‹ Une Reine de douze ansChapitre 26 sur 115 · Affaires Étrangères. Espagne 103, f · texte numérisé non relu

Affaires Étrangères. Espagne 103, f

REINE d'eSPAGXE. 139

seul moment, même avant que d'avoir reçu vos avis sur cet article, à plus forte raison après les avoir reçus, et Louville * vous pourra dire que m'aj'^ant représenté deux jours après qu'il fut arrivé ici, tout ce qu'on y disait aussi bien qu'à 3ïadrid sur le départ de la reine, et m'ayant ensuite demandé si au cas que Votre Majesté crût qu'il convînt au bien de mes affaires de la laisser en Espagne, je pourrais me résoudre à m'en séparer, je lui répondis que quoiqu'il me pût coûter par rapport à la tendresse que j'ai pour elle qui est extrême et qu'elle mérite, je m'en séparerais pour dix ans s'il le fallait, et qu'il n'y avait aucune satisfaction ni aucun plaisir que je ne sacrifiasse pour celui de chasser les Allemands hors d'Italie qui est la seule chose qui m'occupe et que je désire. Il est vrai que j'étais un peu embarrassé desavoir comment la reine prendrait une résolution qui •certainement lui déplairait ; mais j'ai trouvé malgré toute l'amitié qu'elle a pour moi, qu'elle n'avait d'autre volonté que la mienne. Ainsi elle s'est déterminée à suivre les conseils de Votre Majesté sans aucune répugnance et elle cherche au contraire à me consoler; son parti est pris, comme

1. Louville était revenu depuis p<'U de la mission qu'il était allé remplir à Versailles.

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j'ai pris le mien, et j*ai déclaré sur-le-champ que je me séparais de la reine pour faire plaisir aux Espagnols, puisqu'ils le désiraient ainsi avec tant d'ardeur, mais en même temps je ferai savoir à mes ministres à Madrid qu'après leur avoir accordé tout ce qu'ils pouvaient raisonnablement espérer, ils ne s'avisent plus de me rien représenter contre mon vo3'age. J'attends avec la dernière impatience l'arrivée des vaisseaux, et je vous promets de ne pas perdre un moment de temps à mon embarquement.

» On renvoie au plus vite à Votre Majesté le même courrier, afin de la tirer de Tinquiétude où elle est. Je ne vais songer à présent qu'à faire si bien en Italie, que Votre Majesté ne se repentira pas de ce qu'elle fait pour moi en cette occasion, comme en toutes les autres, et je ne puis assez lui marquer la reconnaissance que j'en ai, non plus que la tendresse et l'attachement que j'ai pour elle... »

Le même courrier, qui emportait la réponse de Philippe au roi très chrétien, était chargé également d'une lettre de la reine pleine, à la fois de tendresse et de raison dont Louis XIV fut profondément touché :

« Je crois pouvoir dire, sans blesser la modestie, Monsieur, que j'aime passionnément le roi ; ainsi je ne saurais penser que je me sépare de lui qu'avec une extrême douleur. Cependant j'ai connu qu'il fallait que je fisse ce sacrifice à sa gloire, et que je demeurasse en Espagne pour engager ses sujets, qui souhaitent si fort ma présence, à conserver la fidélité qu'ils lui doivent, et à le secourir dans les besoins qu'il aura pour soutenir la guerre. J'espère, Monsieur, qu'avec les bons conseils que Votre Majesté veut bien lui donner, et le grand nombre de troupes qu'elle fait passer en Italie, il battra ses ennemis, et que j'aurai la consolation de le voir revenir en ce pays-ci victorieux, où nous n'aurons plus qu'à songer à des choses agréables ; comme ce sera principalement aux bontés de Votre Majesté et à sa générosité qu'il devra son repos, vous voulez bien me permettre par avance, que je vous en fasse de très humbles remercîments ; en attendant, je vous demanderai la grâce de me donner tous les avis nécessaires pour la conduite que vous croirez que je devrai tenir pendant l'absence de mon aimable roi; je les suivrai, je vous assure. Monsieur, comme une fille très soumise à vos volontés et qui a pour vous toute l'amitié possible. »

Louis XIV, profondément touché, répond surle-champ à son petit-fils et à la reine :

Versailles, le 22 marsi.

« J'ai pu douter de votre fermeté sans rien diminuer de la bonne opinion que j'ai de vos sentiments ; je sais quelle est votre tendresse pour la reine. J'ai compris la peine que vous auriez à vous séparer d'elle. Votre amitié doit être encore augmentée par les marques qu'elle vous donne de la sienne : c'est vous aimer véritablement que de préférer votre gloire à sa propre satisfaction. La résolution que vous prenez l'un et l'autre mérite autant de louanges qu'elle est conforme à vos intérêts. Regardez présentement votre mariage comme le plus grand bonheur de votre vie.

» La complaisance de la reine, sa douceur et sa raison ne sont pas moins rares qu'il est extraordinaire de trouver toutes ces qualités dans une personne de son âge; vous ne pouviez m'apprendre de nouvelle plus agréable, et j'avoue ({ue ma tendresse, déjà très vive pour Votre Majesté et pour elle, en est encore augmentée.

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