CHAPITRE IV
Tristesse de la reine. — Elle est très souffrante du mal de • mer. — Elle demande à Louis XIV la permission de voyager par teiTe. — Elle lui est accordée. — Départ de Toulon. — Belle réception de l'intendant, M. de Vouvray. — Cadeau de madame de Grignan. — Lettre de la reine à son père. — Le roi attend la reine avec impatience et lui écrit des lettres fort galantes.
C'est à ce moment-là que la petite reine commença à éprouver un sentiment de tristesse et d'isolement bien naturel. Elle s'était successivement séparée de tous ceux qu'elle aimait, et son chagrin était d'autant plus vif que ses relations de famille étaient plus tendres. Les premières journées à bord de la galère furent extrêmement dures ; elle souffrait du mal de mer, s'effrayait de son isolement et commençait à redouter l'inconnu au devant duquel elle marchait.
Elle écrit à sa mère :
Antibes, 28 septembre.
« Je suis bien aise d'avoir une occasion pour vous donner de mes nouvelles, ma très chère maman. Je commencerai par vous dire que je ne croyais jamais de pouvoir partir hier, car l'on avait ordonné pour le matin, et quand il fut heure raisonnable, ils me vinrent dire que je ne pouvais pas m'embarquer ; il y eut de grandes choses : tantôt ils disaient que je pouvais aller, un moment après ils redisaient le contraire. A la fin je partis de Nice à trois heures ; je reçus votre chère lettre un moment avant de partir; je croyais que le courrier qui vous fut dépêché reviendrait, et j'ai été bien attrapée quand M. de Gastel Rodrigue me dit qu'il ne revenait plus. J'ai fait votre commission à l'égard de madame des Ursins; je vous assure qu'elle est très aimable et a beaucoup d'esprit; mais avec cela, je ne laisse pas que de bien regretter les autres dames, que j'ai quittées avec un grand regret. Hier j'eus un peu de mal et je vomis, ce qui me fit craindre les journées à venir. La nuit passée, madame des Ursins a couché dans ma chambre, aussi bien que madame des
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Noyers, qui a aussi beaucoup souffert; nous avons eu toutes trois, toute la nuit, des punaises qui nous ont tenues réveillées; je me porte pourtant fort bien.
» Ce matin le vent était contraire; ainsi, après dîner, nous sommes venues ici pour y coucher et pour ne pas avoir de punaises. Je devais commencer ma lettre par vous dire la magnificence de notre galère; mais mon mal m'en a un peu dégoûtée, ce qui me fait avoir une grande envie que mon trajet de mer soit fmi.
» Je suis ici dans une grande tristesse, car c'est le plus vilain village qui se puisse voir.
» J'oubliais de vous dire le plus beau : c'est que dès que nous sommes arrivés, M. de Lucque m'a donné une très belle collation et, après cela, il y a eu une petite musique assez jolie ; mais vous croyez bien, ma chère maman, que cela ne m'a pas du tout réjouie. Je commence à penser comment je pourrai vivre en Espagne sans une seule Piémontaise, car à cette heure que j'en ai encore, cela commence à me faire un certain effet; mais d'un autre côté, j'espère que le roi fera toute ma consolation.
» Les Espagnols ont été bien contents de moi ce malin que je me suis habillée de blanc. J'ai mis
ma robe de chambre brodée, car l'autre est trop pesante pour la saison. Je vous remercie bien, ma très chère maman, de m'avoir envoyé la lettre de Madame '. J'ai appris par cette lettre la mort du pauvre roi d'Angleterre. Je plains bien la reine, car Madame me mande qu'elle est dans une grande affliction et qu'elle fait pitié.
» Je suis bien fâchée du mal que papa a eu ; mais j'espère qu'il n'aura pas été plus grand que le mien. Vous avez regretté, ma chère maman, de n'être pas venue à Nice; je vous assure que j'ai bien fait la même chose aussi de mon côté ; mais si vous y fussiez venue, nous serions séparées à l'heure qu'il est ; ainsi il faut prendre patience. Mon cœur est si serré que je ne puis pas vous en dire davantage, sinon, ma très chère maman, de vous assurer de mon amitié et vous embrasser du meilleur de mon cœur.
» Soyez persuadée que j'ai un si grand respect et une si grande tendresse pour vous que je ne sais de quels termes me servir pour vous l'exprimer. »
La pauvre reine de douze ans, en vraie petite fille, cherche à se consoler auprès de sa mère. Dès
1. Cliai-lotte-Élisabeth de Bavière, seconde femme de Jlonsieur.
le moment où son mariage fut décidé, Marie-Louise avait adroitement interrogé autour d'elle ceux qui avaient pu voir et entretenir Philippe V. On lui en avait fait le portrait le plus flatteur, mais la reine n'osait pas s'y fier tout à fait. Les lettres de sa sœur, la duchesse de Bourgogne, étaient celles qui la renseignaient le mieux; mais elles restaient muettes sur bien des points. Le roi était pourtant la seule pensée un peu réconfortante à laquelle elle s'attachait; la vue de son portrait lui avait fait le plus vif plaisir ; elle le regardait sans cesse et avait voulu l'emporter avec elle sur la galère.
Avant l'arrivée de Philippe à Madrid, on le disait fort laid ; ses portraits font foi du contraire : il était très bien fait et le plus beau des trois fils du Dauphin.
Madame de Maintenon écrivait :
« Tout ce qu'il dit est bien dit, plein de sens et de droiture ; mais le ton et la lenteur avec lesquels il parle sont très désagréables ; peut-être la gravité espagnole s'en accommodera-t-elle mieux à Madrid que nous à Versailles. »
Son caractère était excellent , naturellement porté au bien; son éducation ne lui avait point donné l'habitude de commander ; il était souvent arrêté par la crainte de mal faire, et sa timidité
le rendait indécis sur les moindres choses. Il fallait lui apprendre à se déterminer par lui-même et lui faire sentir que désormais il était le maître. La petite reine ne devait pas être déçue dans l'espoir de trouver chez le roi une compensation à ses peines ; mais avant de l'avoir rejoint, elle ne peut s'empêcher de laisser percer sa tristesse dans les lettres qu'elle écrit à sa mère. Gela inquiétait beaucoup la duchesse, comme l'indique la réponse de sa fille.
De Toulon, le 6 octobre.
« Je crains devons avoir fâchée, ma chère maman, par ma dernière lettre; si cela est, je vous en demande bien pardon et vous assure que, si vous souhaitez, je ne vous parlerai jamais plus sur ce chapitre ; je remettrai tout entre les mains de Dieu.
» Le courrier me trouva encore à Antibes, mais j'en partis le lendemain au matin; ce jour-là je n'eus point du tout mal; mais avant-hier le temps était fort mauvais et pendant le chemin que nous limes qui est des îles d'Yères ici, je fus bien malade quoique je fusse couchée, car c'était le matin; le mauvais temps me fait séjourner ici.
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» Hier au soir nous allâmes à la maison de ville où je trouvai les consuls qui voulaient me faire un très beau présent, c'est-à-dire de fort belles et riches étoffes et de ces sortes de choses-là. Mais le marquis de Castel Rodrigue ne voulut pas, à cause qu'il aurait fallu leur en faire un autre; ainsi ils ne m'ont donné que des gants, des pommades, de l'eau de fleur d'orange et- de la reine de Hongrie; le même marquis ne voulut pas que je couchasse à terre; ainsi nous nous en retournâmes sur la galère. »
Marie-Louise ne peut s'empêcher de regretter un peu le beau présent des consuls, et elle ne se gêne pas pour se moquer de l'avarice du marquis de Castel Rodrigue, auquel elle en veut fort de ne pas la laisser coucher à terre.
« Ce port ici est parfaitement beau, écrit-elle encore de Toulon, et il est fort grand. Aujourd'hui nous irons voir un vaisseau dont j'en suis bien aise, n'en ayant jamais vu. J'ai fait, ma très chère maman, toutes vos commissions. Madame des Ursins devient tous les jours plus agréable et elle n'est pas de ces femmes gênantes comme je croyais.
» Le roi d'Espagne nous a envoyé deux hommes
dans des felouques, et par eux, nous avons ainsi su que le roi devait arriver à Barcelone le dernier du mois passé. Je ne puis pas vous faire une lettre plus longue, car je vais écrire au roi de France par un courrier que nous lui envoyons, pour lui demander permission d'aller par terre si le temps ne permet pas que l'on aille par mer comme l'on croit; car il est bien difficile à se raccommoder aisément dans la saison que nous sommes.
» Je finis, ma chère maman, en vous suppliant d'avoir toujours un peu d'amitié pour moi... »
Toulon, 9 octobre.
« Je suis bien aise de trouver si souvent des occasions, ma très chère maman, pour vous donner de mes nouvelles; j'ai eu un peu de migraine, causée, à ce que dit le marquis de Castel Rodrigue et le comte de Lemos, d'avoir trop mangé, quoique je ne mange pas davantage qu'à Turin. Je me porte bien à présent; le mauvais temps nous arrête ici, dont je suis bien fâchée, car j'ai assez vu ces lieux et j'aurais plaisir d'aller voir Marseille en attendant que le courrier de France revienne.
» Tous ces jours-ci nous sommes toujours venus
ici chez l'intendant, où il nous a fait très bonne chère. Jeudi passé je vous écrivis que nous devions aller voir un vaisseau; le mauvais temps nous en empêcha et à la place Ton nous mena voir l'arsenal qui est un très beau et fort grand bâtiment; vendredi je ne sortis pas d'ici, à cause de mon mal de tête, sauf le soir pour retourner sur la galère, car le marquis de Castel Rodrigue a toujours continué son opinion de ne pas vouloir me laisser coucher à terre. Hier, qui était samedi, le temps nous permit d'aller voir le vaisseau que je trouvai bien grand quoiqu'il soit des moyens; il me paraît que l'on doit être plus commodément dans ces bâtiments que sur les galères. Après cela nous fûmes nous promener dans le jardin du roi, qui est assez beau, et en même temps dans la ménagerie de M. de Vouvray qui est là auprès, nous trouvâmes dans l'orangerie une très belle collation. Tout cela serait merveilleux si nous le pussions partager ensemble, ma chère maman. » La princesse des Ursins m'a donné une très belle robe de chambre, de ces étoffes des Indes, fort riche et fort agréable. Je crois que madame de Berteng vous aura fait une ample relation des choses de Nice; mais assurément, quand l'abbé Delmare retournera à Turin, il aura de quoi vous
divertir, et même vous faire rire, principalement sur les manières des Espagnols.
» Hier au soir, les dames de ce pays dansèrent dans mon antichambre, et madame des Ursins avait envie que j'en fisse autant dans ma chambre, ce que je fis très volontiers. Le marquis de Gastel Rodrigue voulut bien danser aussi, lui, ce qui nous fit un peu rire... Je vous prie de vouloir bien embrasser mes chers frères de ma part et de faire mes compliments à leurs deux nourrices... »
La même à la même.
Toulon, 11 octobre.
« Ah! que ce pays-ci est agréable, ma chère maman, puisque j'ai si souvent des occasions de vous écrire; cela est bien commode, car l'on peut écrire trois fois la semaine en toutes les parties du monde.
» Je vous dirai sur ma santé que je me porte assez bien, hormis un petit rhume que j'ai. Ce matin je croyais que nous partirions; mais le temps s'est regâté plus que jamais et sur cela le marquis de Gastel Rodrigue m'a permis de coucher un soir à terre; mais j'espère qu'il consentira que
nous y couchions tous les soirs, c'est-à-dire le temps que nous demeurerons encore ici ; pour moi je crois que le courrier de France nous y retrouvera, le temps étant tout à fait impraticable. Deux tartanes qui étaient parties d'ici pour Marseille ont été obligées de s'en revenir au plus vite aussi bien qu'un vaisseau marchand.
» Le couvent de Sainte-Marie, que je fus voir dimanche, est fort petit et fort laid ; aujourd'hui, je ne sais pas encore où nous irons, ayant déjà vu ce qu'il y a de plus beau à voir.
» Je finis, ma très chère maman, avec grand regret, mais l'abbé Delmare est ici qui me dit de ne pas tant écrire, cela me faisant mal. Ainsi, ma très chère et aimable maman, souvenez-vous toujours de moi, je vous en prie, et croyez que j'ai une sincère amitié pour vous, que j'honore et estime autant qu'il m'est possible. 11 me semble qu'il y a un siècle que je n'ai reçu de vos chères nouvelles ; je sais bien que ce n'est pas votre faute... »
Marseille, 15 octobre.
a Le présent de madame de Yaudemont me fait grand plaisir, puisqu'il me donne l'occasion de vous écrire, ma chère maman ; c'est la toilette
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de cristal de roche qu'elle m'a envoyée ; elle est très belle et fort complète ; je vous envoie la liste de tout ce qui est dedans.
» Je vous écrivis hier que nous devions aller à une illumination que l'intendant faisait; Ton ne peut voir rien de plus beau que cette fête ; premièrement l'on a commencé par des feux, le jardin était illuminé, mais d'une manière fort agréable ; après cela, nous allâmes dans la salle d'armes où tout y était arrangé et aussi illuminé à merveille, et de temps en temps l'on trouvait une musique ou quelque entrée fort jolie ; mais je ne veux pas vous en dire davantage, car j'ai dit à l'abbé Delmare de vous en faire une exacte relation.
» Nous attendions hier le courrier de France ; mais il n'est pas encore arrivé et un homme l'a rencontré qui dit qu'il allait bien doucement, ce qui fait croire qu'il n'arrivera que demain ou après-demain.
» Les Piémontais n'ont pas lieu, je vous assure, d'aimer les Espagnols, car ils les traitent si mal que cela fait compassion sur toutes choses et principalement le contrôleur Baptiste, car ils le grondent presque tous les jours, lui disant qu'il ne fait point faire bonne chère et, en attendant, ils ne lui donnent rien pour la faire.
» Bon Dieu, quelle différence il y a entre les Français et les Espagnols! nous le voyons bien à cette heure que nous sommes ici en France.
Je suis bien contente d'avoir quitté les galères dans l'espérance de n'y plus retourner ; oh ! ma chère maman, quelle désagréable voiture c'est, à mon gré, que celle de la mer ! Je vous demande bien excuse si je dis cela, car il me paraît que vous l'aimez assez ; mais je suis sûre que, si vous y eussiez fait un voyage, vous ne l'aimeriez pas, car, avoir toujours toutes ces mauvaises odeurs que l'on a, cela est bien désagréable, avec les autres désagréments qu'il y a encore; car la nuit l'on ne peut pas dormir à cause des punaises, le jour vous croyez d'aller mourir par tous les maux de cœur. Enfin, j'espère ne jamais plus y retourner de ma vie. L'année qui vient, quand je reviendrai à Milan, nous viendrons par terre. Je vous prie, ma chère maman, de vouloir bien dire l'amitié que j'ai pour la mer à madame Doria, elle qui l'aime tantl... »
On voit au commencement de sa lettre que la jeune reine ne se gène pas pour blâmer les Espagnols.
Cette impression ne fera que s'accentuer, jus-
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qu'au moment, où, les connaissant mieux, elle finira par s'y attacher sérieusement :
Marseille, ce 17 octobre.
« ... Nous n'avons pas encore notre permission, mais nous espérons l'avoir bientôt. Je vous demande bien pardon si mes lettres ne sont pas bien faites ; mais je crois que vous aimerez mieux qu'elles soient de mon st3'le et qu'il y ait quelques fautes... Je suis bien fâchée de n'avoir pas un jjcu d'esprit pour vous pouvoir assurer de mon respect et de la tendresse que j'ai pour vous, en quelques bons termes; mais, ma chère grand'maman, elle est si grande que je ne puis pas assez vous l'exprimer.
» Depuis que ma lettre est finie, nous avons eu le courrier de France qui nous a apporté la permission d'aller par terre. »
On est fort surpris, en lisant ces lettres, de voir que la reine n'osait point prendre sur elle de voyager par terre, quoique la mer l'incommodât fort ; mais cette dépendance absolue s'étendait à toutes les affaires de la Cour et de l'État à Madrid. Les ordres partaient de Versailles et il fallait les exécuter.
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La reine pressait, le plus possible, son départ de Marseille, car, non seulement elle redoutait la mer, mais elle éprouvait encore une vive impatience de voir le roi.
20 octobre.
« Voilà la dernière fois, ma très chère grand' maman, que je vous écris d'ici ; car nous partirons demain au matin et allons coucher à Aix, et puis nous continuerons notre route le plus gaiement que nous pourrons...
» Madame de Grignan^ qui est gouvernante de la Provence, m'a fait un très beau présent : c'est de toutes sortes de gants, de jupes piquées, de pièces d'étoffe des Indes, et une très belle tasse de porcelaine doublée d'or avec sa cuiller de même. Je vous envoie une pièce d'étoffe; je suis bien fâchée qu'elle ne soit pas un peu moins laide; mais je crois qu'elle pourra vous servir en robe de chambre. Je vous l'envoie amarante pour cela ; j'espère que vous accepterez ma bonne volonté. J'espère avoir toujours un peu de part dans votre amitié, ma très chère grand'maman ; car je vous