CHAPITRE VIII
Joie des Espagnols en apprenant que la reine doit rester en Espagne. — Lettres de la reine à sa famille au sujet de la nouvelle décision. — La reine est nommée régente. — Elle (piitle Barcelone. — Arrivée du roi à Xaples. — Ses vapeui-s. — Il rejoint rarmé<\ — Les Cortès d'Aragon font un don de cent mille écus à la reine.
La décision qui affligeait si fort la reine causa une joie générale à Madrid et les Espagnols heureux de ce premier succès espéraient encore empêcher le départ du roi en faisant naître des difficultés d'argent; mais Philippe leur déclara une fois pour toutes qu'il vendrait plutôt ses pierreries et celles de la reine que de renoncer à son voyage. Il était urgent d'organiser la l'orme du gouvernement à la tète duquel le roi ;ivait résolu de placer la reine; il décida qu'en {)assant
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par le royaume d'Aragon Marie-Louise y ouvrirait les Gortès ; elle l'annonce à sa mère :
« Il faut que vous sachiez, ma chère maman, la charge que le roi m'a donnée : c'est d'être lieutenante générale en Aragon ; peut-être que vous n'entendrez pas ce que cela veut dire ; ainsi je vous dirai que je m'en vais tenir les États d'Aragon à la place du roi, pour pouvoir lui envoyer de l'argent en Italie... On attend les vaisseaux qui arriveront bientôt, à ce que je crois, et deux ou trois jours après, le roi s'embarquera, car il ne veut pas perdre de temps... »
Le nonce, qui aime les détails, nous en donne d'assez plaisants à ce sujet. Il écrit fort sérieusement :
« Quoique nos jeunes monarques jouissent d'une parfaite santé, ils ont voulu, par prévoyance, selon la coutume de ce pays-ci, se faire saigner et se purger tous les deux, même la reine qui n'y va pas, ce qui a été exécuté avec grand bonheur I »
Si nous voulions donner in extenso les dépêches des nonces, notre travail serait singulièrement
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égayé, et nul ne pourrait croire que nous les traduisions textuellement ; mais ce qui est plus singulier, c'est que jamais le nonce n'a l'air de s'apercevoir du comique irrésistible, produit par les détails qu'il expédie à Rome. Y met-il de la malice ou de l'ingénuité? Nous ne nous prononçons pas; revenons à la correspondance de la reine :
De Barcelone, 26 mars.
« Avant-hier au soir, je reçus votre aimable lettre, mon très cher papa, du 2 de ce mois, avec un sensible plaisir, et je fus bien surprise agréablement, car elle est de cinq pages, et je vous assure que je vous en suis tout à fait reconnaissante, comme aussi de toutes les marques d'amitié que vous voulez bien me donner, dont je vous en rends un million de grâces. Je me vois tous les jours de plus en plus comblée de toutes sortes de consolations tant d'un côté que d'un autre ; mais après cela je vous dirai, mon cher papa, qu'il n'y a personne au monde qui mérite tant votre tendresse que moi, non pas comme vous pouvez croire, par mon mérite personnel, mais par tous les sentiments que j'ai pour vous, et pour toute
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ma chère Maison ; je me flatte que vous en serez persuadé. Je vous assure que je suis assez téméraire pour me flatter que je pourrais combattre avec qui que ce soit pour avoir la première place dans votre cœur, et même d'en être victorieuse. » Je suis bien aise que mon petit frère ou bien mon enfant, comme vous dites, soit si sain et robuste que vous me le mandez. J'espère qu'il ne sera plus rien survenu à l'aîné, et qu'ainsi il jouira pour longtemps d'une très bonne santé; c'est ce que je souhaite de tout mon cœur. Je me suis acquittée de votre commission, mon cher papa, à l'égard du roi qui m'a chargée de vous en remercier. Il est. Dieu merci, en parfaite santé. Je finis, mon cher papa, que j'aime plus que ma vie, en vous embrassant du meilleur de mon cœur... »
Le même jour, elle écrit à sa mère :
« Cette semaine, j'ai reçu deux de vos chères lettres. Je suis fâchée de ce que le courrier est parti deux jours plus tôt qu'à lordinaire, puisque cela fait votre lettre plus courte ; je suis bien persuadée que votre tète n'était pas en bon état, étant agitée de la maladie de mon frère; je re-
mercie Dieu de ce que j'ai su sa guérison devant que sa maladie, car, je vous assure, j'aurais été bien inquiète. Au nom de Dieu, ma chère maman, conservez-vous bien, car je crains que, pour vouloir conserver la santé de mon frère, vous n'oubliiez la vôtre. Je ne voudrais jamais vous savoir malade et j'espère que vous ne le serez de longtemps.
» Je ne sais d'où vient que vous ne recevez point de mes lettres ; il me paraît que je vous ai écrit toutes les semaines, et je ne sais ce que c'est que tous ces embrouillaminis...
» Voilà bien des rhumes, puisque mon petit frère est enrhumé et ma grand'mère aussi ; mais je me flatte que les premières nouvelles que j'aurai seront aussi bonnes que je le voudrais.
» Mardi passé je me fis saigner et vendredi je me purgeai, à cause que mes maux de tête venaient plus fréquemment qu'à l'ordinaire, et nous croyons que c'est quelque chose qui veut me venir ; ainsi, les médecins m'ont dit que la saignée m'aurait fait venir cela plus tôt. Le roi a fait aussi le môme remède, mais par autres raisons, comme vous pouvez croire. Il paraissait qu'il n'avait pas été assez purgé après sa rougeole.
» Je viens d'apprendre dans ce moment, ma
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chère maman, qu'il y a un vaisseau de ceux qui doivent conduire le roi qui est arrivé, et le capitaine croyait que tous les autres pourraient arriver demain ou après-demain. Je ne sais pas ce que je voudrais, car ce moment de ma séparation avec le roi me déplaira fort; ainsi, je ne voudrais pas que l'escadre vînt si tôt ; mais, après cela, quand je pense qu'il faut qu'il fasse ce voyage et qu'il est bon pour sa gloire, je voudrais qu'il partit. Oh! mon Dieu, comme ce monde est fait!... » Comme il fallait donner quelque chose au marquis de Castel Rodrigue, à cause de l'ambassade qu'il a faite, le roi l'a fait mon grand écuyer... Je finis, ma chère maman, en vous embrassant de tout mon cœur, et vous assurant que vous avez une fille qui vous aime bien tendrement et fort passionnément... »
Marie-Louise avait reçu la réponse de son grand-père à sa jolie lettre; elle en fut charmée et se hâte de le lui dire:
De Barcelone, le 3 avril '.
« Je crois que Votre Majesté s'est méprise en m'envoyant sa lettre du 22 du passé; car il est