‹ Une Reine de douze ansChapitre 11 sur 115 · Dépêches du nonce; Archives secrètes du Saint-Siège · texte numérisé non relu

Dépêches du nonce; Archives secrètes du Saint-Siège

et VOUS marquer en même temps l'impatience que j'ai de pouvoir vous dire moi-même, sans l'entremise de personne, tous les sentiments que j'ai pour vous. Je ne sais si ce billet vous sera rendu avec la fidélité qu'on m'a promise; mais, quand il tomberait entre les mains de Madame la duchesse de Savoie, et que j'en serais sûr, je ne me priverais pas pour cela du plaisir que j'ai de vous donner des marques de mon souvenir, de mon empressement et de ma tendresse.

» FILIPPE V. »

Le porteur de la lettre la remit fidèlement à la petite princesse, qui fut charmée de la recevoir directement, sans passer par aucun intermédiaire officiel. Elle se hâta de la faire lire aux deux duchesses et prit aussitôt la plume pour répondre elle-même à son royal fiancé, auquel elle envoya en même temps son portrait en miniature. Sa réponse ne ressemble pas aux lettres que nous donnerons plus tard, mais son style cérémonieux indique un tour d'esprit curieux. Marie-Louise se rendait parfaitement compte, avec sa précoce intelligence, qu'une reine de douze ans avait de grandes chances d'être traitée en enfant, et elle ne le voulait à aucun prix, ayant, malgré sa grâce et

sa gentillesse, une grande hauteur dans le caractère. Elle désira que la première lettre que le roi d'Espagne recevrait d'elle fût celle d'une femme et non d'une petite fille.

A Turin, 20 juillet.

« Monseigneur,

» Je ne pouvais pas recevoir d'une manière qui fût plus agréable pour moi le portrait de Votre Majesté, qu'il lui a plu de me faire tenir, qu'en le voyant accompagné de la lettre dont elle a daigné m'honorer avec tant de marques de ses royales bontés. L'un et l'autre me sont infiniment précieux et j'en conserve tous les sentiments de la plus respectueuse reconnaissance que je dois à Votre Majesté. Je la supplie très humblement d'en être bien persuadée et de croire que j'ai l'honneur d'êtrç plus que personne. Monseigneur,

» de Votre Majesté, la très humble et très affectionnée servante et cousine,

La première lettre de félicitations que reçut Philippe, au sujet de son mariage, fut écrite de la main même de la duchesse de Bourgogne, sa

future belle-sœur avec laquelle il était intimement lié avant d'avoir quitté Versailles.

« Votre Majesté ne saurait douter de ma joie, lui écrit-elle, soit que je considère la grandeur du mariage de ma sœur ou son bonheur personnel. Le mien serait complet si nous pouvions tous passer notre vie ensemble et vous tenir tous deux dans ce cabinet. Mais il me paraît que vous l'avez bien oublié et que vous n'écrivez qu'avec la gravité d'un vieux roi d'Espagne. Je voudrais pourtant bien avoir un commerce plus gai avec vous et avec elle quand vous l'aurez près de vous. Car je puis assurer à Votre Majesté que j'ai pour elle une très grande tendresse et qu'elle n'est pas oubliée en ce pays ici. Nous parlons souvent de Votre Majesté et la regrettons beaucoup; si je savais de quoi elle aimerait à savoir des nouvelles, je lui en manderais, mourant d'envie de contribuer à son plaisir et de lui marquer en tout les sentiments que j'ai pour elle... »

Les deux sœurs s'aimaient tendrement et l'on attendait avec autant d'impatience, à Versailles qu'à Turin, les nouvelles de l'arrivée du marquis de Castel Rodrigue. Les préparatifs de sa réception

étaient terminés quand on apprit qu'il était arrivé vers l'heure du dîner.

Il avait rencontré au delà des portes de Suze les carrosses de monseigneur le duc, qui avaient été envoyés au devant de lui pour l'amener. Il se fit conduire aussitôt à la Cour pour rendre visite à Son Altesse, à mesdames les duchesses et à la princesse. Après un compliment fort court, il fut conduit au palais de M. le comte Granieri.

La veille, les contrats matrimoniaux avaient été signés, ils stipulaient une dot de trois cent mille écus, et pourvoyaient au règlement des héritages futurs, du douaire pour la reine, en cas de mort du roi, etc., etc.

Le mariage par procuration devait être contracté à Turin le jour qui précéderait le départ de la reine.

Le nonce écrit :

« Le seigneur qui représentera le roi d'Espagne sera M. le prince de Carignan. 11 est décidé que la princesse partira à la fin du mois d'août; la date dépendra de celle de l'arrivée à Nice des galères de Naples, pour lesquelles on a expédié un courrier extraordinaire au vice-roi, afin qu'il les envoyât avec tout l'empressement

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possible, le voyage devant se faire par mer de Nice à Barcelone, où se trouvera le roi.

y> La princesse partira de Turin avec mesdames les duchesses, la princesse de Carignan et ses deux filles, toutes dans le même carrosse, et elles l'accompagneront jusqu'à Borgo San Dalmazo, au pied de la montagne. Les princes de Carignan et de Soissons accompagneront la reine pour la servir jusqu'à Barcelone, outre madame des Noyers et une demoiselle, qui iront avec elle en Espagne ainsi que la princesse de Masserano, plus quatre dames piémontaises, deux demoiselles de chambre, un chapelain et un médecin.

» M. le marquis de Drovero ira en qualité d'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté Catholique, à Barcelone, et une fois qu'il aura remis la reine il s'en ira avec les susdites dames et la suite sur les galères de Naples jusqu'à Nice.

» Le marquis de Castel Rodrigue aura la surintendance de tout et, sauf s'il était contraint par la nécessité de toucher terre à Marseille, Toulon ou autre lieu, il devra voyager tout droit sans entrer ni s'arrêter en aucune des villes devant lesquelles il passera. »

Ce programme détaillé, envoyé à Rome par le

nonce, s'exécuta de point en point et toutes les signatures étant données, le duc de Savoie se décida enfin à quitter Turin pour rejoindre son corps à Goïto. Louis XIV l'apprit avec satisfaction comme étant une marque de la sincérité de son alliance.

Le départ du duc pour le camp causa le plus violent chagrin à Marie-Louise, qui comprit bien, quoiqu'on le lui cachât, qu'elle ne reverrait pas son père avant de partir pour l'Espagne. Elle en fut inconsolable pendant quelques jours et s'enferma dans son appartement pour pleurer sans contrainte. Victor-Amédée voulut par ce départ subit éviter des adieux déchirants pour sa fille et pénibles pour lui. Malgré le peu d'expansion que témoignait le duc en général, il avoue cette fois-ci son profond chagrin. «Je vous envoie mes lettres, écrit-il au comte de Yernon ' ; je ne puis vous en dire davantage, étant accablé d'avoir quitté ma fille hier. » Il n'avait pas voulu assister à l'entrée officielle du marquis de Castel Rodrigue qui eut lieu avec beaucoup de magnificence.

Le lendemain de cette cérémonie le marquis rencontra au Cours la princesse; il descendit de

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