Affaires Étrangt-ros. Espa^'ne lOG, f
» Il y a des jours que je suis six heures au Conseil entre le matin et le soir. J'en donne d'autres pour des audiences publiques et particulières, et aux dames de la ville. Il ne m'en reste souvent pas pour prendre l'air ; de sorte que je n'ai qu'un moment le soir, après mon souper, pour m'amuser un peu avec mes dames. Je l'emploie à jouer à Colin-Maillard et à la Compagnie vous 'plaU-elle, où la princesse des Ursins m'a dit avoir eu l'honneur d'y voir jouer Votre Majesté autrefois chez feue Madame. A vous parler franchement, j'ai bien de l'impatience que le roi revienne, après avoir battu les Allemands, reprendre le soin de ses affaires et que je n'aie plus qu'à jouir du plaisir de le voir, et à penser à me divertir.
» J'ai cru que vous ne trouveriez pas mauvais que je me donnasse l'honneur de vous entretenir de ces bagatelles puisque la bonté et l'amitié que vous me faites la grâce de me témoigner me font prendre cette liberté avec Votre Majesté.
» Quand je croirai que quelque chose mérite de venir à votre connaissance, j'ordonnerai à la princesse des Ursins de l'écrire à M. de Torcy, ne pouvant entrer dans des détails. »
L'assiduité de la reine à tenir la junte presque tous les jours deux fois causait une grande admiration à Madrid, où l'on n'était pas habitué à voir travailler les souverains. Sa Majesté s'était avisée d'un moyen fort plaisant d'expédier les affaires qui languissaient depuis longtemps. Fatiguée des discours inutiles qu'elle entendait pendant des heures, elle eut l'idée d'apporter son ouvrage au Conseil et de le prendre lorsqu'elle voyait ces messieurs s'égarer dans des longueurs superflues. La première fois qu'elle le fit, les conseillers se regardèrent, fort étonnés ; mais elle leur dit, avec sa grâce habituelle (et cette fois-ci un peu malicieuse), qu'on traînait souvent en longueur des choses qui ne regardaient pas les affaires et qu'elle ne se souciait pas de savoir, qu'ainsi elle emploierait ce temps-là à travailler. Les membres de la junte, stupéfaits d'abord, se mirent ensuite à rire de tout leur cœur ; mais depuis ils s'écaCrtèrent bien moins du sujet qu'ils avaient à traiter, et, s'ils le faisaient encore, la reine leur disait qu'elle allait prendre son ouvrage et, pour lors, chacun riait. Ce petit incident fut connu dans Madrid et divertit fort toute la ville.
Il arrivait parfois qu'en sortant de la junte la reine écrivait encore de sa propre main jusqu'à
minuit, pour en résumer les délibérations. Le maréchal de Tessé dit avoir parcouru ces volumineux cahiers et avoir été frappé d'étonnement devant un travail semblable accompli par une enfant de treize ans.
En recevant les lettres de sa petite - fille , Louis XIV partageait la surprise de tous ceux qui approchaient la jeune reine.
Il lui écrit :
Maily, 30 juillet '.
« Vous ne devez point regretter le temps que vous donnez aux occupations peu divertissantes de la junte. Vous l'employez aussi utilement pour le service du roi, mon petit-fils, que pour votre propre gloire. Je ne puis assez vous exprimer combien je suis sensible aux justes louanges que l'on vous donne. Vous serez aisément persuadée du plaisir qu'elles me causent si vous connaissez toute la tendresse véritable que j'ai pour vous. J'assure Votre Majesté qu'elle a été bien augmentée par les marques continuelles de celle que vous avez pour le roi d'Espagne. Vous la faites éclater en même temps que vous donnez l'exemple