Voir à l'Apiiendice, n" I
On croyait toujours avec plus de vraisemblance que de vérité devoir compter sur l'alliance de ce prince; mais on pouvait constater que tout en se montrant impatient de conclure vis-à-vis •des ambassadeurs de France et d'Espagne le duc tenait au fond une conduite fort équivoque. Aussitôt son alliance convenue avec la France et l'Espagne il aurait dû s'opposer à l'entrée des Impériaux en Italie; mais quoiqu'ils y eussent déjà pénétré, le duc ne se hâtait pas de rejoindre l'armée ; on disait même en France qu'il ne sollicitait la conclusion du Iraité et du mariage que pour se ranger du côté des Impériaux après avoir marié sa fille au roi d'Espagne.
Louis XIV hésitait à poursuivre les négociations, mais Philippe n'aspirait qu'au mariage.
Ce projet lui plaisait infiniment. Tout ce qu'on lui avait dit de la jeune princesse était propre à lui inspirer un vif désir de la connaître. Il lui semblait que sa venue ferait disparaître les atteintes d'une mélancolie sans cesse renaissante dont il souffrait depuis longtemps et il se désolait des retards.
Louis XIV était moins pressé et répondait aux instances de son petit-fils.
« J'ai cru devoir différer votre mariage sur des avis que j'ai reçus du peu de sincérité du duc de Savoie. Vous connaissez son caractère; j'avais écrit à l'envoyé d'Espagne de cesser la négociation ; j'ai appris depuis qu'elle était déjà finie. Ne vous étonnez pas cependant si nous faisons naître quelque difficulté dans l'exécution. Je souhaite qu'on en trouve les moyens, je n'ai de vue que le bonheur de Votre Majesté et de la rendre plus heureuse en retardant même la satisfaction qu'elle doit trouver dans son mariage. »
L'envoyé d'Espagne, loin de seconder les vues du roi de France, pressa au contraire la conclusion du mariage, sachant bien qu'en cela il satisfaisait aux désirs les plus vifs de son roi.
Louis XIV voyant les choses aussi avancées ne souleva pas de nouvelles difficultés et le l'^'" juin 1701, le mariage de Marie-Louise de Savoie fut publié avec grande solennité à Turin.
Au fond, le duc était enchanté du résultat de cette négociation. « Je sais, écrit drôlement Tessé, que, dans son petit particulier et quand il n'est vu que de ses valets, il saute vis-à-vis de son miroir, se remercie de la grande affaire qu'il a
faite et gambade comme un homme auquel la joie donne des mouvements involontaires qui se montrent naturellement quand on lâche la bride à l'humanité. »
Le jour même de la publication de son mariage, la princesse reçut les félicitations de toute la noblesse. La marquise de Los Balbasès* fut la première grande dame espagnole qui vint saluer sa future reine à Turin. Elle lui apportait en présent un habit complet à l'espagnole qui se composait d'une robe garnie en magnifique dentelle de Flandre; de deux corsets, d'un nombre infini de jupons, d'autres ajustements analogues et d'une 'perruque. La jeune princesse avec l'aide de la marquise revêtit immédiatement son nouveau costume et le garda toute la journée ; chacun ne manqua pas de lui dire qu'il lui seyait fort bien.
L'envoyé d'Espagne apportait également à la princesse une lettre de son roi en langue espagnole. En voici la traduction :
1. La marquise de Los Balbasès était la belle-sœur de Marie- Mancini, princesse Colonna.
Le roi cV Espagne à Marie-Louise de Savoie.
« Sérénissime Dame,
» J'apprends par le roi très chrétien mon seigneur et aïeul, que le plus grand bonheur qui puisse arriver, soit à moi, soit à la monarchie espagnole, va se réaliser. Rien ne peut dépasser la joie que me cause le consentement que Votre Altesse Sérénissime a bien voulu donner à mon mariage avec sa Royale personne. La certitude de cette nouvelle dont vient de me faire part Sa Majesté très chrétienne, le roi mon aïeul, est appréciée par moi à sa haute valeur. Je suis assuré par mon aïeul et par le duc, père de Votre Altesse Sérénissime, que tout est d'accord maintenant et le traité signé. J'attache le plus grand prix à voir se confirmer les bontés de Votre Altesse Sérénissime et j'espère qu'Elle daignera me les continuer, tandis que je chercherai de mon côté à les mériter toujours davantage.
» MOI, LE ROI, PHILIPPE d'eSPAGNE. »
Avant d'écrire cette lettre, PhiHppe avait fail part à son conseil d'État de la proposition qui lui avait été soumise; il leur dit qu'il avait consenti
volontiers à ce mariage, mais que cependant il leur en donnait connaissance et les consultait pour savoir s'ils n'y voyaient pas d'obstacle. Les ministres demeurèrent un peu surpris d'une question posée si différemment de la coutume ordinaire; mais, malgré cela, d'un avis unanime ils lui donnèrent un plein applaudissement. Le jour suivant, la nouvelle fut notifiée à toute la Cour, et on fit de publiques démonstrations de joie, ft Nous sommes tous en gala pour la déclaration du mariage, écrit Louville ; tout le monde a baisé la main au roi pour cela. Le portrait de la reine est exposé dans la galerie. Le peuple est ravi de ce que c'est une nièce de la feue reine Marie-Louise qu'ils adoraient, de ce qu'elle est sa filleule et de ce qu'elle s'appelle Marie-Louise, comme elle; ils disent que le roi défunt et la reine, sa première femme, sont convenus dans le ciel de marier ensemble le roi son neveu et la reine sa nièce. » Après les longs préliminaires qui avaient précédé la déclaration officielle du mariage, les fêtes commencèrent à Turin. La ville fut illuminée trois soirs de suite. Le jour suivant. Son Altesse le duc déclara, comme envoyé extraordinaire à la Cour d'Espagne, M. le marquis de Cirié afin de passer, avec Sa Majesté, les actes conve-
nables pour le mariage au nom de Son Altesse Royale.
Tout paraissait devoir marcher rapidement désormais; cependant Louis XIV n'était pas complètement rassuré sur les bonnes intentions du duc, et le nonce partageait ses inquiétudes en voyant Victor- Amédée rester à Turin, au lieu de rejoindre le camp de Goïto et l'armée qu'il devait commander. On redoutait toujours une entente secrète du duc avec l'empereur Léopold.
Le nonce écrit à Rome :
« Son Altesse donne de bonnes paroles à MM. les ambassadeurs de France et envoyés d'Espagne ; mais, malgré cela, les seigneurs ne laissent pas de s'apercevoir qu'elle a peu de bonne volonté de se rendre au camp, s'excusant tantôt par un prétexte, tantôt par un autre, et quoiqu'elle prétende vouloir y aller dans peu de jours, il est certain qu'elle préfère attendre le marquis de Gastel Rodrigue, envoyé extraordinaire du roi d'Espagne, et, quand celui-ci sera à Turin, elle cherchera à prolonger jusqu'à ce que le mariage soit effectué. Les ambassadeurs ne cessent cependant de le prier de partir...
» Jeudi soir de la semaine dernière, un courrier
a été expédié par le marquis de Castel Rodrigue avec des lettres par lesquelles il annonce avoir été choisi par Sa Majesté Catholique pour venir accomplir les premières cérémonies du mariage de la princesse', c'est-à-dire la demande et les fiançailles, et lui offrir les bijoux; Sa Majesté Catholique désirant que la princesse arrive en Espagne au mois de septembre, M. de Castel Rodrigue a entrepris le voyage pour être ici en juillet. On prépare le logement qui lui est destiné dans le palais de l'abbé Granieri, où il sera installé pendant tout le temps de son séjour dans cette ville ^ »
Aussitôt le mariage publié, le roi d'Espagne envoya son portrait à la princesse par un courrier extraordinaire. 11 était accompagné d'un billet écrit de sa propre main en langue française et dont le nonce était parvenu à obtenir la copie :
A Madrid, ce 29 juin 1701.
« Je ne saurais. Madame, laisser partir mon pourtrait sans y joindre un compliment pour vous
1. Le motif dece choix est assez pailiculier. Le marquis de Castel Rodrigue l'avait emporté sur ses concurrents, parce qu'il avait déclaré se charger de tous les frais de son ambassade.