‹ Une Reine de douze ansChapitre 28 sur 115 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

On attendait avec impatience, à Versailles, des détails sur l'impression causée par la décision de laisser la reine en Espagne; c'est Louville qui se charge de les donner. Il écrit à M. de Torcy qu'il était certain d'avance de la soumission du roi ; mais que la reine l'embarrassait un peu; quoiqu'il connût déjà assez, qu'elle était la raison incarnée. « Elle a pris son parti avec autant de force et de fermeté que le roi, dit-il, quoiqu'elle ne fût pas comme lui soutenue par la gloire et par l'envie de chasser les Allemands d'Italie, et quoiqu'elle fonde en larmes depuis qu'elle a appris cette nouvelle et qu'elle tienne le roi embrassé depuis le matin jusqu'au soir. La fin de toutes ses larmes et de tous ses embrassements est d'exhorter le roi à la quitter, puisque c'est nécessaire, et de le consoler autant qu'il lui est possible.

Tant qu'on ne voudra pas comprendre une bonne fois, que la reine est un prodige et une princesse miraculeuse, on regardera tout ceci comme des exagérations. Mais que l'on le vienne

voir SI l'on en doute, car pour moi je n'ai plus de termes dont je puisse me servir pour en parler. Étant hier avec elle et le roi, et prenant la liberté de lui marquer l'étonnement dans lequel j'étais de voir ensemble tant de sensibilité, d'amour pour lo roi, de raison, de fermeté, de soumission et si peu d'humeur et de volonté, elle me répondit qu'elle avait toujours eu envie de n'avoir d'autre volonté ([ue celle qu'elle devait avoir. . . Tout ce qui me paraît nécessaire, Monseigneur, c'est que le roi, notre maître, veuille bien, lorsqu'il écrira au roi et à la reine, les louer comme ils le méritent et surtout la reine à qui cela coûte au delà de tout ce qu'on peut dire.

» Je ne puis cependant au milieu de tout cela m'empècher de vous dire une ingénuité de cette princesse qui me fit rire, quoique Leurs Majestés pleurassent bien fort; c'est qu'entendant qu'on venait demander au roi s'il coucherait avec elle, elle dit, la voix entrecoupée de sanglots : « Eh ! mon Dieu ! du peu de temps » qui nous reste, veut-on encore en retrancher » les nuits?... »

Je vous avoue que je n'y pus pas tenir et que je crois que vous en eussiez fait autant à ma place... »

Quelle que lut la résignation de la reine, elle n'éprouvait pas moins le plus vif chagrin de devoir renoncer au voyage dont elle s'était fait si grande fête. Elle ne cache pas sa douleur à sa grand'mère.

11 mars 1702.

« Me voilà déjà revenue de mon voyage d'Italie, ma très chère grand'maman, car le roi a bien voulu faire le plaisir aux Espagnols de me laisser en ce pays-ci, quoiqu'il ne le fasse pas volontiers car il m'a marqué d'en être fort affligé. Pour moi vous pouvez croire si je la suis de quitter ce cher mari et de perdre toutes les espérances de vous voir. Mon Dieu, ma chère grand'maman, combien de choses il arrive dans ce monde!

» Voyant qu'il faut que je demeure absolument dans ce pays-ci, j'ai tâché de prendre la chose du mieux qu'il m'a été possible; mais il n'y a pas moyen de cacher la douleur d'endurer une si longue absence. Patience, le bon Dieu le veut. J'espère bien aussi que le duc de Vendôme fera des merveilles à l'armée et qu'enlin tout ira bien... »

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