‹ Une Reine de douze ansChapitre 25 sur 115 · Affaires étrangères. Espagne 102, f · texte numérisé non relu

Affaires étrangères. Espagne 102, f

13i MARIE-LOUISE-GABRIELLE DE SAVOIE

Ce voyage si désiré, le bonheur qu'il causait aux deux époux, la joie profonde que ressentait Marie-Louise à la pensée de revoir sa famille, tout cela allait s'évanouir devant l'opposition violente qui s'était peu à peu fait jour chez les Espagnols. Une rumeur absurde s'était répandue dans Madrid et les ministres eux-mêmes ne se gênaient pas pour l'accréditer. La reine n'ignorait pas ces bruits et commençait à s'inquiéter de l'effet qu'ils pourraient produire. Elle écrit au duc de Savoie :

« ... Vous devez bien être assuré à l'heure qu'il est que je suis aussi du voyage d'Italie, pourvu que toutes les représentations du cardinal Porto- Carrero et des Espagnols ne fassent aucun effet en France, comme je l'espère, car ils voudraient m'avoir à Madrid à cause qu'ils croient que le roi reviendrait plus tôt, et aussi parce qu'on a fait courir le bruit que nous allions en Italie pour faire le partage, et que le roi ne voulait que le royaume de Naples, le Milanais et la Sicile. Je vous assure, mon cher papa, que, si le roi de France avait voulu c[ue je restasse, ce me serait une vraie aftliclion de toutes manières, car ce m'en serait une très grande de me séparer du roi et

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aussi de perdre l'espérance de vous voir et vous embrasser... «

Elle écrit à sa mère :

<c ... Je ne sais pas encore quelle sera ma destinée, mais je le saurai au premier jour, car il y a un courrier qui vient et je puis vous dire que je suis bien en peine de tout cela... La princesse des Ursins et moi, sommes toutes les deux je ne sais comment; nous ne pensons à autre chose qu'à cela, et enfin nous ne savons que dire... Si je ne suis pas du voyage je serai bien en colère contre les Espagnols, car ils en seront la cause, mais d'un autre cùtô il faut leur en savoir bon gré, car, c'est l'amitié qu'ils ont pour moi qui fait qu'ils veulent m'avoir... »

Les fâcheux pressentiments de la reine ne la trompaient pas ; Louis XIV, frappé des objections faites par les Espagnols, changea d'avis et écrivit à son petit-fils une lettre dans laquelle il lui exposait longuement tous les inconvénients qu'il voyait à emmener Marie-Louise en Italie:

« La tendresse que vous avez pour la reine, lui disait-il, vous fait souhaiter de ne vous point sépa-

rer d'elle : mais vous devez par cette même raison considérer à quelles incommodités vous l'exposez en lui faisant entreprendre un trajet de mer aussi grand que celui qu'il faut faire pour passer à Naples. Vous savez combien elle a souffert des fatigues de la mer, seulement depuis Nice jusqu'à Toulon. Vous vous préparez des sujets continuels de tourments et d'inquiétude. Je les borne sur mer à la mauvaise santé de la reine, et j'espère que vous n'essuierez aucun péril ; mais après votre arrivée à Naples, vous regretterez bien des fois d'avoir pris la résolution de l'y conduire... »

Le roi Louis, on le voit, semble uniquement préoccupé des inconvénients qu'aura ce voyage pour sa petite-fille. Il les passe tous en revue et termine ainsi cette très longue lettre :

» 11 est impossible de juger certainement du temps que vous serez obligé de demeurer en Italie... Il vous serait également difficile de passer à Naples pour aller chercher la reine, ou de la faire venir à Milan pour retourner ensemble en Espagne. Le seul parti que vous auriez à prendre serait de la renvoyer en Espagne le temps que vous partiriez de Naples. Ainsi vous l'auriez obligée à faire

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un vo^'age aussi fatigant qu'inutile pour demeurer quelque temps de plus avec vous... Le dessein de l'emmener est regardé à Madrid comme une résolution prise d'abandonner l'Espagne à la Maison d'Autriche; cette raison seule suffirait pour vous obliger à laisser la reine dans ce royaume. J'entre dans tous ces détails, persuadé qu'il faut des raisons bien pressantes pour surmonter la peine que vous aurez, la reine et vous, de vous séparer. Je n'espérerais pas même de la convaincre si son esprit solide n'était aussi avancé qu'il est au-dessus de son âge...

» Ce que je vous marque est le pur effet de mon amitié, et vous devez suivre mes conseils. // vaut mieux encore que vous n alliez iwint en Italie que d'y mener la reine. Vous en voyez les raisons, je les ai toutes pesées ; j'espère que vous prendrez le bon parti et que vous partirez seul. »

Pendant que Philippe lisait la lettre de son grand-père, la reine renfermée chez elle avec madame des Ursins était dans une inquiétude extrême, cherchant à lire sur le visage de la princesse si une nouvelle résolution n'avait point été prise a son insu. Philippe, fort ému de la lecture qu'il venait de faire et profondément humilié des doutes

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qu'exprimait le roi de France, se hâta de se rendre auprès de la reine et lui tendit la lettre sans prononcer un mot ; mais pendant qu'elle lisait, il se promenait à grands pas dans la chambre, répétant tout haut et fiévreusement la dernière phrase de la missive : « Il vaut mieux ■encore que vous n'alliez point en Italie que d'y mener la reine ». Marie-Louise fut attérée par cette lecture ; mais voyant le trouble et l'agitation du roi, elle contint son émotion pour ne rien ajouter à celle de Philippe. Ils convinrent ensemble d'envoyer une réponse immédiate à leur grand- père qui était bien éloigné de s'attendre à la sagesse et à la soumission dont allaient faire preuve ses petits-enfants.

Barcelone, 10 marsi

« J'ai été un peu mortifié de ce que Votre Majesté paraissait croire que j'hésiterais à me séparer de la reine lorsqu'il s'agirait de passer en Italie ; mais j'espère que Votre Majesté aura •été bientôt détrompée par mes précédentes lettres, qui vous feront voir que je n'ai pas balancé un

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