‹ Une Reine de douze ansChapitre 20 sur 115 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Convalescence du roi. — Les dames d'honneur de la reine.

— L'emploi de madame des Ursins. — Fermeture des États de Catalogne. — Recommandations de prudence du duc de Savoie à sa fille. — Lettre à madame de Maintenon.

— Louis XIV consent au voyage de Naples.

Pendant la maladie du roi et le séjour à Barcelone, la reine écrit à sa famille presque chaque jour. Le naturel aimable et la grâce enfantine de ses lettres leur donnent un attrait tout particulier ; aussi en supprimerons-nous fort peu.

Barcelone, l" janvier 1702.

« Je suis bien aise, mon très cher papa, écritelle, d'avoir su votre accès de fièvre et, en même temps, que cela n'avait pas eu de suite. J'ai aussi de bonnes nouvelles à vous mander, car le roi est

sans fièvre avec l'aide du quinquina. Aujourd'hui il a pris la repurge et, quoique les médecins m'aient bien dit qu'il n'y avait rien à craindre, je vous avoue que je suis fort contente de le voir dans l'état où il est présentement. Je vous mande ceci, mon très cher papa, pour que vous jugiez par là de l'amitié que j'ai pour lui. Je me flatte que le roi ait de la tendresse pour moi, comme je me flatte aussi, s'il plaît à Dieu que je serai heureuse ; mais vous devez bien être toujours assuré que je ferai tout de mon mieux pour l'être par mes manières. Je suis bien fâchée de ce que je ne puis pas vous en dire davantage, mais c'est qu'il est tard et que j'ai encore à écrire à ma chère maman ; c'est ce qui fera que je finirai vous assurant que j'ai une si grande amitié pour vous que tous les meilleurs termes du monde ne peuvent pas assez l'exprimer, et je vous embrasse du meilleur de mon cœur. »

La même au même.

7 janvier 1702.

« La lettre, mon très cher papa, que vous avez bien voulu m'écrire, du 6 de décembre, m'a trans-

portée de joie par toutes les marques d'amitié que vous me donnez et aussi à cause que vous m'apprenez votre arrivée à Turin en bonne santé. Je suis bien aise de ce que ma régularité vous fasse plaisir, car c'en est un aussi que j'ai en vous écrivant.

» J'ai su que le roi a écrit en France qu'il est content de moi, ce qui m'a encore fait grand plaisir, comme vous pouvez croire, et je vous avoue que j'espère d'être heureuse.

» Vous devez être persuadé, mon très cher papa, que pour ce qui regardera ma conduite, je ferai tout de mon mieux.

» Je ne saurais trouver des termes qui puissent assez vous exprimer combien toutes les marques de tendresse que vous me donnez me mettent dans une très grande consolation ; mais je vous puis dire que je n'y suis pas ingrate... »

Dans ses lettres à sa mère, la reine n'oublie pas le moindre détail ; elle lui donne même des nouvelles d'un petit serin qu'elle lui envoie de Barcelone. Un événement aussi insignifiant ne semble pas valoir la peine d'être cité; il le mérite seulement pour rappeler l'âge si tendre de la reine, qu'on serait souvent tenté d'oublier...

«... Je suis bien aise, ma chère maman, que le serin soit arrivé en vie à Turin ; je ne vous en mandais rien, à cause que je craignais qu'il mourût avant que d'arriver, et je suis persuadée que, bien accueilli, il sera bien soigné. Je suis contente aussi de ce que vous avez eu plaisir que je me sois fait nettoyer les dents à Montpellier ; celui qui me les a nettoyées m'a donné en même temps une poudre dont je me sers pour me les maintenir toujours blanches. S'il est nécessaire, nous le ferons venir ; mais je crois que je n'en aurai pas besoin à cause que le roi a un chirurgien qui les accommode fort bien.

» Il me paraît que les dames que j'ai ici m'aiment fort, et je vous promets que je tâcherai toujours de leur plaire et aussi à tout le monde. J'en ai une, c'est-à-dire une dame, qui a servi la reine ma tante, qui me paraît beaucoup plus raisonnable que les autres, et celle-là, j'ai plus d'occasion de lui parler qu'aux autres, à cause que c'est celle qui me coiffe et m'habille ; mais je vous assure, ma chère maman, que quand elles sont toutes ensemble, je ne caresse pas plus l'une que l'autre.

» Je suis transportée de joie de voir que mon frère se souvient toujours de moi; comme je connais son entendement, je vous prie, ma chère

maman, de l'en remercier et d'embrasser le petit.

» J'apprends, par voire lettre du 1^'' décembre, que vous étiez un peu contente de ma régularité, car vous aviez reçu quatre de mes lettres dans une semaine. Je vous assure que je voudrais trouver des occasions tous les jours de la vie, que je n'en perdrais pas une. Ne vous imaginez pas, je vous prie, que je me lasse de vous écrire ; il n'y a rien de si faux, car je voudrais pouvoir vous écrire du matin jusqu'au soir. »

L'aventure de Figueras aurait pu faire craindre que la reine ne soit pas bien servie à Barcelone par ses dames du palais; mais il n'en fut rien; madame des Ursins mit tout en œuvre pour lui faire oublier cette fâcheuse affaire en donnant ellemême à ces dames l'exemple de l'empressement et de l'exactitude du service. Elle raconte tout au long, dans une lettre à la maréchale de Noailles *, et avec sa verve ordinaire, ce à quoi ce service l'obligeait.

1. Marie-Françoise de Bournonville; elle avait épousé le inardchal de Noailles en 1671. C'était une femme d'un rare mérite qui sut conserver en tout temps sa faveur à la Cour sans s'abaisser à rien d'indigne de son rang. Elle laissa vingt et un enfants dont l'ainé et le plus célèbre fut le comte d'Ajen, Adrien-Maurice de Noailles.

« Dans quel emploi, bon Dieu, m'avez-vous mise! dit-elle. Je n'ai pas le moindre repos, et je ne trouve pas même le temps de parler à mon secrétaire ; il n'est plus question de me reposer après le dîner ni de manger quand j'ai faim. Je suis trop heureuse de pouvoir faire un mauvais repas en courant, et encore est-il bien rare qu'on ne m'appelle pas dans le moment que je me mets à table. En vérité, madame de Maintenon rirait bien si elle savait tous les détails de ma charge. Dites-lui, je vous supplie, que c'est moi qui ai l'honneur de prendre la robe de chambre du roi d'Espagne lorsqu'il se met au lit, et de la lui donner avec ses pantoufles quand il se lève. Jusque-là je prendrais patience ; mais que tous les soirs, quand le roi entre chez la reine pour se coucher, le comte de Benavente me charge de l'épée de Sa Majesté, d'un potde-chambre et d'une lampe, que je renverse ordinairement sur mes habits : cela est trop grotesque!

» Jamais le roi ne se lèverait si je n'allais tirer son rideau, et ce serait un sacrilège si un autre que moi entrait dans la chambre de la reine quand ils sont au lit. Dernièrement la lampe s'était éteinte, parce que j'en avais répandu la moitié. Je ne savais où étaient les fenêtres, parce que nous étions arrivés de nuit dans ce lieu-là ; je pensai me

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casser le nez contre la muraille et nous fûmes, le roi d'Espagne et moi , près d'un quart d'heure à nous heurter en les cherchant (les fenêtres). Sa Majesté s'accommode si bien de moi qu'elle a quelquefois la bonté de m'appeler deux heures plus tôt que je ne voudrais me lever. La reine entre dans ces plaisanteries, mais cependant je n'ai point encore attrapé la confiance qu'elle avait en ses femmes de chambre piémontaises. J'en suis étonnée, car je la sers mieux qu'elles et je suis sûre qu'elles ne lui laveraient point les pieds et qu'elles ne la déchausseraient point aussi proprement que je fais... »

Mais laissons madame des Ursins à ses occupations fort neuves pour elle, et pendant qu'elle cherche à se former à son nouveau métier, revenons à la politique.

Les États de Catalogne venaient de terminer leur assemblée le 11 janvier 1702. Ils avaient conclu leurs délibérations par le vote d'un subside de deux millions, payables en six ans, La reine fait part de cette bonne nouvelle à Louis XIV.

« Mon cher grand-papa, « Permettez-moi de me servir de ce terme- là, qui me paraît plus conforme à la tendresse que

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j"ai pour vous; songez que je n'ai encore que treize ans et trois mois et qu'un air si sérieux ne convient pas à mon âge. J'ai été ravie de voir dans votre lettre que vous m'appelez « ma fille » ; je tâcherai toujours de mériter l'amitié que vous me promettez par cet endroit- là.

» Vous aurez sans doute bien de la joie d'apprendre que le roi est en fort bonne santé. On vient dans ce moment nous apporter, à lui et à moi, une nouvelle qui nous est bien agréable, la conclusion des États. Je suis persuadée que Votre Majesté, qui s'intéresse avec tant de bonté dans tout ce qui nous touche, n'en aura pas moins de satisfaction que nous. Il me semble que cette affaire est bien glorieuse pour le roi votre petit iils.

» Adieu, mon cher grand-papa, je me sens, en vérité, pour vous, tous les sentiments que je dois avoir. «

Marie-Louise à sa mère.

Barcelone, ce 16 janvier 1702.

« Je puis toujours \ous reconfirmer mon bonheur, car cela augmente toujours de plus en plus. Je

REINE d'eSPAGNE. Hl

me trouve encore plus heureuse sur ce que vous me mandez, que vous me regrettez, avec ma grand'mère, dans vos promenades ; je vous assure que je voudrais bien me pouvoir partager en deux pour avoir la consolation d'être avec vous sans quitter mon petit roi ; car je vous avoue que je serais fâchée s'il fallait déjà nous séparer. . .

)) J'ai reçu votre lettre du 29 du mois passé, par où je vois que vous croyez que nous sommes en chemin pour Madrid ; mais nous n'y sommes pas encore, car nous attendons ici la réponse de ce que vous savez, c'est-à-dire de ce que je vous ai mandé dans ma dernière lettre sur cela; je vous disais que j'ai toujours bonne opinion de cette affaire (le voyage d'Italie); mais j'en serai bientôt éclaircie et je vous ferai d'abord savoir si les choses vont bien ou mal...

» Je suis toujours plus persuadée que l'on est assez content de moi en France, car le roi de France, et les autres aussi, m'écrivent des lettres toutes des plus obligeantes. Ne craignez pas, ma très chère maman, que je ne tâche de me faire aimer, car j'espère de le faire toujours davantage.

» Je me suis très bien acquittée de votre commission à l'égard du roi ; je ne vous dirai rien de sa part, car je vous envoie une de ses lettres ; il

a bien voulu vous donner lui- môme la nouvelle du rétablissement de sa santé qui est, Dieu merci, très ])onne à l'heure qu'il est... »

11 règne dans toutes les lettres de la petite reine, une satisfaction et une joie qui éclatent à chaque ligne, au sujet de l'affection que lui témoigne son cher roi; il faut qu'elle en fasse part à tous les siens.

Marie-Louise à son père.

De Barcelone, ce 16 janvier 1702.

« Je vous assure, mon très cher papa, que j'ai une grande consolation de ce que je puis, avec vérité, vous mander, toutes les fois que je vous écris, que je suis toujours plus heureuse, comme effectivement je suis, car le roi me témoigne toujours davantage l'amitié qu'il a pour moi, et moi aussi je me sens pour lui des sentiments tels que je les dois avoir.

» Le commandeur x\pert m'a dit ce que vous lui avez mandé pour me dire ; je vous promets, mon très cher papa, que je ne fais ni ne ferai paraître la tendresse que j'ai pour mes

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chers frères que quand je verrai, qu'en ce que mon amitié demande, tout le monde ne puisse qu'applaudir à ce que j'aurai fait. Vous ne devez point, mon très cher papa, craindre sur cela, car soyez persuadé que je ne ferai que le juste et raisonnable, quoique la tendresse que j'ai pour mon pays me fit aller plus loin, mais en cette occasion je me surmonterai. Le roi vient de faire une chose qui lui est bien glorieuse, c'est qu'il a fini les États, ce que n'ont pas pu faire ses prédécesseurs. Ainsi, avant-hier, le roi monta sur le trône pour les fermer et fy montai aussi, ce qui n'arrive pas tous les jours aux reines d'Espagne, car l'on m'a dit que les deux dernières n'y ont jamais été. »

On remarquera dans cette lettre les phrases relatives aux frères de la reine en réponse aux recommandations du duc de Savoie qui engage sa fille à ne pas trop accentuer les témoignages d'affection qu'elle prodigue quelquefois à ses frères. Victor-Amédée , toujours fin diplomate, craint que cela ne déplaise à Louis XIV, qui souhaitait devoir la reine tout à fait Française de sentiments et désirait la détacher peu à peu des intérêts de la Maison de Savoie. Marie-Louise avait très bien compris la situation et elle fut toujours

très prudente à cet égard ; jamais on ne put trouver dans ses lettres (que l'ambassadeur de France ouvrait sans scrupule) trace de renseignements secrets ou d'avis utiles à l'avenir de ses frères; en cela, comme en tout, la jeune reine se montra toujours d'une loyauté parfaite et Louis XIV dut lui rendre cette justice. Avant même son départ de Turin, elle n'ignorait point l'influence absolue qu'exerçait madame de Maintenon sur l'esprit du roi de France. La duchesse de Savoie, sa grand'mère, en bonne politique et en femme avisée, lui avait recommandé de ne rien négliger pour gagner les bonnes grâces de la favorite, et la petite reine n'y manqua pas. Pendant son séjour à Barcelone, elle s'empresse de témoigner à Louis XIV, dans la plus jolie lettre du monde, la satisfaction qu'elle vient de ressentir en en recevant une de madame de Maintenon.

Le 17 janvier 1702'.

« J'ai trop eu de plaisir de donner au roi des marques de mon amitié, sans encore avoir celui d'en être louée par Votre Majesté. Si j'avais besoin d'être encouragée pour bien remplir tous mes

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