Voyage en Espagne de madame d'Aulnoy
REINE d'eSPAGNE. 189
pris d'avance toutes les précautions imaginables pour préparer ses parents à l'extrême froideur du roi catholique; elle se souvenait de l'effet que lui avait produit, au début de son mariage, le sérieux glacé de Philippe et elle redoutait fort que la première impression ne fût mauvaise. Elle reçut une lettre de son père qui la rassura et elle lui répond :
Madrid, juin.
« ... Je veux me réjouir avec vous, mon cher papa, de ce que vous avez vu le roi : je l'ai appris par un courrier qu'il m'a dépêché de Milan, et par la lettre qu'il m'a écrite il m'a paru être fort content de vous.
» J'attends de vos chères lettres avec grande impatience, pour voir comment vous aurez trouvé cet aimable prince et si vous n'avez pas connu que je vous ai toujours écrit la vérité. J'espère qu'il fera aussi bien en Italie que M. le duc de Bourgogne a fait en Flandres, et que les Allemands ne seront pas mieux traités que les Hollandais ; ce qui est plus à craindre à l'heure qu'il est, c'est l'armée navale ; mais Dieu nous aidera s'il lui plaît. »
Au moment où Marie-Louise écrivait cette lettre, elle en recevait une du duc de Savoie.
20 juin.
« Nous partîmes d'ici, ma chère fdle, avec beaucoup de précipitation, votre mère, madame la duchesse et moi, je ne m'arrêtai plus jusqu'à ce que j'eusse le bien d'embrasser le roi comme je fis entre Montbaldon et le Cairo ^ Quoique je fusse prévenu par ce que vous m'avez écrit de sa réserve, je ne laissai pas d'en être un peu frappé à la première entrevue, mais par la suite je fus charmé de la manière obligeante dont il me parlait, et de la tendresse qu'il m'a témoigné d'avoir pour vous. Je vois, ma chère fille, avec un sensible plaisir, combien votre bonheur est grand par tout ce que le roi et ceux qui ont l'honneur d'être à sa suite m'ont dit de votre conduite. Vous avez d'autant plus de besoin d'une grande prudence au-dessus même de votre âge pour vous conserver ce bonheur, et mériter de plus en plus la tendre amitié que le roi a pour vous, et l'opinion qu'on a conçue de vous. J'ai tâché, ma chère
1. Ville des États Sardes, à dix-sept kilomètres N.-O. de Savone, sur la Bormida.
fille, de lui faire connaître ma reconnaissance, et de me procurer ses bontés par tous les endroits qu'il m'a été possible. Le regret qui m'est resté, c'est de l'avoir quitté si tôt, n'ayant pu demeurer que deux fois vingt-quatre heures auprès de lui. Votre mère et votre grand'mère n'y ont été qu'une soirée, et un moment le lendemain matin... »
La reine répond aussitôt :
« Je viens de recevoir, mon très cher papa, votre lettre du 20 de juin et je joins ce petit mot pour vous remercier de ce que vous avez bien voulu me mander comme votre entrevue avec le roi s'est passée ; je suis très aise que vous soyez content de lui, je répondrai à votre lettre à la première fois. »
Marie-Louise, en se réjouissant ainsi, ne se doutait pas du peu de cordialité qui avait présidé à l'entrevue et des difficultés d'étiquette qu'elle avait soulevées. Le duc de Savoie, s'appuyant sur l'exemple de Charles-Emmanuel P"" qui avait eu un fauteuil placé à égalité de celui de son beaupère, avait demandé qu'il en fût de même à l'entrevue d'Alexandrie ; cela était arrangé, et Philippe
ayant invité le duc à souper, avait fait disposer un fauteuil près du sien, quand Louville, avec son exagération ordinaire, s'y opposa, trouvant que c'était porter atteinte à la dignité de son maître; le roi, trop faible pour soutenir sa volonté et le parti qu'il avait consenti à prendre, laissa ôter les fauteuils. Prétextant sa fatigue et un commencement de rhume, il ne retint pas Victor-Amédée à souper et le reçut debout. Le duc, furieux de ce changement, ne témoigna cependant point son dépit, mais le lendemain il déclara à son tour que son rhume ne lui permettait pas de rester plus longtemps absent de Turin, et il laissa les deux duchesses à Alexandrie. Ce qui fut plus grave, c'est qu'à la suite de cette entrevue manquée il s'excusa de ne pouvoir faire la campagne comme il l'avait projeté et même de ne pouvoir fournir autant de troupes que l'année précédente ; tel fut le résultat de l'intervention de Louville.
Ce qui semble assez curieux dans cette affaire, c'est que Louis XIV, quelque fm politique qu'il fût, ne se rendit pas compte du fâcheux effet qu'elle pouvait produire sur le duc de Savoie; il donna raison à Louville mais il s'aperçut plus tard de la faute qu'on avait commise.
REINE d'eSPAGNE. 193
Marie-Louise écrit à sa grand'mère
Le 5 juillet 1702.
« J'ai su, par un courrier que le roi m'a dépêché de Milan, que vous aviez eu la consolation de le voir à Alexandrie avec mon père et ma mère. Je vous assure, ma chère grand'maman, que j'ai eu une grande joie en l'apprenant, sachant combien vous l'avez souhaité. Je ne doute pas que vous l'ayez trouvé tel que je vous ai toujours mandé si vous avez eu assez de temps pour cela et principalement s'il était en humeur de parler ce jour-là... Je suis très aise de savoir qu'il ait été un peu familier avec vous... »
L'effet produit sur Louis XIV par l'étiquette observée à l'entrevue d'Alexandrie ne fut point conforme à celui qu'éprouva Torc}^
Il écrit à Louville, le 2jt juillet :
« Vous savez apparemftient la satisfaction qu'on témoigne à Madrid d'y voir la reine et combien elle est au gré des Espagnols. J'espère que sa présence y sera utile pour le service du Roi Catholique. Ce qu'elle y fait de bien méritait que vous eussiez plus de complaisance pour monsieur son
père et que vous lui fissiez doiiner le fauteuil que vous accordez au cardinal. Je vous avoue que cet exemple m'aurait déterminé, et je pensais mal, car le roi a fort approuvé ce qui s'est passé. M. le duc de Savoie n'en est pas de même. Il se plaint secrètement de la froideur qu'il a trouvée de n'avoir pas eu le moindre compliment, ni lui ni mesdames les duchesses, de la part du roi d'Espagne. Enfin, de ce que Sa Majesté Catholique ne lui a pas fait la moindre honnêteté sur les périls où il s'est exposé l'année dernière. Tant de sujets de plaintes peuvent bien causer la maladie dont vous m'écrivez qu'il a été incommodé pendant quinze jours... »