‹ Une Reine de douze ansChapitre 40 sur 115 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Régence de la reine. — Sa correspondance avec Louis XIV. — Anecdote sur la junte. — Batailles de Castel-Novo et de Luzzara. — Descente des Anglais devant Cadix.

A peine installée à Madrid, la jeune reine se mit à l'œuvre avec ardeur, pour donner une impulsion un peu plus hâtive aux travaux de la junte. Dès sa première lettre au roi de France, elle ne peut s'empêcher de toucher délicatement ce sujet :

De Madrid, ce 8 juillet 1705.

« Il y a déjà neuf jours que je suis arrivée ici. J'aurais souhaité pouvoir ne pas dillérer longtemps à me donner l'honneur de l'écrire à Votre Majesté; mais elle jugera elle-même que j"ai été

si occupée dans les premiers moments qu'il m'a été impossible de remplir ce devoir plus tôt, quoiqu'il soit le plus agréable pour moi.

» J'assiste tous les jours deux ou trois heures à la junte. Cette occupation m'est très honorable; cependant j'avoue à Votre Majesté qu'elle n'est pas divertissante pour une aussi jeune tête que la mienne, surtout n'entendant presque jamais parler que de besoins pressants et d'impossibilité d'y pourvoir par le mauvais état où sont les finances.

» Je n'ai pu encore envoyer au roi que dix-huit mille pistoles sur les cent mille écus que le Royaume d'Aragon m'a donnés. J'espère néanmoins qu'on aura trouvé l'ordinaire prochain des lettres de change pour le reste. Quoique cet argent soit effectif à Saragosse, à peine les banquiers ont- ils voulu entrer dans cette affaire, tant ils sont rebutés par le manque de parole qu'on a eu avec eux jusqu'à présent. Au milieu de tout cela je dois être contente de la joie que ces peuples ont témoignée de me voir. Je sens aussi infiniment les avantages que M. le duc de Bourgogne remporte sur les ennemis, mais ce qui adoucit plus que tout le reste les inquiétudes où je suis sur le roi, c'est de penser que Votre Majesté m'honore de sa tendresse... »

Dans la correspondance de Marie-Louise avec sa famille et surtout avec sa grand'mère il règne un grand abandon; c'est avec elle seule que la reine se laisse aller à parler à cœur ouvert de la tendresse qu'elle éprouve pour son mari et sa famille; nous allons voir qu'elle conserve encore une certaine inquiétude sur l'entrevue d'Alexandrie.

« Je ne vous ai point écrit la semaine passée, ma chère grand'maman, à mon grand regret ; mais l'emploi que le roi m'a donné m'en a empêché...

» Je commencerai par vous remercier de ce que vous avez bien voulu me faire une grande relation de tout ce qui s'est passé à votre entrevue avec le roi. Je suis très aise de ce que vous êtes contente de lui ; par la lettre qu'il m'a écrite il m'a paru l'être fort de vous. Je n'ai pas manqué de lui mander de votre part tout ce que vous m'aviez chargée de lui dire. Je vous assure que vous deviez être bien glorieuse de ce que le roi vous a parlé autant que vous le dites. Il ne le fait pas avec tout le monde et j'en ai une vraie joie. Pendant que nous étions ensemble, il faisait ce que vous lui avez dit « qui est (ju'il ne faut jamais séparer le lit et la table »,

et j'espère que ce sera de même quand il reviendra...

» Tout ce que vous me mandez du roi me réjouit infiniment, car vous pouvez bien croire que je suis ravie de le voir aimé et admiré de tout le monde. J'ai un peu ri de voir que vous avez envie d'aller à la guerre, et je l'ai dit à la princesse des Ursins qui a trouvé cela fort plaisant.

» Quoique je me flatte que le roi n'aura pas le faible qu'ont tous les hommes pour ce qui regarde les femmes, je ne laisse pas que d'être fort contente de ce que vous me mandez.

» Voilà la princesse des Ursins qui me demande pour que nous allions promener dans mon jardin. Quoique j'aimasse cent fois mieux être ici à vous écrire qu'aller me promener, il faut pourtant que je le fasse pour ma santé, car je suis tout le jour quasi assise et vous savez qu'à Turin j'étais accoutumée à faire beaucoup d'exercice; ainsi pardonnez-moi si je finis... »

Malgré ses nombreuses occupations, la régente ne laisse jamais passer un courrier sans écrire à sa famille ou à Louis XIV. Elle soigne particulièrement ses lettres à ce dernier qui aimait fort la tournure d'esprit de sa petite-fille et s'amusait

du mélange de sa gaieté enfantine avec les graves affaires traitées à la junte.

A Madrid, le 27 juillet '.

« Il y a quelque temps que je ne me suis point donné l'honneur d'écrire à Votre Majesté. Je ne suis pas destinée à faire aussi souvent que je le voudrais une chose qui m'est si agréable ; mais les occupations que vous et le roi votre petit-fils avez jugé à propos de me donner m'occupent si fort, que je n'ai en vérité pas le temps de me reconnaître. Les affaires vont d'une lenteur extraordinaire dans la junte ; de cinquante affaires qu'on y apporte, l'on n'en finit pas quelquefois la moitié; le lendemain l'on en rapporte autant et l'on en use de même; je sais que cela fait crier beaucoup de gens, qui voudraient savoir à quoi s'en tenir de leurs prétentions bien ou mal fondées; j'en suis fort fâchée, mais ce n'est pas ma faute, puisque je dis là-dessus mon sentiment. Peut-être que ma vivacité naturelle et mon peu d'expérience me font croire que les ministres feraient mieux d'aller plus vite, et que c'est eux qui ont raison de considérer les choses avec le flegme espagnol.

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