires de diverses nations, et qu'il était en train de passer le fleuve. On ajoutait qu'il ne serait pas impossible qu'Artavasde lui-même se décidât à envahir la Cappadoce. Qu'y avait-il de vrai dans ces nouvelles? Cicéron n'avait aucun moyen d'en certifier l'exactitude, et i*on sait que ce roi de Gomagène^ ne lui inspirait qu'une confiance médiocre, n se garda donc d'en prendre prématurément Talarme et d'en témoigner une inquiétude qui eût fait aussi peu d'honneur à sa circonspection qu'à son courage. La province de Gilicie ne se trouvait pas directement menacée. Il laissa Antiochus envoyer des messagers au Sénat pour l'avertir du danger qu'allaient courir les alliés de Rome, et, pensant que le pro-
(1) On se souvient quMl avait dépêché un de ses officiers, Antonius, en Gilicie, pour redemander les trois cohortes qu'Âppius Claudius avait détachées de sa petite armée*
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consul de Syrie, M. Bibulus, dont l'ennemi inquiétait le territoire, était déjà à son poste, ne doutant pas que celui-ci n'eût déjà informé la République d'une affaire qui, pour le moment, no regardait que lui, il se contenta d'écrire à Gaton pour l'aviser de la situation, et lui mander, qu'en de telles circonstances, avec une si terrible guerre en perspective et une si grande insuffisance de forces, il n'avait qu'une chose à faire, qui était de ménager les alliés et de les maintenir dans le devoir à force de mansuétude et d'équité (1).
Cependant, le cas était grave. Les avis donnés par le roi de Comagène furent bientôt confirmés par d'autres, émanant de sources moins suspectes. Que les Parthes essayassent de forcer les défilés du mont Amanus, cela n'était guère vraisemblable, et Cicéron avait plus de forces qu'il n'en fallait pour les arrêter. Mais si le roi d'Arménie ou les Parthes eux-mêmes venaient à se jeter sur la Gappadoce, par où l'on entrait de plain-pied dans la Gilicie, le danger devenait beaucoup plus sérieux et il fallait y parer sans retard. Cicéron renonça donc au dessein qu'il avait conçu d'abord de conduire son armée vers les défilés de l'Amanus, et, comme rien ne lui paraissait plus urgent que de défendre la Gappadoce, dont le territoire était ouvert de tous côtés, et dont les princes étaient d'ailleurs trop
(i) Ad Div,, XV, 3.
âSâ LA GUERRE
faibles et trop timides pour tenter seulement la moindre résistance, il a['pela ses lieutenants au conseil, et adopta, de concert avec eux, im nouveau plan de campagne.
Un simple coup d'oeil, jeté sur la carte de TAsie- Mineure et de la Haute-Asie, nous aidera à comprendre les excellentes dispositions stratégiques qui furent prises en cette redoutable conjoncture.
L'Euphrate, qui prend sa source dans les montagnes de TArménie méridionale et qui, dans la partie supérieure de son cours, sépare ce royaume de la Cappadoce et de la Comagène, sert ensuite de limite à la province romaine de Syrie. Sur la rive gauche du fleuve, en face de cette province, s'étendent les vastes plaines de la Mésopotamie, tombées depuis longtemps au pouvoir des Parlhes. De la petite ville de Zeugma, où se trouve le principal pont jeté sur l'Ëuphrate, les Parthes pouvaient pénétrer dans la Cyrrhestique, petite région montagneuse, située dans la partie septentrionale de la Syrie, qui s'étend, vers le sud, jusqu'à la campagne d'Antioche, et s'appuyant, vers le nord, à la chaîne de r Amanus, confine ainsi directement à la Cilicie ( 1). Mais cette région elle-même n'est, à proprement parler, qu'une impasse, bornée qu'elle est, au sud, par la chaîne du Liban, qui protège contre toute invasion les parties maritimes, les seules habitées
(i) Slpabon, Geogr., XVI, 2.
et florissantes de la Syrie, et, du côté du nord, par le mont Amanus, qui sert de barrière à la Cilicie. La trouée qui existe entre les dernières ramifications du Liban et celles de l'Amanus est défendue par la forte place d'Antioche, que ses remparts solides et imprenables mettent facilement à Tabri d*un coup de main. Toutefois, si TAmanus peut couvrir la Cilicie contre les incursions des Partbes, il n'en préserve pas aussi bien la Comagène, contrée située au nord de la Cyrrhestique et au sud de la Cappadoce. De nombreux et larges défilés mettent, de ce côté , la Cyrrhestique en communication directe, par la Comagène, avec la partie méridionale de la Cappadoce, dite Cataonie, d'où une armée d'invasion peut s'élancer à travers les plaines ouvertes entre le Psarus et le Pyramus, et arriver ainsi au cœur même de la Cilicie.
Il y avait donc apparence, comme Ta dit Cicéron lui-même, que, si l'ennemi voulait tenter une diversion sur la Cilicie, ce serait par la Cappadoce, pays ouvert, qu'il chercherait à y pénétrer (1). Du côté de la Syrie il n'y avait absolument rien à craindre : la défense du pays était rendue facile par la position du mont Amanus, et l'on n'y pouvait déboucher que par deux défilés fort étroits que de faibles postes suffisaient à garder. L'hypothèse d'une invasion par la Cappadoce était d'autant plus admis-
(i) Ad Div., XV, 2.
sible que le roi de Comagèae, tout âmi des- Romains qu'il se disait, ne Tétait pourtant pas au point de se compromettre ouveirtement avec les Parthes (1); que le roi d'Arménie, Artavasde, était déjà leur allié, depuis le mariage de sa sœur avec Pacorus; que le roi de Gappadoce, Ariobarzane, occupé à se défendre contre un usurpateur, était hors d'état d'opposer une résistance sérieuse; et que le seul allié sincère des Romains, le roi de Galatie, Déjotarus, ne se trouvait point sur le passage des ennemis.
Le problème à résoudre consistait à repousser les Parthes, s'ils se présentaient dans la Gappadoce, à tenir en bride ceux des rois alliés dont les dispositions paraissaient chancelantes, et à prévenir en même temps toute révolte des Giliciens eux-mêmes, — des Giliciens que le brigandage d'Appius Glaudius avait justement exaspérés, et que tentait la possibilité d'un changement de domination. Pour mener de front ces trois entreprises, Gicéron n'avait sous la main que des forces insuffisantes, et il s'en ouvrit franchement au Sénat, dans une lettre datée priScisément des premiers jours du mois de septembre, au moment même où il allait accomplir ce beau mouvement stratégique qui sauva tout, t Ecoutez mon conseil et mon instante prière, disait-il, donnez à cette province une attention trop long-
(i) Ad Div,, XV, 4.
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temps refusée. Vous m'avez envoyé dans ce gouvernement sous la menace d'une guerre formidable, et vous savez dans quelles conditions, avec quels moyens de défense- Je n*ai pas accepté en insensé, en aveugle. Je me suis fait un point d'honneur de ne pas refuser, car j'aime mieux m'exposer à tous les périls que de reculer devant un ordre du Sénat Mais les choses en sont ici au point que, si vous n'y montrez sans retard un ensemble de forces aussi important que dans les plus grandes guerres, vous compromettez la possession de ces provinces, la plus beUe source des revenus de Vempire (1). Aucun fonds. à faire sur les levées provinciales. La population est faible et se cache depuis qu'il y a danger. Sur la valeur de cette milice, rapportez-vous-en au meilleur juge qui soit en Asie, à Bibulus, que vous aviez autorisé à faire une levée, et qui n'en a pas voulu. Quant aux auxiliaires, grâce aux injustices et à l'oppression dont nous avons usé envers nos alliés, leurs contingents sont ou trop faibles pour compter, ou trop mal disposés pour qu'on s'en promette des services, ou même pour qu'on en attende le moindre secours. Déjotarus est à nous, lui et les forces telles quelles dont il dispose. La Cappadoce est un désert. Le reste des rois ou princes n'a ni
(i) Il est triste de penser quMl fallut faire appel à la cupidité des sénateurs plutôt qu'à leur patriotisme pour les décider à secourir une partie importante de Tempire. Mais il est plus triste encore de penser que cet appel resta sans réponse, à cause des
les moyens ni la volonté d'agir. Si les troupes me manquent, le courage du moins ne me fera pas défaut, ni la tête non plus,- j'espère. Qu*arriverat-il? nul ne saurait le dire. Puissent les dieux assurer le succès de nos efforts! Je réponds que, du moins, l'honneur restera sauf (1). »
C'étaient de fières paroles : les actes ne tardèrent pas à les justifier. Dans le conseil de guerre, où Gicéron avait appelé ses quatre lieutenants, il fut résolu qu'on se dirigerait vers la partie de la Cappadoce qui touche à la Gilicie, et qu'on assolerait fortement sa position à l'extrémité méridionale de ce royaume, non loin du mont Taurus, à proximité de la ville fortifiée de Cybistra. Cette manœuvre donnait le double avantage de couvrir la Gilicie contre l'invasion imminente des Parthes, et de surveiUer les mouvements des peuples alliés. Si elle fut due à l'initiative personnelle de Gicéron, ou aux conseils de son frère Quintus, Tancien lieutenant de Gésar, et de Pomptinius, le vainqueur des Allobroges, cela n'importe guère, et il n'en resterait pas moins à Gicéron, dans le dernier cas, la gloire d'avoir su mettre à profit l'expérience de ses subordonnés, et d'avoir incliné son jugement devant celui des hommes compétents : ce que Grassus n'avait pas
grandes préoccupations que causait à la République Tambition de Gésar. Et quelle est la république où les questions nationales ne soient pas subordonnées comme ici aux questions de partis ? (i) Ad Div,, XV, i.
daigné faire. On ne saurait trop louer d'ailleurs la pensée qui avait inspiré cette tactique. De quelque côté que les Parthes se présentassent, qu'ils débouchassent par la Cappadoce ou par la Syrie, Cicéron était également prêt à leur tenir tête, sur un terrain choisi par lui, expérimenté par ses troupes, et adossé à une place forte. Il avait des provisions en abondance, dans un pays fertile en froment et en denrées de toute sorte. Il se trouvait libre de ses mouvements et pouvait, à volonté, se porter en peu de temps sur tous les points menacés par rennemi(l). Les Ciliciens, qui le sentaient près de lui, n'auraient eu garde de donner suite à leurs projets de révolte, et il n'était pas inopportun que le roi d'Arménie, Artavasde, vît à sa porte une armée romaine toute prête à fondre sur ses Etats, si la fantaisie lui venait par hasard de se joindre à son allié Pacorus (2). Cicéron avait encore la facilité de lier ses opérations avec celles de Déjotarus, roi de Galatie, qui était le meilleur ami de Rome, et de faire profiter la République de ses conseils et de ses forces (3). A quelques jours de là, il put écrire à Atticus : « Le cœur ne me manque pas, et, comme mes mesures
(i) Ad AU,, V, 48. — Il envoyait en Cilicie des détachements de cavalerie, tant pour maintenir les alliés dans la soumission que pour se tenir au courant de tout ce qui se passait en Syrie, et Ton verra plus loin que cette précaution ne fut pas inutile.
(2) Ad Div., XV, 2.
(3) Ibid. — Cf. Ad AU., V, i8; Ad Div., XV, 4. — Ce Déjotarus n'avait été d'abord qu'un simple Tétrarque de Galatie; mais
sont bien prises, j*ai bon espoir, dût-on en venir aux mains... Je n'ai qu^une poignée d*hommes, mais qui, si je ne m'abuse, me sont dévoués du premier au dernier... La fidélité des alliés m'est assurée comme elle ne le fut jamais. Ils ne reviennent pas de ma douceur et de mon désintéressement. Je fais prendre les armes aux citoyens romains; on transporte le blé dans les places. Enfin, me voilà prêt, suivant l'occurrence, ou à prendre l'offensive ou à faire bonne défense dans mes positions (1). »
Cicéron ne devait rester que cinq jours à Cybistra; mais, pendant qu'il y séjournait encore, il eut occasion de nouer et de terminer heureusement une négociation qui ne fait pas moins d'honneur à son tact diplomatique que les opérations ci-dessus indiquées n'en font à son habileté militaire.
Parmi les instructions que le Sénat avait données au nouveau proconsul de la Cilicîe, il en était une à laquelle cette compagnie attachait la plus haute importance, et qui concernait le roi de Cappadoce, Ariobarzane. Ce prince était le fils (2) du célèbre Ariobarzane qui avait été le contemporain de Sylla
il se rendit si agréable au Sénat romain par ses services et par la déférence quMl lui témoigna, que cette compagnie lui donna le titre de roi. Il était d'ailleurs Tami personnel de Cicéron, qui lui confla la garde de son fils et de son neveu pendant toute la durée de la guerre.
(i) Ad AU., V, i8.
(2) Et non le petit -fils, comme Ta prétendu Bayle, dans son
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et de LucuUus, et dont les tragiques aventures ont défrayé plusieurs chapitres des Vies de Flutarque. Attaqué, dès le conuuencement du premier siècle avant notre ère, par les rois Mithridate de Pont et Nicomède de Bithynie, lesMjuels prétendaient avoir des droits à la possession de ses Etats, ce premier Ariobarzane, le père du prince actuellement régnant, avait dû recourir, à plusieurs reprises, à l'assistance des Romains. Mais Rome était bien loin, et, ses ennemis, ne tenant aucun compte de la redoutable protection qu'il s'était acquise, l'avaient, à plusieurs reprises aussi, renversé du trône ; si bien qu'il avait dû faire plus d'un voyage à Rome pour y demander du secours ou pour en accélérer Tarrivée, et pour s'y faire des amis personnels qui lui servissent de patrons. Dans un de ces voyages, il avait contracté des dettes considérables, car iLétait pauvre, et il mérita toute sa vie le vers bien connu qu'Horace fit plus tard à son adresse :
Mancipiis locuples eget œris Gappadocum rex.
Or, ce qui montre clairement le caractère nouveau qu'avait revêtu la politique du Sénat et le degré de personnalisme abject oîi elle s'était abaissée, c'est
Dictionnaire (art. Cappadoce), contrairement aux leçons adoptées avec raison par Manuce et Moréri. On peut consulter, sur ce point, un long Excunus de Morabin, dans les notes ajoutées à son Hiiloire de Cicéron, p. gclxxxi, t. I.
que les dettes d'Ariobarzane lui furent d'une plus grande efficacité, pour la conservation de son pouvoir et de son trône, que ne l'auraient été toutes les raisons tirées de la dignité du nom romain ou de l'intérêt général de la République. Ariobarzane s'était attaché les personnages les plus influents de Rome par le lien le plus étroit et le plus cher qui, en ces temps de corruption et d'avarice universelles, pût lier un homme à d'autres hommes : il était le débiteur de Brutus et de Pompée, et comme tel il avait des droits imprescriptibles à leur sollicitude et à leur protection. On est républicain sans doute, et Ton se glorifie de l'être; mais les affaires passent avant tout, el, quand on est le créancier d'un roi, il faut bien, de toute nécessité, que la rigueur des principes fléchisse un peu devant les exigences de la caisse. Ainsi s'expliquent Tardeur très-peu républicaine avec laquelle Brutus et Pompée avaient embrassé la cause de ce monarque et le zèle qui les poussait, non-seulement à lui faire restituer ses Etats pour se couvrir de leurs avances, mais encore à en conserver la possession à ses héritiers, puisque ceux-ci devaient entrer de plein droit dans tous ses engagements.
Ainsi s'explique aussi l'empressement que mit le Sénat, après la mort de ce malheureux prince, à conserver l'alliance et l'amitié de son fils. Les instructions dont Cicéron était porteur donnaient au second Ariobarzane les titres d'Etisebes (le prince
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pieux) et de FhUoromc&ns (l'ami de Rome), audessus desquels il n'y avait rien, et qui ne s'accordaient qu'aux princes que l'on protégeait tout de bon. Elles enjoignaient au proconsul de prendre en main les intérêts de ce prince et de le mettre à Fabri de tous les dangers qui le menaçaient et dont le Sénat était, paraît- il, mieux informé qu'Ariobarzane lui-même. Quels étaient ces dangers?
Quelques lignes seulement de la correspondance de Gicéron nous permettent de les entrevoir.
Le roi de Cappadoce avait im compétiteur trèsdécidé et très-redoutable dans la personne d'un certain Archélaûs, à qui Pompée, lors de son expédition contre Miihridate, avait conféré la dignité de grand-prêtre du temple de Bellone, à Comàne (1). Ce personnage était, en vertu de sa charge et du consentement même de la nation, une espèce de monarque en sousordre, qui ne le cédait qu'au roi en majesté, en autorité et en puissance (2). Mais il avait sur lui d'incontestables avantages : il était plus jeune, plus riche en infanterie, en cavalerie, en ressources de tout genre, et l'on ne dit point qu'il eût des dettes. Tout le territoire de la Cataonie, où se trouvait le siège de sa grande sacrificature, lui était soumis en fait, bien qu'il relevât nominalement, de la souveraineté du roi. Le temple de
(i) Appian, De bello Mithridat., 444.
(2) Hirtius, De bello Alexandrino, 66.
Bellone, dont il était le grand-prètre, était desservi par une grande multitude d'esclaves consacrés qui n'obéissaient qu'à lui, et dont le nombre, au temps de Strabon, s'élevait à plus de six mille, hommes et femmes (1). Tel était Tascendant de ce pontife, qu'au témoignage de Gicéron lui-même, il eût pu mettre la Gappadoce en feu, s'il en eût appelé aux armes, comme le feisaient craindre la témérité naturelle à son âge. les forces militaires et l'argent dont il pouvait disposer, et surtout l'influence exclusive qu'il avait laissé prendre sur lui aux hommes avides de changement (2). Avait-il corrompu à prix d'or la maîtresse d'Âriobarzane, cette Âthénaïs, dont le nom ne figure qu'une fois dans les lettres de Gicéron, et qui gouvernait vraisemblablement sous le iiom de ce faible et indolent monarque asiatique? On ne saurait le dire avec certitude. On peut affirmer, toutefois, que les intrigues de la favorite avaient réussi à faire exiler de la Gappadoce les deux ministres les plus dévoués au roi, Athénée et Métras. Le moment approchait où les artifices d'Archélaûs allaient produire leur résultat et la couronne tomber tout naturellement de la tête de ce malheureux prince si endetté, que l'intérêt seul de ce qu'il devait à Pompée absorbait presque tout
(d) Strabon, Geograph., XH. « Fano quoque regio adjacet non parva, cujus fructum ac proventum accipit sacerdos. >» (2) Ad Div., XV, 4.
son revenu et le mettait hors d'état de satisfaire ses autres créanciers, parmi lesquels Brutus n'était ni des moindres ni des plus traitables. Mais ce furent précisément ses dettes qui le sauvèrent.
Cicéroiî lui avait écrit apparemment pour lui faire savoir l'intérêt que lui portaient le Sénat et le peuple romain, pour, lui promettre son appui, son concours personnel et ses services, pour lui demander, enfin, ce qu'il pouvait faire en sa faveur, puisqu'il était chargé spécialement de veiller à sa sûreté. Ariobarzane vint lui-même au camp de Cybistra pour rendre grâce à Cicéron; il y vint accompagné de son frère Ariarathe et d'une suite nombreuse d'officiers, dont plusieurs avaient compté parmi les meilleurs et les plus anciens amis de son père. Introduit dans la tente oîi le proconsul avait réuni son conseil, il apprit encore une fois toute la bonne volonté dont on était animé à son égard et la résolution personnelle que Cicéron avait prise d'y coopérer de son mieux. Le roi commença par témoigner sa reconnaissance envers le Sénat et le peuple romain, comprenant, disaitil, tout l'honneur qui lui revenait d'un décret où leur protection lui était accordée avec tant de marques de distinction. Puis il remercia le proconsul lui-même de l'empressement plein de bonté avec lequel il s'offrait à ses besoins, et il ajouta que, pour le moment, il n'avait que faire de ses bons offices, n'ayant pas appris et ne soupçonnant même pas que ses enue-
mis eussent formé quelque entreprise criminelle contre sa vie ou contre son autorité. Cicéron l'en félicita de tout son cœur et lui en témqigna toute sa joie, non sans Tavertir toutefois qu'il ne devait pas oublier la mort tragique de son père, qu'il fallait user de beaucoup de circonspection et de précautions à l'égard des ennemis avoués ou cachés qu'il pouvait avoir, et s'en rapporter, en toute circonstance, à la sagesse du Sénat.
Sur ces assurances, Ariobarzane prit congé du proconsul et alla passer la nuit dans la ville de Cybistra. Mais, durant cette nuit, il lui vint de son entourage des révélations faites pour le tirer de la sécurité où il s'était jusqu'alors endormi. Les bonnes paroles de Cicéron^ la certitude qui en dérivait que le roi de Cappadoce pouvait compter sur l'assistance des Romains, délièrent les langues que la terreur, inspirée par Archélaûs ou Tor qu'il avait répandu, tenaient muettes. Ce fut à qui révélerait le premier, au malheureux Ariobarzane, le dang^ que lui faisait courir l'ambition de son puissant voisin, n n'y eut pas jusqu'à son propre frère Ariarathe qui ne crût devoir l'informer qu'un horrible complot avait été tramé contre son autorité; qu'il n'était question de rien moins que de le détrôner pour le mettre, lui, Ariarathe, en sa place; que le refus qu'il avait fait de prêter les mains à cet attentat avait mis sa propre vie en péril, et que la crainte seule l'avait empêché, jusqu'à ce jour, de s'en ouvrir à son frère. Tout cela nous peint bien la dégradation
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et rimmoralité inconsciente de ces caractères asiatiques, et ces rivalités, cette politique de sérail, dont la tradition dure encore et se perpétue, en dépit des efforts tentés pour améliorer et relever des races irrémédiablement déchues.
Aussi, lorsque Ariobarzane revint le lendemain trouver Cicéron, l'assurance et la quiétude qu'il avait montrées la veille avaient-elles fait place à la consternation. Ses larmes et celles d'Ariarathe annoncèrent tout d'abord ce changement que leurs discours, entrecoupés de lamentations et de sanglots, ne tardèrent pas à confirmer. Laissons Cicéron nous raconter lui-même, dans sa lettre au Sénat, datée du camp de Gybistra, les détails de cette seconde entrevue, t Après les avoir entendus, je dis au roi qu*il devait immédiatement prendre des mesures pour assurer sa vie, et, me tournant vers ses amis éprouvés sous les règnes du père et de l'aïeul, je leur rappelai le sort du feu roi, et les engageai à aider le prince, leur maître, de leurs conseils et à lui faire un rempart de leurs corps. Ariobarzane me pria de mettre à sa disposition un corps de cavalerie et quelques légions. D'après le sénatusconsulte, il était dans mon droit, et dans mon devoir peut-être, de déférer à cette demande ; mais je considérai les nouvelles que je recevais chaque jour de Syrie, l'intérêt pressant de la République, et je vis que je devais me porter, avant tout, avec toutes mes troupes, vers les frontières de la Cilicie. Il me parut d'ailleurs que, le complot mie fois
découvert, le roi n'avait pas besoin de secours, qu'il avait assez de forces. Je lui dis^qu'il fallait sauver sa tête en apprenant à régner; qu'il connaissait les coupables et qu'il était roi; qu'il fallait faire des exemples sur quelques-uns et rassurer ensuite le reste; qu'il pouvait se servir de mon armée pour agir sur les esprits, mais non contre les personnes ; que le décret du Sénat était connu, et que tout le monde sentirait, du reste, qu'en cas de besoin, je ne manquerais pas, suivant vos ordres, d'arriver en force au secours du roi. Ariobarzane me quitta tout à fait rassuré... J*ai la satisfaction de penser que, grâce à votre prévoyante sagesse, par un hasard incroyable et presque miraculeux, mon arrivée a sauvé d'un péril imminent un roi à qui vous aviez spontanément prodigué les plus honorables témoignages, et dont vous aviez déclaré, par décret, la conservation, digne de la sollicitude du peuple romain. Voilà les fmts dont j'avais à vous rendre compta. En voyant quels attentats étaient si près de s'accomplir, vous vous applaudirez de votre sagesse qui, de si loin, avant l'événement, a tout prévu pour y parer. Je suis d'autant plus heureux de vous donner ces détails, que Je roi Ariobarzane m'a paru mériter, par son courage et ses talents, son dévouement et sa fidélité à la République, les témoignages insignes d'intérêt dont il a été l'objet (1). »
(I) Ad Div.y XV, 2.
aCÉRON IMPERATOn 267
Nous retrouvons là toutes les vertus dont la pratique était familière à Cicéron, dans la vie publique comme dans la vie privée, la justice, la prudence, rhumanité surtout, et la compatissance aux misères des opprimés. Mais voici une qualité nouvelle qu'on ne s'est pas habitué à louer en lui et dont cette affaire de Cappadoce lui a permis de fournir la preuve.
Tout avocat qu'il fût, Cicéron avait très-bien compris que les paroles, même les plus éloquentes et les plus persuasives, ne suffisaient pas au parfait accomplissement de la mission protectrice dont le Sénat l'avait chargé à Tégard d'Ariobarzane. Ees non verba, c'était la devise sur laquelle Rome avait fondé toute sa politique, et, pour être Romain jusqu'au bout, Cicéron devait agir. Il mit donc à profit la connaissance qu'il avait des obligations qui liaient Archélaiis, le pontife de Comane, aux Romains, pour le décider à s'exiler volontairement d'un pays dont le souverain était en si grande recommandation, et à qui il venait d'accorder luimême les gages de l'alliance la plus étroite. Puis, quand Archélaûs eut quitté la Cappadoce, Cicéron s'empressa d'y faire rentrer les excellents ministres que le caprice et les intrigues d'Athénàïs en avait fait bannir, de façon à ce qu'ils pussent veiller euxmêmes au salut du monarque et maintenir, comme ils l'avaient fait antérieurement, avec tant de zèle, la dignité de sa couronne et Tintégrité de ses Etats (1).
0) Ad Div„ XV, 4.
Mais ce n'est pas encore là ce qu'on doit le plus admirer dans la conduite du proconsul.
Le chef-d'œuvre de la négociation, étant donné le caractère bien connu de Gicéron, qui ne laissait pas généralement aux autres le soin de faire valoir les services qu'il pouvait rendre à la République, ce fut de passer sous silence, dans sa lettre officielle au Sénat, les actes décisifs qui avaient affermi la couronne sur la tête du roi de Gappadoce, et notamment l'expulsion du grand prêtre de Comane, dont il ne parla qu'au seul Caton, dans une épître absolument confidentielle et destinée à rester secrète. Savoir se t^ire en pareille occurrence, quand il y allait de sa gloire, c'était assurément le plus beau triomphe que l'auteur du Pro domo suâ eût jamais remporté sur lui-même, et l'on peut dire qu'il donna ce jour-là la vraie mesure de son esprit politique. Il n'aurait pu, en efifet, se vanter publiquement de son énergie à rencontre d'Archélaûs, qu'à la condition de blesser le grand Pompée, dont ce personnage était la créature, et qui l'avait jadis, Dieu sait à quel prix, réintégré dans sa charge de grand pontife. Il aima donc mieux se donner le tort apparent de n'avoir fait que la moitié de son devoir, que de s'exposer à démériter du citoyen le plus paissant de la République ou à lui nuire en faisant savoir qu'il avait abrogé un de ses actes. Pour une toile discrétion, l'histoire n'aura jamais assez d'éloges; mais quelle RépubUque, il faut bien en con-
CIGÉRON IMPERATOR 269
venir, que celle où l'on ne pouvait remplir son devoir qu'au risque de se brouiller avec les chefs de l'Etat, où Ton devait se cacher du bien qu'on avait fait, sous peine d'encourir la disgrâce et Tinimitié de ses meilleurs amis, où l'on devait s'estimer moins heureux d'avoir servi les intérêts de la patrie que de n'avoir pas porté atteinte, en les servant, aux petites affaires des particuliers I
Après cela, qui ne pardonnerait de bon cœur à Gicéron les compliments qu'il s'adresse à lui-même en cette circonstance ? Qui penserait à lui en vouloir, si, dans une de ses lettres à Atticus, il prend un ôoin presque puéril de se tresser des couronnes, de se décerner des brevets de désintéressement et de vertu, que la postérité n'eut certainement pas eu ridée de lui refuser, même sans cette expresse recommandation? t Que vous dirai-je? je ne me connaissais pas moi-même, et je ne savais pas ce dont j'étais capable en ce genre. Maintenant, je puis justement me pavaner. Certes, il n'y eut jamais rien au monde de plus beau; et de la gloire au milieu de tout cela! Par moi, Ariobarzane vit et règne. Je n'ai fait que passer, mais ma voix, ma seule présence, et ma vertu inflexible (1), inabordable aux séductions de ses perfides ennemis, ont
(i) Cicércn a d^autant plus le droit de parler de cette vertu, qu'il renouvela, en cette occasion^ les beaux traits de Fabricius et de Curius, en refusant l'or qu'Ariobarzanc lui avait offert pour prix de ses services. {Ad AH,, VI, i.)
î270 LA GUERRE
fait le salut d'un roi et d'un royaume. Je n'emporte pas une obole de la Cappadoce (1). »
Cependant, si la savante stratégie de Cicéron et sa généreuse autant qu'hnbile politique à l'égard d'Ariobarzane avaient conjuré le danger qu'il avait un moment redouté de voir les peuples et les rois alliés de Rome se tourner du côté des Parthes, les événements ne tardèrent pas à reprendre un caractère alarmant. Vers le milieu du mois de septembre, le proconsul reçut de Tarcondimotus, un de ces petits princes indépendants campés plutôt qu'établis sur le revers oriental du mont Taurus (2), un message qui lui annonçait que Pacorus, le fils du roi des Parthes, avait passé TEuphrate à la tête d'une nombreuse cavalerie, qu'il s'était arrêté à Tyba (3), et que son arrivée avait jeté la consternation dans toute la Syrie. Ces nouvelles lui étaient confirmées par Jamblique, phylarque des Arabes, qu'on avait lieu de croire aussi bien intentionné que Tarcondimotus (4). Or, à cette même date, Bibulus n'avait pas encore pris possession de son gouvernement de Syrie, et Gassius, qui le remplaçait provisoirement, s'était jeté dans Aniioche avec un petit corps d'armée qu'il avait sous la main (5). L'ennemi occupait
(I) Ad Alt., V, 20.
(-2) Stpabon, Geogr., XIV, 5.
(3) Les géographies anciennes ne fournissent aucun renseignement sur la situation exacte de cette ville.
(4) Ad Div., XV, 4.
■ (5) Ad A tu, V, 48.
la Cyrrheslique, cette petite région limitrophe de la Syrie, dont il a été parlé plus haut. Un corps nombreux de cavalerie parthe ayant même pénétré dans la Cilicie avait été taillé en pièces par un de ces escadrons que Gicéron avait eu l'heureuse idée de détacher dans cette province, et qui s'était renforcé d'une cohorte prétorienne formant la garnison d'Epiphania (1). Il était donc bien évident que les Parthes ne déboucheraient point par la Gappadoce, comme Gicéron l'avait redouté. Le camp de Cybistra n'avait plus de raison d'être. Le général s'empressa de le lever et de se porter, à marches forcées, vers la Cilicie, en passant les défilés du Taurus (2). Il fallait montrer à l'ennemi qu'au lieu de reculer devant le péril, Tarmée du peuple romain ne demandait pas mieux que de le voir de plus prés (3). La situation, néanmoins, était critique. Dans cette Gilicie, où il allait se montrer pour la première fois, fermentaient des germes de révolte qui n'attendaient, pour éclater, que Tinvasion des Parthes. Déjà même quelques peuplades avaient pris les armes (4). Geux des provinciaux qui étaient restés dans le devoir frémissaient à la pensée des malheurs dont ils étaient menacés, et le souvenir du désas-
(1) Ad Div., XV, 4. — Epiphania n'est signalée npn plus par aucun des géographes anciens.
(5) Ad AU., V, 20.
(3) Ad Div., XV, i.
(4) IbiJ.
in LA GUERRE
tre de Carrhes se représentait de plus en plus à leur esprit. L'armée romaine, réduite à deux légions, pourrait-elle tenir devant les forces innombrables que Tennemi avait vraisemblablement réunies? Les secours que le roi Déjotarus avait promis n'étaient pas encore arrivés. Gicéron savait très-bien qu'il n'avait rien à espérer des autres peuples alliés. Dans cette alarme universelle, les bruits les plus contradictoires étaient accueillis sans discernement et trouvaient créance parmi les populations. Un moment, le proconsul fut sur le point de croire que Tarcondimotus.lavait trompé, que les Parthes ne s'étaient montrés nulle part, et que la démonstration qui avait effrayé tout le monde était le fait dé quelques Arabes, dont Taccoutrement ressemblait, en eflfet, à celui des Parthes (1). Il fallut pourtant ouvrir les yeux à la vérité et se mettre sur ses gardes. On fit à la hâte quelques préparatifs. On équipa, en vue de cette redoutable cavalerie, à laquelle on allait avoir affaire, de petits escadrons de cavaliers dits tarentins, montés sur des chevaux agiles, et exercés à lancer le trait à la course (2). On apaisa l'agitation qui s'était produite en Cilicie; on
(i) Ad Div,, m, 8.
{"2) Ad AU., V, 49. — Nous avons suivi en cet endroit la leçon des manuscrits qui porte, eflfectivement, ce mot Tarentint*, d'où les commentateurs ont déduit le renseignement ci-dessus. Manuce et Malaspina, dans leurs éditions de Gicéron, et, de nos jours même, MM. Schiitz et deGolhéry ont cru à une erreur de copiste, et substitué à Tarentinis le mot Parietinis, en l'appliquant aux ruines de
CICÉRON IMPEBATOR 273
se concilia les sympathies des peuples à force de mansuétude et d'intégrité; on se procura ainsi quelques renforts d'auxiliaires provinciaux dont le concours n'était plus à dédaigner, et, favorisé comme on rétait par les nombreux défilés et le sol montueux de la contrée, on se dirigea vers le mont Amanus, dans la direction de la Syrie (1), à la rencontre des Parthes.
Le mont Amanus, nous l'avons déjà dit, était le rempart de la Cilicie vers le sud-est, — une espèce de digue naturelle où venaient se briser les flots de rinvasion barbare. Mais la digue n'était pas sûre : elle abritait, dans les interstices et dans les cavités de ses parois, toute une population fourmiilaiite de brigands, derniers débris de la piraterie maritime mal étoufifée par le grand Pompée, qui vivaient là du produit de leurs éternelles rapines, et gardaient profondément enracinée dans leurs cœurs la haine irréconciliable du nom romain. Rien ne se pouvait imaginer de plus fallacieux qu'une frontière occupée par des sentinelles de ce genre, qui ne se seraient pas fait faute, à Toccasion, d'en livrer les clefs à l'ennemi, — sans compter le danger auquel une aria maison d'Ëpicure à Athènes, dont il a été question au chapitre précédent. Cette interprétation, appuyée sur des arguments plus ingénieux que solides, nous a paru manquer de justesse, et nous avons préféré nous en tenir à la leçon des manuscrits, qui a d*ailleurs pour elle Tirréfragable autorité du savant J. - V. Leclerc.
(1) Ad Div., U, iO.
mée romaine s'exposait en la franchissant pour pénétrer en Syrie, d'être coupée de sa ligne d'opération ou assaillie sur ses derrières par ces audacieux et rusés montagnards. L'intention positive de Cicéron était pourtant de se porter au-delà de TAmanus, et, le cas échéant, de livrer bataille aux Par thés, sauf à revenir ensuite purger cette montagne des hôtes malfaisants qui Tinfestaient. Arrivé, le 3 des nones d'octobre, dons sa capitale de Tarse, il la quitta le jour même des nones pour aller camper le lendemain à Mopsueste, et il se préparait à aventurer sa petite armée à travers les gorges de TAmanus, quand il apprit, t non sans une grande joie, » que Gassius avait réussi à rejeter les Parthes loin d'Anlioche (1) et que Bibulus. avait enfin pris possession de son gouvernement
La gloire qu-'il avait recherchée lui échappait donc au moment oti il croyait la tenir. Mais il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour atteindre Tennemi et pour le vaincre; il n'avait pas tenu qu'à sa promptitude et à sa bonne volonté que Crassus ne trouvât en lui un vengeur, et s'il avait à se plaindre de quelqu'un, c'était uniquement de la fortune qui lui avait ravi, au dernier moment, l'occasion d'un beau triomphe ou d'une belle mort. Pourquoi faut-il que le grand homme n'ait pas su accepter de bonne grâce ce petit coup du sort et qu'il ait pris plaisir à
(d) Ad Div., H, iO.
CICÉRON JMPERATOR 275
s'amoindrir lui-même, par de mesquines récriminations et d'injustes querelles, dirigées contre un collègue qui l'avait frustré ?ans doute de quelque honneur, mais qui Tavait peut-être aussi sauvé d'un énorme désastre?
On ne connaît guère de Cassius que la part qu'il ' a prise à la conjuration tramée contre César et les fautes qui firent perdre aux républicains leur dernière partie dans les. plaines de Phîlippes. Son nom ne se sépare point, en général, de celui de Brutus, et, en dépit de l'habitude qu'on a prise de le saluer en même temps que son ami du glorieux titre de « dernier des Romains, » il a gg^rdé dans l'imagination des peuples l'attitude un peu efïacée d'un confident de tragédie. Cassius était, au témoignage de Plutarque (1), un grand homme de guerre, et il avait déjà vu les Par thés de près. Peut-être même, s'il eût été écouté, la défaite daCarrhes se fût-elle tournée en victoire. Il avait participé, comme questeur, à cette lamentable expédition, d'où il était revenu sain et sauf avec cinq cents cavaliers, unique débris de cette magnifique armée dont tout le reste avait été voué à la captivité ou à la mort. Témoin attristé du découragement des soldats et de leur répugnance pour une guerre entreprise coqtre la volonté et Ips auspices des dieux, il avait exhorté Crassus, avant la bataille, à tenir un conseil, où il
{i) Plut., Brut., 33.
serait délibéré en commun sur les mesures à prendre. Après le refus de ce général, aveuglé par la cupidité et par Torgueil, il n'avait pas cessé de lui prêter le concours de son expérience et de ses lumières. Il lui avait conseillé de ne point passer TEuphrate, mais d'établir sûrement son armée dans quelque ville fortifiée, d'où Ton pourrait observer les manœuvres de l'ennemi et subordonner le plan de campagne à ses opérations. Que s'il plaisait au proconsul de prendre Tofifensive, mieux valait, au jugement de Cassius, descendre le cours de FEuphrate jusqu'à Séleucie, en se faisant suivre par des bâtiments de transport pour ravitailler les troupes, et en appuyant son mouvement à la ligne du fleuve qui ne permettait pas à Tennemi d'envelopper l'armée romaine. Enfin, malgré lé peu de cas que l'on faisait de ses sages avis, Cassius avait insisté, sur le champ de bataille de Carrhes, pour que Crassus étendît, autant que possible, la ligne de ses légions et les flanquât, à chaque extrémité, d'une masse respectable de cavalerie, de façon à prévenir le mouvement tournant de l'ennemi, qui décida, comme on le sait, du sort de la journée (1). Il y avait donc en lui l'étofife d'un bon général; et l'on a quelque peine à comprendre que Cicéron, qui n'avait jamais fait la guerre, se soit laissé aller, dans son dépit ou sa vanité, non pas seulement jusqu'à
(1) Plut., Crass., 29, 18, 20, 23.
se mettre en parallèle avec Cassius, mais jusqu'à lui dénier des talents militaires dont la preuve n'était plus à faire.
Cela vaut la peine d'être examiné d'un peu près. Dans une lettre datée du mois de décembre, Cicéron, tout en s'attribuant l'honneur du succès remporté par son collègue de Syrie, ne laisse pas que d'avouer le service très-réel que celui-ci lui a rendu en le débarrassant des Par thés. « Au bruit de mon app'oche, dit-il, voilà le cœur qui revient à Cassius presque bloqué dans Antioche, et Tépouvante qui se met parmi les Parthes. Ils se retirent; Cassius les suit et remporte un avantage signalé. Osaces, général des Parlhes, en grande considération chez eux, fut blessé dans cette retraite, et mourut peu de jours après. Mon nom est béni dans toute la 8yne(l). » Au mois de janvier de l'an 50, il écrit à Cassius lui-même : « Ma première joie eût été de vous voir (Cassius quittait alors la Syrie pour revenir à Rome) ; celle-là ne se remplace point par lettres. Mes félicitations même ne peuvent avoir la même effusion que si je vous avais là devant moi pour les recevoir; je vous en ai déjà adressé pourtant, et je vous en adresse encore ici, soit pour avoir fait de grandes choses dans votre province, soit* pour l'avoir quittée à propos, avec gloire, et emporlant ses regrets. Quant à nos affaires, il est facile d'y
ii) Ad AU., V, 20.
suppléer par écrit; je pense que, sous plusieurs rapports, il vous importe de hâter voire retour à Rome. On y était très-bien pour vous à mon dépari, et j'augure que, revenant après une grande victoire, votre rentrée aura de Téclat (1). »
Il n'est pas possible d'être plus affîrmatif. Comment donc se peut-il faire qu'après avoir rendu un tel hommage à son collègue, Cicéron ait cherché à atténuer l'imporlance du service qu'il en avait reçu et même, autant qu'il était en lui, à la nier? Comment expliquer l'amertume avec laquelle il parle de Cassius dans ses lettres ultérieures, et la pointe de jalousie qu'il laisse percer à l'égard d'un homme dont il se disait l'ami, dont l'amitié (ce sont ses propres expressions) devait être Fun des ornements de sa vie? Voici ce qu'il écrivait à Atticus au mois de février de l'an 50. « La lettre de Cassius était fort modeste au prix de celle qu'il a écrite depuis, et où il dit qu'il a mis fin à la guerre des Parthes. Ceux-ci s'étaient, il est vrai, retirés d'Antioche (2) avant l'arrivée de Bibulus; mais nous n'en sommes pas plus en sûreté, car ils ont pris leurs quartiers d'hiver dans la Cyrrhestique, et l'on est à la veille
(i) Ad Div., XV, 44.
(2) Retirés sans doute, mais l'épée dans les reins, avec des pertes énormes, et pleurant leur général tué par Cassius dans la bataille. Ne dirait-on pas, à entendre Cicéron, que les Parthes se sont simplement repliés en bon ordre et en conservant tous leurs avantages? G petitesse des grands hommes!
d une grande guerre... Le jour même qu'on lut dans le Sénat la lettre triomphante de Cassius, datée du 7 octobre, on y lut aussi la mienne où j'annonçais la guerre. Axius, notre ami, m'écrit que mon. rapport a obtenu toute la confiance refusée au sien (1). » Et quelque temps après, au mois de mars : « Nous sommes menacés d'une guerre contre les Parlhes. Cassius n'a écrit que des lettres ridicules (2). »
11 faudrait pourtant être juste, et ne pas prêter des armes contre soi-même quand on veut attaquer les aulres. Cassius avait vaincu et chassé les Parthes de la Syrie, au commencement du mois d'octobre 51, et, tant que Cassius était resté dans sa province, les Parthes n'avaient plus reparu. Cicéron lui-même, à cette première date, croyait la guerre si bien finie, qu'il en instruisit à l'instant le roi Déjotarus, qui lui amenait un renfort considérable en cavalerie et en infanterie, et lui représenta que son absence de ses Etats était désormais sans motif (3). Cassius avait donc pu partager l'opinion de Cicéron, et écrire au Sénat, dès le mois d'octobre, que la guerre élait finie. Il n'y avait là rien de triomphant ni de ridicule. Si les Parthes firent mine de revenir en Syrie au mois de mars suivant, c'est-à-dire deux mois après le départ de Cassius, qu'est-ce que cela
(1) Ad AtL, V, 2i.
(2) /6id., VI, 4.
(3) Ad Div., XV, 4. — Cf. ad Div., U, 10.
280 LA GUKRRE
prouverait à la rigueur, sinon que Bibulus et Cicéron lui-même ne leur inspiraient pas la même défiance ou la même crainte que le vainqueur d'Osaces, et qu'ils pensaient avoir meilleur marché de ces deux proconsuls réunis que du seul Cassius? Mais ce qui montre bien que Tenvie est en somme une assez mauvaise conseillère, c'est que Cicéron se trompait lui-même sur Tavenir, comme il essayait de tromper les autres sur le passé. Cette grande guerre qu'il prévoyait n'eut pas lieu ; les Pârthes se bornèrent à quelques démonstrations sans effet, et il est permis de croire (on en aura bientôt la preuve) que la ferme et solide contenance de Cicéron réussit à les tenir en respect pendant toute la durée de son proconsulat.
C'est un fait attesté et confirmé par l'expérience psychologique que les plus grands hommes ne se connaissent pas toujours eux-mêmes, et qu'ils s'abusent assez souvent sur le degré de leurs apti- . tudes réelles. Richelieu se croyait un grand poète ; Goethe s'imaginait que ses travaux scientifiques lui vaudraient plus de renommée que ses poésies. Il ne serait pas étonnant que Cicéron eût aspiré à la réputation d*un grand bapitaine (1). Il aimait la gloire avant tout, la gloire sous toutes ses formes,
(i) C'est un fkible quMl aurait partagé, dit-on, avec le cardinal Mazarin. Après la bataille des Dunes, gagnée par Turenne en i 658, et la prise de Dunkerque, Mazarin, que tentait aussi la gloire militaire, mit tout en œuvre pour obtenir de Turenne une lettre qui
CïCÉRON JMPERATOR 28i
et la gloire qui vient de l'épée ne lui souriait pas moins que celle qui vient de la parole ou de la plume. Il faut donc pardonner encore cette campagne malheureuse contre Cassius, à l'homme qui en a fait de meilleures dans sa vie, même dans sa vie militaire; il faut effacer les gros mois de jalousie et d'envie pour ne laisser subsister que celui d'émulation; il faut, enfin, voir les choses telles qu'elles sont, et ne pas se dissimuler qu'un peu de présomption et de vanité était permis à Cicéron, au milieu des témoignages de sympathie et d'admiration qu'il recevait de toutes parts, dans un pays où il ne pouvait faire un pas sans entendre les populations échelonnées sur son passage s'^écrier en le montrant du doigt : « N'est-ce pas celui à qui Rome...? celui que le Sénat... etc. (2) ? »
On sait d'ailleurs qu'il avait d'autres ennemis à combattre, et que les occasions de faire la guerre n'étaient pas ce qui devait manquer aux Romains dans une province-frontière comme la Cilicie, qui était le boulevard du brigandage asiatique et le rendez-vous immémorial de tous les larrons et malfaiteurs de l'Orient. Il y aurait eu plus d'honneur à vaincre les Parthes et à venger Crassus; il y avait peut-être plus de profit à délivrer la province
lui attribuât rhonncur et le plan de cette campagne. Mais Turenne fit toujours la sourde oreille et refusa de délivrer un titre pour autoriser une chose si contraire à la vérild. (2) Ad Div., n, 40.
iSi LA GUERRE
du dangereux voisinage des voleurs qui Tinquiétaient et à lui rendre la sécurité qui lui manquait. A défaut de Tépopée militaire, de Tlliade retentissante qu'il avait un moment rêvée, il restait à Cicéron une besogne ingrate, mais utile à accomplir.il . s'y dévoua corps et âme avec un courage et une abnégation dont on doit lui tenir compte; car s'il est, dans rhistoire des guerres, des moments et des heures plus favorisés, si le rayon de la gloire éclaire en plein et dore de tout son. éclat certains noms immortels et à jamais resplendissants, comme ceux de César et de Pompée, il n'est pas juste que le reste rentre tout à fait dans l'ombre et se confonde dans l'éloignement. Il convient de faire leur part aux travaux méritants et non récompensés. Dans le métier de la guerre, comme dans celui des lettres, chacun a son genre, a dit Napoléon ; et nous pensons que tous les genres en sont bons, quand le succès les couronne. Cicéron a prévu l'objection que la postérité, aussi bien que son ami Atlicus, pouvait lui faire au sujet de cette obscure et pénible guerre de montagnes, où il a dépensé, toute proportion gardée, autant d'énergie et d'opiniâtreté que César dans ses campagnes de Gaule. Il y a répondu d'avance avec beaucoup d'esprit et de bon sens : < Mais quoi, qu'est-ce? Oui, qu'est-ce que Pindenissum? allezvous dire ; c'est la première fois que j'entends ce nom là. — Que voulez-vous ? je n'y puis rien. La Cilicie n'est pas une Etolie, une Macédoine, et met-
aCÉRON IMPERATOR 2«3
tez-vous bien dans Tesprit que je n'ai pas une armée îi faire de ces merveilles (1). »
On n'a*pas perdu de vue que Cicéron était encore en deçà du mont Âmanus et prêt à le franchir quand il avait appris la victoire remportée par Cassius sur les Parlhes et la retraite de ces derniers. Il savait que les brigands avaient pris les armes, que toute la montagne était en effervescence, et qu'on n'y attendait que la nouvelle d'un échec des Romains pour tomber sur la plaine et la dévaster à loisir. L'occasion était donc excellente, quand les ennemis étaient rassemblés, de fondre sur eux à rimproviste, et de trancher d'un seul coup toutes les têles sans cesse renaissantes de cette hydre. Mais il fallait les attirer hors de leurs repaires, où ils étaient retranchés conune en d'inexpugnables forteresses, et les forcer à livrer bataille dans la plaine où il serait aisé de les envelopper. Cicéron eut recours à l'éternel et infaiUible stratagème qui consistait à simuler une fuite en désordre, et les brigands s'y laissèrent prendre. Ne doutant pas que les Parthes ne se montrassent bientôt à la poursuite de l'armée romaine, ils descendirent tous à la fois de leurs montagnes avec l'espoir de l'écraser. Or, Cicéron s'était arrêté dans la petite ville d'Epiphania, où il n'avait fait qu'une courtç halte, et, le soir du 12 octobre, il revint précipitamment sur
(i) Ad AIL, V, 20.
i8i LA GUERRE
ses pas, marchant toute la nuit, avec tant de diligence, que le 13, au point du jour, il se trouva en vue des ennemis à rextrémité des pentes du mont Amanus. De ses cohortes, grossies d'un assez fort contingent d'auxiliaires, il avait fait trois petits corps d'attaque, dont il commandait lui-même le ](iremier conjointement avec son frère Quintus; le second, était confié à C. Pomptinius, et le troisième à ses deux autres lieutenants M. Annéius et L. Tullius. Les niontagnards ne s'attendaient à rien de semblable, et, quand ils se virent enveloppés, ils allèrent se cantonner dans les villages et les lieurfermés qui défendaient l'entrée de leurs défilés, Erana (1), Sepyra, Commoris et cinq ou six autres petits forts. Les Romains les y poursuivirent et les y assiégèrent. La résistance fut longue et opiniâtre : G. Pomptinius combattit dès avant le jour jusqu'à quatre heures de l'après-midi, et, après un grand' carnage, il réussit à se rendre maître de toutes les positions. Les brigands furent tous exterminés ou faits prisonniers, et leurs châteaux incendiés (2). Gicéron fut proclamé imperator par ses soldats sur le champ de bataille (3).
Il n'en faut pas davantage pour nous faire appré-
(1) Gicéron dit de cet endroit, dont il n^est fait mention dans aucune géographie, « quMl ressemblait moins à un bourg qu'à une ville, et qu'il était le chef-lieu de la montagne. » {Ad AU,, V, 20.)
(2) Ad AU., V, 20.
(3) Ad Div., XV, 4.
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cier l'importance du succès que le proconsul venait d'obtenir. I^e titre dHmperator n'était décerné à un général qu'autant qu'il avait mis hors de combat un nombre d'ennemis assez considérable et déterminé par les règlements militaires (1). Lorsque Crassus eut envahi la Mésopotamie et occupé la plupart des villes de cette contrée qui se rendaient à lui sans coup férir, la fantaisie lui vint de mettre au pillage une de ces villes, appelée Zénodotie, pour venger le meurtre d'une centaine de soldats romains, que le tyran Apollonius avait fait passer au fil de l'épée. Les. habitants furent vendus comme esclaves, et Crassus permit que son armée lui décernât, pour cet exploit trop facile, le titre d'iwperator : « Ce qui lui valut, dit le bon Plutarque, une sorte de déshonneur, tant pour s'être enorgueilli d'un si mince avantage que pour avoir trahi, par là, le peu d'espoir qu'il avait d'en remporter de plus signalés (2). » Au deuxième livre des Ouerres civiles, Appien dit qu'il était d usage, depuis un temps
(i) Dio. Cass., XXXVII. — Cf. Cic, PhUippica, XIV. — Nous ne savons sur quelles autorités se sont fondés certains historiens pour afHrmer que Gicéron, après la bataille qu'il gagna contre les Parthes, Ht tuer^ sans nécessité et de sang-froid^ un grand nombre de prisonniers, afin d'avoir le nombre jusle d'ennemis tués que la loi demandait pour accorder le triomphe. Cela serait tout uniment monstrueux. Nous regrettons de trouver l'écho d'un pareil bruit, et de certains autres non moins calomnieux, dans l'estimable ouvrage du R. P. Ventura de Raulica, intitulé la HaisjH philoi')phiqne et la Haison athoUque, t. H, p. 11 G.
(:2) Plut., Crais., 17.
immémorial, que les généraux n'acceptassent la qualification iHmperatoj'cs qu'après des succès éclatants, nisi magnis rebiis gestis (l^.
Donc, Cicéron avait fait, lui aussi, de grandes choses, et il s'en félicitait assez bruyamment dans ses lettres à ses amis. Le hasard l'ayant conduit tout près de cette ville d'Issus, immortalisée par la victoire d'Alexandre (2), il se laissait aller à toutes les tentations du parallèle que ce voisinage pouvait et devait évoquer dans son esprit, — sans songer seulement à revendiquer la vraie gloire qu'il venait d'acquérir en cet endroit, et sans se dire qu'une province pacifiée peut faire parfois plus d*heureux que la conquête d'un grand empire. Il y avait toujours en lui ce coin de gloriole particulier aux hommes de lettres, cette fibre d'amour-propre que le moindre succès chatouille si délicieusement et qu'irrite aussi la moindre apparence de rivalité. En apprenant rheureuse issue de la campagne de Cicéron, son collègue Bibulus éprouva, paraît-il, comme une démangeaison de marcher sur ses traces et de cueillir après lui sa petite moisson de lauriers (3). Il croyait, sans doute, qu'il n'y avait qu'à se baisser, en quelque sorte, pour les prendre, et son espoir fut cruellement déçu. Dans ce même Ama-
(1) Cf. DIo. Cass., LX.
(-2) Ad Div., II, 10. — Ad AU., V, 20.
(3) « Cœpit Ltureolam in musta:eo quœrere, » Ibid.
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nus, dont le revers méridional dépendait de sa province de Syrie, il perdit une cohorte tout entière, avec tous ses centurions, au nombre desquels Asinius Dento, des piimipUes (1), lofïicier le plus distingué du grade, et Sext. Lucilius, tribun, fils de T. Gavius Gépion, honime riche et distingué. « C'est un vilain échec et qui arrive mal, » disait Cicéron à Atticus. Au fond, il n'était peut-être pas aussi fâché qu*il en avait Tair. La mésaventure de Bibulus donnait encore plus de relief à sa propre victoire.
Il s'occupait d'ailleurs lui-même, avec là plus louable activité, de tirer de cette victoire tout le parti possible. Après avoir établi son camp au pied même de TAmanus, il consacra les quatre ou cinq jours qui suivirent à balayer tout ce qui pouvait rester encore d ennemis dans les parties de la montagne qui bordaient son gouvernement. Puis il alla incontinent faire le siège d'une place extrêmement forte, appelée Pindenissum (2). Elle était habitée et défendue par les Eleulhéro-Ciliciens, race de bandits réfraclaires à toute espèce de joug ou de culture, qui avaient dû se réfugier là après la conquête de Pompée, aimant mieux vivre libres et
(1) Le priinipUe était le centurion de la première compagnie; il en avait quelquefois plusieurs sous son commandement. Quoique inf(^ricur aux tribuns militaires, il avait, comme eux, entrée et voix au conseil.
(:2) « Oppidum munitissimum. » {Ad Alt,, Y, 20.) — « Altissimo et muniiissimo loco. » (Ad Dii\, XV, 4.)
pauvres, à la façon des outlaws du moyen-âge, que d'acheter la sécurité et le pain quotidien au prix d'un esclavage qui leur faisait horreur. Ils se vantaient de n'avoir jamais été soumis à aucune puissance et de ne connaîlre ni supérieurs ni maftres. Ils n'entretenaient de relations qu'avec les Parthes, en raison des secours qu'ils pouvaient en attendre contre les Romains, surtout au lendemain de la défaite de Crassus, et ils donnaient asile à tous les fugitifs, à tous les déserteurs que les fatigues de la guerre ou les rigueurs de la discipline avaient dégoûtés du service (1). Cicéron, oubliant que la ville maîtresse du monde n'avait pas eu d'autre origine que celle-là, crut qu'il importait à l'honneur du nom romain de châtier l'audace de ces brigands et d'imposer du même coup le respect et l'obéissance aux autres peuplades ennemies.
Le siège commença donc vers la seconde moitié du moi^ d'octobre. Mais Pindenissum trouvait dans sa position inexpugnable, au sommet d'une montagne escarpée, une meilleure garantie de sûreté et d'indépendance que dans le courage même de ses défenseurs, et les lettres de Cicéron ne nous donnent qu'une faible idée des efforts qu'on dut tenter et des travaux qu'on dut accomplir pour venir à bout de la résistance. A en juger par la brevitas un peu trop imperatoria des détails qu'il a
(1) Ai Dio., XV, 4. — Cf. Plut., Cicéron., 36.
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fournis sur les opérations de ce siège difficile, on doit croire que le proconsul n'y prit pas personnellement la part la plus active et qu'il avait dû en abandonner la direction à son frère Quintus. 11 dit bien, à la vérité, dans toutes ses lettres (1) : <r «7e traçai mes lignes,^*ouvris mes tranchées,^ construisis ms parapets, etc.; » mais Tart de la guerre et plus spécialement Fart des sièges ne sont pas choses où la capacité s'improvise et où Ton puisse, du jour au lendemain, passer maître. Nous supposons, par conséquent, que tout en assumant sur luimême la responsabilité générale de ce qui se foisait devant Pindenissum, tout en conservant le commandement nominal de l'armée, Cicéron subordonnait en réalité tous ses mouvements et toutes ses décisions à la haute expérience que son Irère avait acquise dans ce genre d'opérations à l'école du grand César. Esl-il besoin de rappeler ici les hauts faits accomplis par Quintus dans cette mémorable campagne de Belgique, alors que, bloqué dans son camp par les Nerves, une des populations les plus belliqueuses de la Gaule, il avait tenu pendant plus d'un mois, avec cinq mille hommes contre une armée dix fois plus forte que la sienne, de façon A mériter les éloges de César (2) et à provoquer, de la part d'un autre grand juge en matière militaire, de
(i) Ad Div., n, iO. — Ai Att., V, eo. — Ad Div., XV, 4. i'i) * Cicr'ron lui-ménje, quoique d'une irèi-faiblc santé, ne se donnait aucun repos, môme pendant la nuil, au point que les sol-
Napoléon lui-même, cette réflexion qui en dit plus que tous les éloges : « Serait*il possible aujourd'hui d obtenir un pareil résultat ?»
Un seul fait pourra donner Tidée des difficultés de ce siège, moias connu que ceux d'Avaricum, de Gergovie et d'Alésia : il dura cinquante-sept jours. Quintus, qui était resté trois ans en Gaule, de 54 à 51, avait pu assister à Tun de ces grands faits d'armes où tant de courage et d'opiniâtreté s'était joint à tant de science et de génie; et, du premier coup d'oeil, il jugea que Pindenissum, comme Alesia, ne pourrait être réduit que par un iiiveslissement complet. La place fut donc attaquée dans les formes, c'est-à-dire que l'on fit une large et profonde tranchée autour de ses murailles (l), qu'on la revêtit de palissades, qu'on éleva, de distance en distance, six forts assez spacieux pour faire jouer des machines propres à lancer des pierres et des dards, et que Ton construisit une tour très-haute d'où l'on tirait encore plus avantageusement sur les assiégés. L'assaut fut donné à l'aide de mantelets et de fas-
dats, par d^unanimes instances, le forçaient à se ménager. » (Cses., Di bello Gallico, Y, 40.)
(i) • Lps retranchemenis ordinaires de^ Romains étaient composés d*un fossé de iâ pieds de large sur 9 de profondeur, on culde-lampe; avec les déblais» ils faisaient un coffre de 4 pieds de hauteur, H pieds de largeur, sur lo«jueI ils élevaient un parapet de 4 pieds de haut, en y plantant leurs palissades et les Hchant de 22 pieds en terre, ce qui donnait à la crête du parapet 17 pieds de commandera«'nt sur le fond du fossé. La toise courante de ce re-
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dues; il fallut mettre en œuvre tout ce qu*on avait de msdâiK» et de gens de trait pour triompher do la résistance des brigands, lesquels ne se réndirait que lorsque leur ville eut été de toutes parts abimée ou brtdée, disturbatis aut incensiê omnibtM partHnis urbisÇl). Ce succès avait coûté cher; beaucoup de Romains avaient été blessés et' mis hors de combat. Cicéron n^hésita pas à abandonner tout le butin à ses soldats^ n'exceptant du pillage que les chevaux qu'il réservait pour remonter sa cavalerie. L'armée put ainsi célébrer dignement lès Saturnales. Au troisième jour de ces fêtes, quand Cicéron rendait compte de sa -victoire à Atticus, on n'avait pas encore fini de vendre Içs esclaves, et le produit de cette venté s'élevait déjà à douze millions de sesterces (2).
Tel fut d'ailleurs, dans ces parages, le retentissement de la victoire remportée par Cicéron; telle fut la terreur inspirée à tous les barbares par ces coups de force si heureusement réitérés, que les
tranchementy cubant 3S4 pieds (une toise et demie), était faite par un homme en trente- deux heures ou trois jours de travaili et par douze hommes en deux ou trois heures. » (Napoléon). — Cela explique la durée relativement longue des opérations du siège.
(i) Ad Div., XV, 4.
Ci) Ad Att., V> 20. — On remarquera cette singulière coïncidence qui fit que, dans le même temps où, à I^ome, les esclaves recouvraient provisoirement leur liberté, tant d'hommes libres, en Cilicie, se virent condamnés à un perpétuel esclavage. Tout était renversé dans les provinces, môme les Saturnales.
Tibarans ou Tibaréniens (1), nation sauvage, émule des Eleutbâ'o-Ciliciens en brigandage et en audace, vinrent d'eux-mêmes faire leur soumission entre les mains du proconsul et lui remettre des otages (2). Dès lors, la guerre était finie. Le temps arrivait où les gorges des montagnes allaient être rendues impraticables parla neige. Cicéron prit le parti de retourner dans sa province, après avoir chargé son frère d'établir les troupes dans leurs quartiers d'hiver, et lui avoir recommandé de les distribuer surtout dans les cantons récemment occupés ou dans ceux dont la soumission pouvait encore sembler douteuse (3). Au reste, la courte et laborieuse campagne qu'il venait de faire avait eu le résultat inappréciable de consolider de ce côté la domination romaine si violemment ébranlée par le revers de Crassus. C'était comme un travail confortalif opéré en sous-oeuvre et sans bruit dans les assises et les fondements de l'édifice menacé d'effondrement. A force de prudence et d'habileté, Cicéron venait de réparer les brèches et de boucher les fissures que l'incurie ou la précipitation de ses prédécesseurs avait laissées se produire dans cette partie de Tempire. Labeur ingrat, niais utile, qui ne lui
(i) Ils sont désignés Indifféremment sons ces deux n'iras dans Strabon, qui les regarde comme un peuple d'origine pontique {'jeHA poUiea) établi sur les confins de TArménie.
("2) Ai Div., XV, 4.
(3) Ibid.
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fut compté pour rien par ses contem[>orains, — un seul excepté (c'était César) — mais dont la pos* térité ne saurait, sans injustice, ne pas lui savoir gré. Les grandes batailles obtiennent, en général, les applaudissements de la foule dont elles flattent Torgueil; mais une campagne d'Alsace, où denx campements suffisent pour arrêter les progrès de Tarmée allemande et faire lever à Montecuculli les sièges d'Haguenau et de Saverne, est plus estimée des gens du métier, et elle ajoute à la gloire du grand Condé des titres impérissables à la reconnaissance du pays.
Ajoutons que les Parthes, intimidés ou déconcertés par Tattilude énergique que Gicéron venait de prendre à regard de leurs alliés, et ne pouvant plus compter sur le concours ni même sur la neutralité des monarques voisins de la Cilicie , renoncèrent, dès ce moment, à toute entreprise directe contre cette province. Leur effort se détourna du c6té de la Syrie, où ils firent, au printemps de Tan 50, quelques apparitions suivies d'ailleurs de peu d'effet, et Ton trouve encore, dans quelques lettres de Gicéron, la trace des inquiétudes et des alarmes que lui inspiraient ces démonstrations dé« sormais inoffensives. La grande guerre était finie, et finie grâce à lui. Il ne lui Testait plus qu'à solli* citer et à obtenir la récompense des services qu'il venait de rendre à la République.
Mais on était à la fin de décembre; il y avait déjà
cinq mois qu'il avait pris possession de sa province ; il était arrivé à peu piés à la seconde moitié de sa carrière proconsulairè. Et si Ton songe que les populations de la Gilicie attondîûent encore le remède à tous les maux que leur avait infligés la trop longue magistrature d'AppiusGlaudius, on estimera, comme nous, qu'il lui restait bien peu de temps à consacrer au principal devoir de ^a charge. On regrettera surtout que la République romaine, en négligeant le principe tutélaire de la séparation des pouvoirs dans les. provinces, en confiant à im seul et même personnage le double soin de les administrer comme proconsul et de les défendre comme général, ait trahi par là le peu de souci qu'elle prenait des véritables intérêts de ses sigets. Il est évident que le Sénat prenait encore le mot de proviiicia dans son sens le plus étroit, dans son sens primitif de proviricere^ ~ repousser les attaques de l'ennemi. Une province était un camp plus ou moins retranché; le magistrat qu'on y envoyait, avec la mission de la gouverner, devait Tentendre, comme Henri IV enr tendait sa prétendue mise en tutelle entre les mains des Notables, avec l'épée à son côté. La République, c'était la guerre; le seul régime qu'elle eût réussi à organiser dans les pays soumis A sa domination c'était le régime barbare et violent de la conquête. Il fallait être Gicéron, c'est-à-dire un homme dont les idées étaient à certains égards fort en avant de celles de son siècle, pour se figurer qu'après avoir
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pris Pindenissum et réduit les Tibarans à Tobéissaace, il lui restât encore quelque chose à faire. Le chapitre qui va suivre constitue donc une véritable exception, nous allions presque dire une anomalie, dans l'histoire des provinces romaines sous la République. Il nous montrera qu'en prenant au sérieux ses devoirs d'administrateur, en essayant de procurer quelque soulagement et quelque bien-être aux peuples placés sous sa juridiction, Cicéron a eu le pressentiment de la révolution qui va s'accomplir bientôt, et que, s'il pense encore comme un républicain, il agit déjà presque comme un préfet de l'Empire.