CHAPITRE XI
Madame des Ursins craint pour la sécurité de la reine. — Philippe s'attire les reproches de son grand-père, par sa paresse. — Il lui répond avec la soumission d'un enfant. — Louis XIV lui conseille de retourner en Espagne. — Frayeurs de la reine. — On soupçonne le prince Eugène de vouloir attenter à la vie de Philippe. — Arrivée des galions du Mexique; désastre de Vigo. — Le retour de Philippe à Madrid est décidé. — Le cardinal d'Estrées est substitué à d'Harcourt comme ambassadeur.
Après l'émotion causée par les nouvelles d'Andalousie d'autres préoccupations fort inquiétantes vinrent alarmer madame des Ursins. La reine habitait le Palais Royal, bâtiment très vaste situé à une des extrémités de Madrid. Il n'était point gardé, sauf par sept ou huit hommes dont nul ne pouvait répondre et qui dormaient devant les portes. Madrid était sans troupes et sans milices;
rien de plus simple que d'enlever la reine, soit la nuit soit le jour, quand elle sortait. A la vérité, elle était si populaire, qu'il n'y avait pas grand danger de ce côté-là, à la condition qu'il n'y eût pas de traîtres dans la ville ; mais qui pouvait l'affirmer? Madame des Ursins écrit longuement à M. de Torcy pour lui avouer ses craintes et lui demander conseil sur les mesures à prendre. La santé de la reine la préoccupe aussi:
« Il n'y a guère de jours, dit madame des Ursins, que la reine ne passe dans ses conseils cinq ou six heures ; le reste du temps se passe presque toujours à des audiences ennuyeuses et à visiter des églises ou des couvents. En un mot je n'ai jamais vu une vie qui convienne si peu à une jeune princesse gaie naturellement. Cependant connaissant la nécessité de la mener ainsi il ne semble pas qu'elle en désire une autre. 11 n'y a qu'à moi que Sa Majesté ouvre son cœur en me disant qu'elle aimerait mieux mourir que d'avoir longtemps à entrer dans les conseils, et qu'au nom de Dieu je trouve le moyen de faire revenir bientôt le roi d'Italie pourvu qu'il la puisse laisser en sûreté, car elle préfère sa gloire à tout. »
Si la reine acceptait sans murmurer le fardeau accablant des affaires, il n'en était pas de même de son mari. Une lettre sévère du roi de France vint avertir Philippe du pitoyable effet que produisait sa paresse.
10 SL'plembre
« Vous avez parfaitement répondu * pendant la campagne à ce que j'attendais de votre courage, et les marques que vous en avez données ont fait voir combien vous êtes digne de votre sang, et du trône où Dieu vous a placé. Le zèle des Espagnols paraît même augmenter à proportion de la gloire que vous avez acquise ; et je vous donne avec plaisir avant votre retour en Espagne toutes les louanges que j'étais persuadé par avance que vous mériteriez lorsque vous vous seriez fait connaître. Elles ne vous doivent point être suspectes de ma part. Je louerai toujours le bien que vous ferez et je vous avertirai de même de ce que j'apprendrai de vos défauts. L'amitié particulière que j'ai pour vous le demande aussi bien que la confiance que vous avez en moi. Personne ne vous dirait ce que je puis vous dire. Ainsi