Son ambassadeur à Paris
REIXE D ESPAGNE. 43
son carrosse, se porta à la portière de celui de la future reine, mit un genou en terre et lui baisa respectueusement la main. Cette galanterie espagnole, à laquelle on n'était pas habitué à la Cour de Savoie, plut fort à Marie-Louise.
Enfin le dimanche 11 septembre, après-midi, eut lieu le mariage de la princesse, qui se fit dans la chapelle du Saint-Suaire. Sa Majesté Catholique était représentée parle prince de Carignan. Immédiatement après, la reine se rendit dans son appartement, accompagnée de mesdames les duchesses; elle reçut les compliments des magistrats et ceux des dames admises au baisement de mains.
Le soir du même jour, le marquis de Gastel Rodrigue eut une audience publique, de mesdames les duchesses et de la reine elle-même, et le jour suivant il offrit à Marie-Louise différents présents. Le premier était une belle écritoire de bois des Indes, garnie d'argent, avec de petites statues d'ivoire, et remplie de galanteries variées. Le second, une cassette avec le service pour le chocolat, consistant en douze tasses, dont deux étaient en or, et les autres d'argent, avec leurs assiettes et leurs cuillers ; une chocolatière, une boîte pour le sucre et pour le chocolat. Le troisième était une cassette contenant toute Tar-
genterie pour le service de la table de la princesse pendant son voyage. Enfin le quatrième était une autre cassette de cristal montée en or, pleine de gants, d'éventails et de fantaisies diverses.
Madame la duchesse mère reçut une caisse de chiavone des Indes, incrustée de perles mères, avec des gants, des dentelles, des éventails, du chocolat et des parfums d'Espagne ; la duchesse Anne deux petites cassettes du même bois, avec un lustre d'argent doré, et les cassettes pleines des mêmes galanteries dont il est question plus haut. Les bijoux, pierreries, diamants, etc., ne devaient être offerts à la jeune reine qu'à son arrivée à Madrid. Les dames de la Cour et de la noblesse furent également comblées de cadeaux par le marquis et enfin il termina ces libéralités en distribuant ses cinq beaux carrosses.
Le soir de la célébration du mariage, toute la ville fut illuminée et le lundi matin la reine partit, saluée par cent coups de canon.
Le comte d'Ales, capitaine des gardes de M. le duc de Savoie, était arrivé à Turin le vendredi soir, expédié par Son Altesse Royale pour complimenter la reine et la féliciter en lui souhaitant un heureux voyage.
Marie-Louise était accompagnée par mesdames
les duchesses, prince et princesse de Carignan et autres dames et cavaliers dans des carrosses à six chevaux. Elle alla dîner à Carignan et soupa le soir avec sa suite à Racconigi, où le prince de Carignan leur avait préparé un magnifique appartement avec de fort belles illuminations. Le lendemain elle se remit en route.
Ce fut le 15 septembre, au pied du col de Tende, qu'après bien des pleurs et de tristes adieux, la jeune reine se sépara des duchesses et des prince et princesse de Carignan. Elle commença dès le lendemain une correspondance régulière avec sa mère et sa grand'mère, nous donnant ainsi ses premières impressions après sa séparation d'avec sa famille ; nous nous garderons bien de toucher à la forme naïve et charmante de ces lettres, quoiqu'elles laissent grandement à désirer sous le rapport de leur style enfantin.
De Tende, ce 16 septembre.
« Je suis bien persuadée, ma très chère grand'maman, de la douleur que vous aurez sentie en nous séparant, par l'amitié que vous m'avez toujours témoignée. Je vous assure que la mienne n'est pas moindre. Je vous supplie de ne me pas
dire « Majesté », car le nom de votre chère petite fille m'est beaucoup plus agréable. Il n'y a pas besoin de me recommander d'avoir de l'amitié pour vous, ma très chère grand'maman, car elle est bien grande et accompagnée d'un très grand respect... »
Elle écrit à sa mère :
SospeP, 17 septembre.
« Je suis bien aise, ma très chère maman, que madame Cavalieri ait oublié ma boîte, puisque cela m'a procuré le plaisir de recevoir de vos chères lettres. Carlin est arrivé ce matin quand il sortait de la messe et m'a donné de vos nouvelles qui m'ont bien fait plaisir, puisqu'elles sont bonnes. J'avais oublié de vous dire, dans ma dernière lettre, que nous avons couché à Tende... Je fis jouer la baronne Palavicini, madame de Cirié et le marquis de Sales à l'hombre, et moi j'allais et venais, et je tins le jeu de madame de Cirié, pour lui apprendre. A la place de faire collation, je pris du thé, à cause que j'avais mal à la tète.
1. Ville des États sardes, à vingt-trois kilomètres nord-est de
Nice.
et après cela nous allâmes au Salut à l'église cathédrale, qui est assez belle à proportion du bourg. Un peu devant' souper, M. de Castel Rodrigue vint dans ma chambre avec le marquis de Drovero qui me dit qu'ils n'avaient point avec eux la règle pour mon voyage et qu'ils ne savaient point ce qu'elle disait sur le chapitre de manger seule ou avecles dames, et qu'ils croyaient qu'il était impossible que je mangeasse seule sur les galères, et qu'ainsi ce serait faire tort à nos dames de ne pas manger avec elles et que nous pouvions le faire si nous voulions ; ainsi nous avons commencé hier au soir avec grand plaisir...
» Nous sommes partis ce matin à la même heure que hier, et nous sommes arrivés à Breil à onze heures et repartis à trois pour Sospel où nous venons d'arriver... De dessus la colline nous ne pûmes pas voir la mer à cause que le temps n'était pas fort clair. Ce matin nous avons passé toutes les horreurs des ténèbres. Assurément, toutes ces montagnes et rochers sont terribles et effroyables.
» Vous me faites compliment, ma chère ma-
1. Marie-Louise écrit toujours devant au lieu d'avant; c'est une tournure italienne.
man, sur ma naissance; c'est bien plutôt à moi à vous le faire et vous remercier de m'avoir mise au monde.
» Hier au soir, M. de Gastel Rodrigue voulait faire une galanterie espagnole, c'est de nous faire jouer au quintillo, c'est-à-dire l'hombre en cinq, et voulait nous donner des marques d'or qu'il a fait faire. Mais il ne l'a pas pu, à cause que nous ne jouâmes pas.
» Ma chère maman, j'ai une grande tristesse dans le cœur, très grande, et principalement la nuit, quand je m'éveille et me trouve comme cela toute seule ; je vous assure, ma chère maman, que j'ai bien senti, dans cette occasion, les bontés que vous avez eues pour moi, par l'amitié que je sens pour votre chère personne ; et je suis bien fâchée de n'avoir pas assez d'esprit pour pouvoir mieux vous l'exprimer, aussi bien que le respect que j'ai et qui sera toute ma vie très grand... »
Le voyage se poursuivit, jusqu'à Nice, sans aucun événement digne d'être rapporté. La petite reine y arriva le 18 septembre; elle s'attendait à trouver dans cette ville la princesse des Ursins, dont sa grand'mère lui avait longuement parlé et
REIXE D ESPAGNE. 49
de façon à lui en donner fort bonne opinion. Cette dame avait été choisie par Louis XIV et madame de Maintenon (qui jouait toujours un grand rôle dans les décisions du roi), pour accompagner la jeune reine en Espagne, en qualité de camarera mayor^ Marie-Louise apprit que, pour éviter les embarras du cérémonial, la princesse ne lui serait présentée qu'après son embarquement sur la galère.
La reine écrit quelques jours après :
Nice, 24 septembre.
« Je suis bien contente, ma chère maman, car j'ai reçu deux de vos chères lettres aujourd'hui... Les premiers jours que je fus arrivée, la mer était tout à fait calme, mais hier et avant-hier elle était fort agitée, ce qui nous avait un peu épouvantés. Cependant, comme Dieu veut, aujourd'hui elle retourne à être calme.
» Je ne vous parle pas de la magnificence des galères, car bientôt madame de Berteng vous le dira mieux que je ne pourrais, moi qui ne les ai pas encore vues. Toutes les quatre dames et