‹ Une Reine de douze ansChapitre 17 sur 115 · Manzin clait une de ses femmes de chambre [)iémoulaise · texte numérisé non relu

Manzin clait une de ses femmes de chambre [)iémoulaise

trouver toute seule avec ces Espagnoles. Madame des Noyers vous dira comme tout s'est passé... » Je vous embrasse de tout mon cœur. »

C'est à Figueras que Marie-Louise devait retrouver le roi ; celui-ci, dans son impatience de la voir, vint incognito à sa rencontre ; dès qu'il aperçut la litière de la princesse il se détacha de sa petite troupe et piqua comme un courrier vers cette litière ; puis il descendit de cheval et se présenta de la part du roi pour savoir des nouvelles de la reine qui se douta aussitôt que le prétendu messager n'élait autre que son époux ; elle le reconnut tout à fait dès qu'il fut près de la litière ; car elle avait regardé souvent son portrait. La conversation s'engagea pendant près d'un quart d'heure, et dans le premier moment la reine feignit de ne point reconnaître le roi ; mais l'émotion l'emportant elle voulut sortir de sa litière ; Philippe sans rien dire l'arrêta avec la main ; alors elle saisit cette main, la prit dans les deux siennes et la retint quelques instants ; puis interrogeant le prétendu courrier, elle lui demanda qui il était ? Sa Majesté remontée à cheval répondit fièrement : « Je suis don Philippe, roi d'Espagne ». Et il repartit au galop.

Ce petit incident romanesque plut fort à la reine, qui avoua ingénument à madame desUrsins qu'elle trouvait le roi fort à son gré.

Aussitôt après l'arrivée à Figueras, la cérémonie du mariage fut célébrée. L'n grand souper avait été préparé, pendant lequel la reine devait être servie par ses nouvelles dames. Les mets étaient apprêtés moitié à l'espagnole moitié à la française, par attention pour la reine qui n'aimait pas la cuisine espagnole. Fort mécontentes de voir cette innovation, ses dames s'avisèrent de renverser tous les plats français et de ne présenter à la reine que les mets espagnols. Le roi surpris ne dit rien, madame des Ursins voulant ménager les dames feignit de ne pas s'en apercevoir, la petite reine eut assez d'empire sur elle-même pour se taire également ; mais, quand elle fut rentrée dans son appartement, elle éclata en sanglots, s'indigna de l'audace de ses nouvelles dames, appela à grands cris ses chères Piémontaises et déclara qu'elle n'irait pas plus loin et qu'elle retournerait dès le lendemain en Piémont.

La nuit arrivée, le roi qui était allé se déshabiller, attendait qu'on l'appelât ; mais la reine déclara qu'elle voulait coucher seule et repartir le lendemain. Elle exprima sa volonté avec tant

de force et témoigna une résolution si arrêtée de retourner en Piémont, que Louville, Mersin et madame des Ursins fort effrayés passèrent la nuit en délibération sur ce qu'il y avait à faire en telle occurrence, pour venir à bout de cette enfant si résolue.

On s'aperçut dès le lendemain que la fierté de la reine offensée de l'impertinence de ses dames espagnoles était la principale cause de sa colère, beaucoup plus que le départ des dames piémontaises. On s'empressa d'exiger toutes les soumissions imaginables des dames du palais : excuses, regrets, tout fut mis en œuvre pour lui donner satisfaction ; une fois certaine d'être désormais traitée en reine, elle consentit à rester.

Le duc de Médina Sidonia et le comte de San Este van, consultés sur l'attitude que devait prendre le roi après cette scène violente, furent d'avis de laisser s'écouler la journée sans que Leurs Majestés se vissent en particulier, ce qui eut lieu ; le soir le roi prit congé de la reine et se retira chez lui, la laissant un peu interdite. Le lendemain, réconciliation complète ; la journée se passa fort bien et le soir le roi sollicita l'entrée de la chambre de la jeune reine qui ne lui fut point refusée.

L'incartade des dames du palais ne servit pas

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peu à la future influence de madame des Ursins, en lui faisant connaître la hauteur naturelle du caractère de la petite reine et sa force de volonté. Elle comprit qu'elle ferait fausse route en la traitant en enfant. Elle se montra au contraire souple et respectueuse, témoignant la plus vive indignation de la conduite des dames espagnoles, qu'elle ne demandait pas mieux que de détruire d'avance dans l'esprit de la reine, et celle-ci, entourée d'inconnus, crut n'avoir de ressource qu'en madame des Ursins à laquelle elle se livra tout entière. Ce petit événement fut fort mal pris à Versailles. 11 faut lire dans une lettre de Madame, l'amusant récit qu'elle fait du malencontreux souper :

17 novembre.

« Samedi soir est arrivé M. de Louville, gentilhomme du roi d'Espagne... On n'avait pas prévenu la bonne petite reine qu'on renverrait tous ses gens. Quand le matin elle se leva, elle ne trouva en leur lieu et place que des vieilles femmes laides et affreuses; elle se mit à pousser des cris et voulut repartir avec ses gens. Le roi, qui l'aime déjà de tout son cœur, crut que cela serait possible (il est lui-même un peu enfant encore), il se mit

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aussi à pleurer, s'imaginant que sa femme allait partir, mais on Fa consolé et on lui a dit que ce n'était pas faisable. On a pris ici cet incident en bien mauvaise part ; mais j'ai dit au roi qu'il n'en fallait que rire et s'estimer heureux que la reine eût si bon cœur.

« Les dames du palais qu'elle a auprès d'elle sont de méchantes créatures. La reine demanda qu'on préparât ses repas à la mode française, vu qu'elle ne pourrait manger de la cuisine espagnole. Le roi alors ordonna de faire apprêter pour la reine les mets par des officiers (de bouche) français. Ce que voyant, les dames firent faire la cuisine à l'espagnole, ne lui servirent que ces plats-là et laissèrent de côté les plats français. Le roi se fâcha, défendit aux cuisiniers espagnols de préparer les repas et les fit faire exclusivement à la mode française. Les dames prirent alors les potages et en versèrent tout le liquide, disant que cela pourrait gâter leurs habits. Elles firent de môme avec les ragoûts. Elles ne voulurent pas toucher les grands plats rôtis disant que leurs mains étaient trop délicates ; des autres rôtis elles arrachèrent trois poulets avec leurs mains, les mirent sur une assiette et les apportèrent ainsi à la reine. Il n'est pas possible de trouver de plus

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méchantes femmes et affreusement laides avec cela. . . ' »

Marsin confirme la lettre de Madame ; il ne partageait point l'opinion de Louville et de madame des Ursins sur la cause du mécontentement de la jeune reine, et il écrit à M. de Torcy- :

« Il n'était point question de la maison piémontaise ; nous nous étions trompés en pensant trop politiquement. Il ne s'agissait, selon toute apparence, que de quelque crainte d'être méprisée ; comme la cause a cessé aussitôt, l'effet a cessé immédiatement aussi, et l'union de Leurs Majestés est maintenant parfaite. »

Marsin ajoute que dès à présent on ne peut pas douter que la reine ne gouverne entièrement son mari ; on ne peut pas l'empêcher ; il faut donc

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