CHAPITRE Yll
La reine ira-t-elle en Italie? — Correspondance à ce sujet entre Louis XIV et les jeunes souverains. — Le roi de France commence par y consentir. — Rougeole du roi. — Elle retarde le voyage. — Changement de résolution.
Les Espagnols se montraient fort inquiets et fort mécontents du départ du roi ; craignant qu'il n'eût la pensée de se fixer à Naples, ils faisaient une vive opposition à ce projet et Marsin^ dans ses dépêches, ne cachait point ces sourdes rumeurs à Louis XIV. Les principaux conseillers d'État, Porto Carrero, le président de Gastille et d'autres écrivaient sans cesse à Philippe pour l'engager à y renoncer. Le duc d'Harcourt, l'ambassadeur de France, les appu^^ait; mais le roi
1. Marsin faisait les fonctions d'ainbassadenr, momentanément, pour remplacer le duc d'Harcourt, sérieusement malade.
témoignait d'une grande fermeté dans son dessein et brûlait d'envie d'aller combattre. Madame des Ursins lui disait qu'elle n'en croyait rien et la reine se joignait à elle pour le plaisanter làdessus et sur sa froideur habituelle. Il répondait que « s'il était de glace en Espagne, il serait tout de feu en Italie. ».
Louis XIV écrit à son petit-fils :
23 janvier 1702.
« J'ai toujours approuvé le dessein que vous avez de passer en Italie; je souhaite de le voir exécuter. Mais plus je m'intéresse à votre gloire, plus je dois songer aux difficultés qu'il ne vous conviendrait pas comme à moi de prévoir. Je les ai toutes examinées ; vous les avez vues dans le mémoire que Marsin vous a lu. J'apprends avec plaisir que cela ne vous détourne pas d'un projet aussi digne de votre sang, que celui d'aller vousmême défendre vos États en Italie. Il y a des occasions où l'on doit décider soi-même. Puisque les inconvénients qu'on vous a représentés ne vous ébranlent pas, je loue votre fermeté et confirme votre décision.
» Je fais armer quatre vaisseaux à Toulon, ils
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iront ù Barcelone et ils vous porteront à Naples avec la reine, je vois que votre amitié pour elle ne vous permet pas de vous en séparer... »
On peut aisément se figurer la joie de Marie- Louise à la réception de cette lettre.
« J'ai bien des bonnes nouvelles à vous mander aujourd'hui, ma chère grand'rnaman, écrit-elle, qui sont que le roi a eu une lettre du roi de France, par où nous avons vu qu'il voulait bien permettre que nous allions en Italie. Vous pouvez croire la joie que j'ai eue! Nous irons premièrement à Naples, et puis, quand on saura que tout est prêt à Milan et que toutes les troupes sont arrivées, le roi ira à l'armée et moi à Milan, où je pourrai bien avoir le bonheur de vous voir et de vous embrasser. Quelle consolation n'aurai-je pas, ma chère grand'maman, de vous revoir! Vous ne sauriez assez croire combien je suis aise, quoique la mer ne me plaise pas ; mais le plaisir d'être avec le roi, et celui d'aller en Italie, fait que je ne pense pas seulement à cela...
» Je ne sais qui vous a mandé que j'embellissais, car je vous assure que c'est bien le contraire ; mes joues sont encore augmentées, ce dont
VOUS savez que je n'avais pas besoin, d'ici un peu de temps j'espère que vous pourrez en juger vousmême...
» Pour répondre à la confiance^ que vous voulez que je vous fasse, je vous dirai que vous me l'avez déjà demandé une fois, et j'y répondis. Depuis ce temps- là, je n'ai rien de nouveau à vous mander. Je ne crois pas, ma chère grand'maman, que l'on pense à faire quelque changement dans l'État de Milan ; et puis, quand cela fût, je ne me mêle pas de ces sortes de choses ià... »
La reine au roi de France.
7 février-.
« Votre Majesté me donna une extrême joie, Monsieur, quand elle voulut bien me permettre de venir à Barcelone par terre, parce que la mer m'incommodait extrêmement ; mais elle m'en
1. Confiance, c'est-à-dire conûdeme. II esl facile de deviner ce •dont il s'agit ici. Victor-Amédre voulait faire payer son alliance avec la France et l'Espagne parla cession du .Milanais, et la grand"mère cherchait à savoir par sa petite-fille quelles étaient à ce sujet lies intentions de Louis XIV et de Philippe V.
:2. .\ffaires étrangères. Espagne 102, f" '.Vlk.
donne l)ieii davantage aujourd'hui en trouvant bon que j'accompagne le roi dans son voj-age d'Italie. Le plaisir que j'ai de ne me point séparer de ce mari si aimable, que vous m'avez donné, Monsieur, me fait oublier toutes les peines que me pouvaient encore causer les incommodités de la mer; il a bien voulu me montrer l'admirable lettre que vous lui avez écrite sur ce sujet-là; j'espère qu'il suivra en tout les sages conseils que vous lui donnez, et qu'il se rendra digne de l'honneur qu'il a d'être votre petit-lils. Pour moi. Monsieur, je vous supplie très humblement de croire que je n'oublierai rien de tout ce qui dépendra de moi pour faire approuver ma conduite. Je m'estimerai trop heureuse si elle a votre approbation^ puisque je désire passionnément de vous plaire, vous honorant conime je dois. »
La reine commençait enfin à pouvoir se livrer à sa gaieté naturelle et elle écrivait à Versailles des lettres pleines d'entrain. Philippe lui-même se laissait gagner par la joie de Marie-Louise; au milieu de cette bonne humeur générale il ne perdait pas un moment pour s'appliquer aux affaires du gouvernement. Il rendit tout d'abord un décret
organisant une junte composée de M. le cardinal Porto -Carrero, du marquis de Villafranca, de MM. les présidents de Gastille, d'Aragon, des Flandres, de l'Italie et des Indes. Cette junte devait avoir une autorité absolue pour gouverner la monarchie pendant l'absence de Leurs Majestés.
Sur ces entrefaites le bruit se répandit dans Barcelone que le voyage était retardé à cause d'une nouvelle indisposition survenue au roi, qui commença par la fièvre et continua par une éruption de boutons.
La reine à son père.
11 février.
« Quoique je n'aie rien de bon à vous mander, mon très cher papa, je ne veux pourtant pas manquer à vous écrire cette semaine, sachant que vous n'êtes pas fâché quand vous recevez de mes lettres... Lundi matin le roi se sentit un peu de chaleur et son médecin lui trouva la fièvre; il avait le visage avec des petits boutons rouges; le mercredi matin on jugea à propos de le saigner
et son mal s'est déclaré cire la rougeole que j'espère qui sera bonne. L'on n'a pas voulu que je demeurasse avec lui, dont j'en suis fort fâchée; mais je sais de ses nouvelles à chaque instant, ce qui me console de ne le pas pouvoir assister. Quand il sera guéri, je vous assure, mon très cher papa, que je serai bien aise qu'il l'ait eue, et je désirerais qu'il fût aussi quitte de la petite vérole, car, la moindre chose qui vienne l'on est toujours dans la crainte que ce soit cela.
» Il n'y a rien de nouveau ici, sinon que nous nous préparons à notre voyage d'Italie. Ainsi il ne me reste plus rien à vous dire, ce qui fait que je finis, mon très cher papa, en vous priant d'être persuadé de mon respect et de ma grande et effroyable amitié; je me sers de ce terme-là, pour vous mieux assurer qu'elle est fort grande. »
La reine à Louis XIV.
24 février.
« Le marquis de Louville m'a rendu la lettre de Votre Majesté; j'ai reçu avec la reconnaissance
que je dois les marques d'amitié qu'Elle me foit l'honneur de m'y donner. Je sens mon bonheur qui s'augmente à mesure que vous avez la bonté de m'assurer que vous approuvez ma conduite. Le roi n'a jamais joui d'une santé si parfaite que celle dont il jouit présentement ; il ne pense qu'au voyage d'Italie, et s'en fait tous les jours un nouveau plaisir; je vous avoue, Monsieur, que je n'en ai pas moins de l'accompagner et que c'aurait été pour moi une grande mortification de m'en séparer; car, en vérité, il est bien plus aimable que je ne puis le représenter. Si lui et moi étions assez heureux pour passer en France quand il aura battu les Allemands à la tète de votre armée, je suis sûre que vous le trouveriez encore plus à votre gré que quand il partit pour venir en Espagne.
» Quelle joie, bon Dieu! serait-ce pour lui et pour moi de voir la plus belle Cour et la plus polie du monde, d'y trouver une sœur qui m'est si chère et de pouvoir entendre de la bouche de Votre Majesté même les assurances de la tendresse dont Elle a la bonté de m'honorer ^ !
» MARIE-LOUISE