‹ Une Reine de douze ansChapitre 19 sur 115 · Émotion dans ce sens sicrnifie fièvre · texte numérisé non relu

Émotion dans ce sens sicrnifie fièvre

Ton faisait quand je partis de Turin n'est pas si faux (jue l'on croyait, car lé roi veut aller ce printemps à Milan, où j'espère aussi d'aller et d'avoir la consolation de vous embrasser moimême. Ce me sera une grande consolation d'avoir le bonheur de revoir mon pays! Enfin, mon très cher papa, je ne pense qu'à cela.

» Les Catalans ont bien voulu donner au roi deux millions pour notre voyage, je ne sais pas s'il sera par mer ou par terre. Je vous assure que s'il est par mer, c'est bien pour retourner avec mon père et ma mère, car, du reste, c'est bien la plus désagréable voiture que j'aie jamais vue,

» Je crois que vous aurez eu de mes nouvelles il y a quelques jours par le comte Sales et aussi que vous aurez trouvé son voyage un peu trop long. Mais pourtant il n'est venu que jusqu'à Marseille, l'inconstante mer en est cause. Si vous êtes encore au camp, vous ne vous soucierez pas d'avoir de si grandes lettres à lire; ainsi, je finis, ne sachant pas trouver des termes qui marquent assez le respect et l'amitié que j'ai pour vous, qui passent toute imagination. »

La reine à sa mère.

Barcelone, 27 novembre.

« J'ai reçu, il y a huit jours, votre chère lettre, ma très chère maman, du 6 de ce mois, par où je vois que vos yeux vont un peu mieux, et je crois que la faiblesse que vous y avez s'en ira bientôt; mais pourtant je ne voudrais pas être cause que votre mal ne durât plus qu'il n'aurait fait ; quoique ce me soit un très grand plaisir de recevoir de vos chères lettres, je ne laisse pas de mieux aimer passer quelques semaines sans en avoir de votre main que de causer ce mal.

» J'ai été aussi, moi, il y a trois jours, un peu incommodée par un très grand mal de tête qui me causa un peu d'émotion de pouls ; mais Dieu merci, cela n'a eu aucune suite et je me porte fort bien ; j'en suis bien aise par toutes sortes de raisons, mais principalement à cause que les médecins ne connaissent pas encore mon naturel ; pourtant, le roi en a un qui est très habile, qui est Français ; mais j'espère de n'en pas avoir besoin de longtemps.

» Aujourd'hui, je vais à un couvent qui s'appelle San Domingo et le roi y vient aussi, à cause

REINE d'eSPAGNE. 93

qu'étant dimanche il ne va pas à la chasse. Je crois que nous ne nous y divertirons pas fort, car tous les couvents ici sont fort vilains et malpropres.

» Les États d'ici nous donnent deux millions pour notre vo^'age d'Italie et nous espérons d'avoir aussi quelque chose des Aragonais que l'on dit très bonnes gens. Ainsi, avec cela, nous ferons à merveille notre voyage de Milan.

» L'on vient me dire que mon dîner est prêt et le courrier aussi n'attend que mon paquet; ainsi, il faut que je finisse, étant fâchée de ce que ma lettre est aussi courte qu'elle est. Soyez persuadée, ma chère maman, que votre Louison vous aime plus qu'elle-même et a du respect pour vous autant qu'elle doit^.. »

La reine écrit à son père :

2 décembre.

« Comme je me flatte, mon très cher papa, que vous n'êtes pas fâché quand vous recevez de mes lettres, avec cette espérance je vous donne de mes

1. Les États d'Aragon étaient assemblés pour le subside qu'ils devaient voter comme don gratuit au roi Philippe; ils se montrèrent fort généreux en lui accordant deux millions.

nouvelles le plus souvent que je puis et je continuerai, si je puis savoir que cela vous agrée.

» Les affaires d'ici ne sont pas encore finies; mais l'on espère qu'elles finiront bientôt, et ce sera une chose bien glorieuse pour le roi que d'avoir achevé ces États d'ici ; c'est une chose que ses prédécesseurs n'ont pas pu faire.

» Notre départ a été différé d'hier à demain ; mais je doute que les affaires permettent que le roi parte demain. J'ai occasion d'être toujours plus contente, car le roi me témoigne beaucoup de bonté pour ne pas dire amitié. Il s'est fort égayé depuis que je suis avec lui, ce qui me fait un sensible plaisir, car je vous avoue que le sérieux qu'il avait ne me plaisait pas du tout.

» Mais je n'ai pas bien du temps pour écrire une autre lettre que j'ai encore à faire; ainsi, je finis, mon très cher papa, ne pouvant assez vous exprimer ma tendresse et le respect que j'ai et aurai toute ma vie pour votre chère personne. »

Le duc répond :

Décembre.

« La lettre que vous m'avez écrite de Barcelone, mon cher enfant, le 10 du mois passé, m'a rem-

REINE d'eSPAGNE. 95

pli d'une véritable joie. J'y ai vu combien vous connaissez votre bonheur ; j'espère que la bonne conduite que vous tiendrez vous l'affirmera tous les jours plus.

» J'arrivai ici de retour de la campagne le 26 du mois passé, et j'attendais avec impatience le départ de l'ordinaire, pour vous témoigner le contentement que j'ai du soin que vous avez pris depuis votre départ, de me donner de vos nouvelles. Les marques de votre amitié me sont plus sensibles que je ne saurais vous dire, puisqu'il ne se peut rien ajouter à la tendresse que j'ai pour vous, qui durera autant que ma vie.

» Le marquis de Cirié arrive dans le moment que je fermais ma lettre ; je me réserve par le premier ordinaire de faire réponse à celle qu'il m'a portée. »

Au début de leur séjour à Barcelone les jeunes souverains et leur Cour passaient leur temps fort gaiement. Voici une plaisante lettre de madame des Ursins à M. de Torcy qui en fait foi.

Barcelone, 16 décembre.

» Je crois, monsieur, que vous n'êtes jamais de meilleure humeur que lorsque vous me faites

riionneur de m'écrire ; mais je vous avoue aussi que je n'ai pas moins de plaisir quand je vous fais réponse. Qui vous a si bien informé du peu d'adresse que j'ai à porter la lampe que le comte de Benavente me présente gravement tous les soirs ? C'est sans doute madame la duchesse de Noailles qui est une causeuse et qui n'est jamais plus aise que quand elle peut me nuire. Ne vous aurat-elle pas dit aussi que je laisse tomber assez souvent le pot-de-chambre du roi? qu'ordinairement je ne sais pas le matin ce que j'ai fait le soir de son épée ? Ce qui me console c'est que vous seriez aussi embarrassé que moi si vous vous trouviez chargé de cet attirail, car sûrement deux mains n'y sauraient pas suffire. Il ne se peut rien changer dans cette cérémonie, le roi ne serait pas obéi, et je me ferais une affaire comme il est arrivé ces jours passés dans une chose beaucoup plus sérieuse néanmoins. Quoique le comte de Marsin doive vous en écrire, je vais vous la raconter, quand ce ne serait que pour avoir le plaisir de vous parler d'un vieux et malin petit singe qu'on appelle ici le patriarche des Indes.

» Le jour de la Conception, le roi et la reine firent leurs dévotions à la grande église. Il fut question la veille de régler le cérémonial, et dans

REINE b ESPAGNE. 97

le temps que Leurs Majestés me faisaient l'honneur de m'en parler, mon petit singe entra. Le roi lui demanda qui devait tenir la nappe? Il répondit que le roi défunt ayant toujours communié seul, c'était lui et le sumilier de corps qui avaient fait cette fonction, mais que, la reine s'}' trouvant, c'était à lui et à moi à avoir cet honneur, quoiqu'il eût encore à leur présenter la coupe. Après qu'il se fut retiré, je représentai à Leurs Majestés qu'il ne me paraissait pas décent qu'à l'autel et aux yeux de tout le monde je figurasse avec un patriarche ; que si cette fonction était ecclésiastique, je ne devais pas y être employée et que si elle ne l'était pas il me paraissait beaucoup mieux que le sumilier la fît avec moi. Le roi loua cette réflexion et envoya aussitôt son confesseur dire au patriarche qu'il donnerait la coupe et que le comte de Benavente et moi tiendrions la nappe. Ce prélat répondit que cela ne se pouvait pas, n'en donna point de raisons et ne fit aucune remontrance là-dessus.

» Le lendemain, dans le temps de la communion, le comte de Benavente prit la nappe qui avait été préparée et je m'approchai auprès de la reine. Mais le petit prélat, plus leste, gagna de la main et présenta au roi une autre nappe qu'il

tira apparemment de sa poche, si courte, qu'à peine l'extrémité arrivait jusqu'à la reine. Le roi ne vit rien, la reine me fit observer ces ridicules par un signe qu'elle eut la bonté de me faire. Quand on fut de retour, le roi me témoigna être fâché qu'on ne lui eût pas obéi. Je rencontrai, quelques moments après, le prélat et je lui dis que tout le respect que je lui devais ne pouvait pas m'empêcher de lui marquer l'étonnement où j'étais qu'il ne fît pas ce que le roi lui commandait et qu'il m'eût privé de faire un service qu'il m'avait dit lui-même être de ma charge... Le patriarche m'a envoyé depuis le père Daubenton pour se justifier. Cette journée fut celle des incidents.

» Quand il fallut approcher le fauteuil du roi plus près du prie-dieu sur lequel Leurs Majestés étaient à genoux, le comte del Priégo, majordome, le prit, le duc d'Ossuna courut pour le lui ôter. Cela fit un petit combat presque au pied de l'autel ; car le premier ne voulait point le lâcher et le second voulait l'avoir, croj^ant l'un et l'autre que ce service regardait leur charge. Le dernier enfin l'emporta à force de coups de coude et par la complaisance de l'autre. Pendant qu'ils se tourmentaient ainsi, je vis le moment que le duc

d'Ossuna, que vous savez, monsieur, n'être pas plus gros qu'un rat, allait être culbuté avec le fauteuil sur la personne du roi et le roi sur la reine. Leurs Majestés ne s'aperçurent pourtant point de cette scène étant l'un et l'autre attentifs à prier Dieu, et le bruit que l'on fait ordinairement dans les églises en ce pays -ci les ayant empêchés d'y faire attention. Avant que d'en sortir je crus à propos d'en avertir le roi afin qu'il empêchât que ces messieurs n'en vinssent aux voies de fait. »

On ne peut conter plus spirituellement ces petits incidents que ne le fait madame des Ursins ; mais ces quelques échantillons de sa conduite sont propres à nous faire connaître qu'elle n'avait pas précisément le goût ni le désir de la paix, et nous verrons plus tard dans ses rapports avec le cardinal d'Estrées, qu'il était difficile à deux caractères aussi différents ou pour mieux dire, aussi semblables de parvenir à s'entendre.

En attendant la réponse de Versailles pour le voyage d'Italie, Philippe et la reine continuaient à jouir des fêtes et des distractions qu'on leur offrait à Barcelone. La belle saison permettait au roi de chasser tous les jours ce qui était pour lui

un plaisir extrême. Cependant il se plaignit un soir en rentrant au palais d'une forte courbature et d'un malaise assez pénible auquel il ne prêta pourtant pas grande attention ; mais le lendemain il ne se trouva pas mieux au contraire, et la reine tout en continuant d'écrire gaiement à sa grand'mère, commença à s'en inquiéter un peu.

Barcelone, 23 décembre.

«... Le roi est tous les jours plus aimable et plus charmant; il est vrai qu'il est presque toujours avec moi, ce qui me comble de joie. Mais ma joie a été bien modérée par une fièvre double tierce continue qui tient le roi depuis lundi et comme il n'a pas encore eu la petite vérole ni la rougeole, l'on est toujours à craindre. Mais Dieu merci, la fièvre est moindre aujourd'hui qu'elle n'était hier, ce qui fait espérer que ce ne sera rien.

» Oui, ma chère grand'maman, j'espère que le roi me tiendra lieu de tout principalement quand je serai tout à fait reine '.

1. La reine fait allusion à sa santé; elle n était pas encore nubile.

RKINE d'eSPAGNE. 101

» Vous ne sauriez croire le plaisir quej'ai quand je reçois de vos chères lettres ; vous vous moquez un peu de moi quand vous me dites que vous craignez qu'elles ne soient trop longues...»

27 décembre.

« J'ai, Dieu merci, ma chère grand' maman, d'assez bonnes nouvelles à vous mander par ce courrier sur la santé du roi ; il n'a presque plus de fièvre et on lui donnera le quinquina pour la faire tout à fait en aller et puis j'espère que Dieu lui donnera une bonne santé et qu'il ne sera de longtemps malade. C'est une double peine que d'être malade ici ; car les médecins espagnols font difficulté de tout. Le roi a bien son médecin français, mais il a bien fallu en demander d'espagnols pour la façon. Par exemple, les Espagnols font de très grandes difficultés à lui donner un peu de gelée ; mais nous ne laissons pas que de le faire en cachette, car nous sommes sûres que cela ne saurait faire de mal au roi. Pour moi, je n'ai encore jamais été en si bonne santé comme je le suis présentement et je ne fais autre chose à ce que l'on dit que d'engraisser et croître. Il me semble que c'est un assez bon métier à faire ;

mais je vous assure, ma très chère grand'maman, que je ne voudrais pas être plus grasse qu'il ne faut. Je finis en vous assurant de mon respect et de ma tendresse. . . »

Page 1