Affaires Étrangères. Espagne 107, f
VOUS auriez sujet de vous plaindre de mon silence si je ne vous faisais pas remarquer le mal que vous pouvez corriger. Il faut seulement que nous observions un profond secret et que qui que ce soit ne soit informé des avis particuliers que je vous donnerai.
» Il ne suffit pas d'avoir fait connaître votre valeur à la tête des armées. Il faut pour votre gloire travailler au rétablissement de vos affaires, et vous n'y parviendrez que par beaucoup de soins et par une extrême application. Vous ne voyez que trop le désordre où elles sont par la paresse des rois vos prédécesseurs. Leur exemple vous apprend à réparer par une conduite opposée le préjudice qu'ils ont causé à la monarchie d'Espagne. Je vous avouerai que je vois avec douleur que dans le temps que vous vous exposez sans peine à tous les périls de la guerre, il semble que le courage vous manque pour combattre un vice aussi odieux. Je sais qu'il vous entraîne, et que vous succombez lorsqu'il est question d'entendre parler d'affaires et de vous y appliquer. Enfin, j'ai peine à vous le dire, mais on m'assure que les lettres que je reçois de vous et même celles que vous écrivez à la reine sont dictées par Louville. Pendant qu'il était auprès de moi j'en
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ai reçu de Votre Majesté, ainsi je sais qu'elle n'a pas besoin de secours pour bien écrire ; mais le public pensera différemment. Il ne faut pas croire qu'il ignore de telles particularités. Elles lui sont connues avant même qu'elles parviennent jusqu'à moi car on ne s'empresse pas à me donner de pareils avis. Jugez de l'effet que ce bruit doit faire pour votre réputation. Songez aussi au chagrin de la reine si elle en est informée, et considérez si elle n'aura pas sujet de croire que vous manquez pour elle de confiance et d'amitié. » Vous n'avez pas de plus grand ennemi que la paresse. Si elle vous surmonte, vos affaires achèveront de périr, et leur décadence vous fera perdre la réputation que votre courage a commencé de vous acquérir. Je vous dois cet avertissement et par la tendresse que j'ai pour vous et par la nécessité dont il est que vous travailliez de votre côté si vous voulez que je continue à vous secourir. Comptez enfin que je n'aurai jamais de joie plus parfaite que lorsque je vous verrai tel de toutes manières que je vous ai toujours souhaité. »
Philippe reçut à Milan la lettre sévère de son grand-père ; il répond avec le ton et la soumission d'un enfant fortement grondé ; il essaie à peine
de s'excuser d'avoir fait corriger ses lettres par Louville et promet de suivre de point en point les conseils judicieux du roi de France :
« Vous ne pouviez me faire un plus sensible plaisir, lui répond celui-ci, que de vous ouvrir à moi avec la confiance et la vérité que je trouve dans votre lettre du 17 de ce mois. Elle augmente encore mon estime et mon amitié pour vous, et je souhaite que les assurances que je vous en donne fassent entièrement cesser la défiance que vous avez de vous-même ; quoique le motif en soit louable, ce serait un défaut de la porter à l'excès, et si vous n'aviez pas encore assez d'expérience pour parler de certaines affaires avec toute la justesse convenable, je crois que vous aimeriez mieux que je vous en avertisse que de vous soumettre à la correction de tout autre. Comptez enfin qu'en toutes les occasions, vous trouverez en moi tous les sentiments d'un père qui vous aime tendrement. »
Les avis que donnait Louis XIV à son petit-fils à propos de la nécessité de gouverner par luimême et de déployer l'énergie nécessaire pour résister aux événements fâcheux qui allaient se dérouler, ne tardèrent pas à être justifiés.
Les flottes d'Angleterre et de Hollande venaient de mouiller devant Cadix et les Anglais avaient fait une descente auprès de la Rota. La reine, justement alarmée, dépêcha aussitôt deux courriers, l'un à son mari et l'autre à Louis XIV pour demander ardemment le retour immédiat de Philippe en Espagne.
Louis XIV, sans partager tout à fait les alarmes de la reine, ne jugeait pas moins le retour du roi nécessaire.
Torcy pensait de môme et il écrit à Louville :
14 septembre.
« Je ne doute pas, monsieur, que le roi d'Espagne n'ait déjà reçu bien des représentations pour retourner à Madrid et qu'on ne lui ait remontré bien fortement le péril de laisser l'Espagne abandonnée aux entreprises des Anglais. Le roi lui conseille d'accorder cette grâce aux instantes prières de ses sujets et c'est le motif de l'expédition du courrier qu'on dépêche à M. de Marsin.
»... Je crois que M. le duc de Savoie se dispose à voir le roi catholique à son passage ; faites en sorte, s'il vous plaît, que l'accueil soit plus gracieux qu'il ne l'a été la première fois. Je ne dis
pas que le roi d'Espagne accorde davantage à M. le duc de Savoie pour le cérémonial, mais au moins qu'il lui parle et qu'il lui fasse toutes les honnêtetés qui ne tirent point à conséquence, comme d'envoyer quelqu'un lui faire compliment lorqu'il arrivera et après la séparation ; ce sont toutes circonstances qui ont été omises la première fois et dont M. le duc de Savoie n'a pas eu grand tort de se plaindre. »
Cette petite leçon donnée à Louville qui la méritait ne laissa pas de le mettre fort en colère : il ne cacha point sa mauvaise humeur en répondant à M. de Torcy; mais il dut se soumettre, tout en murmurant, et obéir aux ordres du roi. Il était bien juste d'avoir quelques égards pour le père de la reine, au moment surtout oîi celle-ci se donnait tout entière à son rude métier de régente, dont les fatigues altéraient même sa santé. Son grand-père s'en préoccupait.
24 septembre.
« Vous ne sauriez me faire plus de plaisir que de songer à la conservation de votre santé. Je vous le demande et par l'amitié que j'ai pour
VOUS et par l'utilité des soins que vous prenez pour les intérêts du roi d'Espagne. Je suis bien fâché qu'ils vous aient donné jusqu'à présent des occupations aussi désagréables. Je souhaite que vos peines soient bientôt récompensées par un règne tranquille, rempli de tout le bonheur que Votre Majesté mérite, et tel enfin que je le désire par la tendresse que j'ai pour elle.
» On souhaite fort à Madrid de vous voir habillée à la mode du pays. Toute la nation est d'ailleurs si contente de vous, que je crois que vous devez lui accorder quelquefois cette légère satisfaction. »
La reine se soumit dès lors aux désirs de son grand-père et porta l'habit espagnol dans toutes les cérémonies officielles, au grand désespoir de madame des Ursins, qui n'admettait pas qu'on fît prévaloir une volonté différente de la sienne.
De plus graves préoccupations vinrent s'ajouter à celle-là.
c( Ce qui m'inquiète davantage, écrit la princesse à Torcy, le 26 septembre, c'est la fraycui* qu'a la reine qu'on attente sur sa personne. La nuit précédente. Sa Majesté et moi entendîmes.
vers les deux heures après minuit, essayer des clefs dans les serrures de quelques portes qui sont dans une galerie attachée à sa chambre. Elle et moi fûmes assez longtemps sans oser parler, Sa Majesté pour ne me pas éveiller, croyant que je dormais et moi pour ne lui pas faire de peur. Pressée enfin par la peur, elle m'appela, disant qu'elle se trouvait mal. Quand je fus à son lit, elle me fit l'honneur de me dire ce qu'elle avait entendu, et je lui avouai aussi que j'étais dans la même peine. J'appelai deux femmes qui dorment dans une chambre à côté, qui nous dirent aussi qu'elles avaient entendu le même bruit, et, la reine ne pouvant plus rester dans son lit par la frayeur qu'elle avait, nous passâmes le reste de la nuit dans mon appartement. Le matin, j'entrai dans la junte où je parlai fortement pour qu'on trouvât les moyens de mettre la reine en sûreté. Je pressai même le maréchal de Yillafranca de coucher dans le palais, comme sa charge l'y oblige, mais toutes les mesures que l'on prit furent de faire coucher quatre hommes dans le voisinage de l'endroit où nous avons entendu le bruit. Cette nuit, la reine n'a guère eu moins de peur et j'en ai passé la meilleure partie assise sur son lit pour la rassurer. Vous savez, monsieur, quelles
suites fâcheuses peut avoir une frayeur si violente dans une jeune personne. M. Orry partira au premier jour pour vous représenter encore mieux toutes choses. »
Non contente de cette lettre à Torcy, la reine écrivit elle-même à Louis XIV pour lui faire part de ses craintes.
« ... Avant-hier, la nuit, lui dit-elle, on essaya d'entrer dans mon appartement, et cela n'est que trop constant; je vous avoue que mon courage n'est pas à l'épreuve des trahisons et que ma peur fut extrême; ce palais-ci est ouvert à tout le monde, et l'on ne peut être en sûreté parmi une infinité de domestiques qui sont donnés par toutes sortes de gens ; la présence du roi devient tous les jours plus nécessaire en ce pays-ci; mais je ne puis m'empêcher de dire à Votre Majesté que je serais bien fâchée de le voir revenir sans être bien accompagné, car j'aurais beaucoup plus à craindre pour sa personne que pour la mienne propre, puisqu'elle m'est bien plus précieuse. «
Marie-Louise avait effectivement entendu essayer des clefs dans quelques serrures ; il est probable qu'on avait affaire à une intrigue amoureuse et
qu'on s'était servi d'une clef pour entrer chez une des dames du palais. Cette aventure, grossie par l'imagination de Marie-Louise et celle de madame des Ursins, fit porter à nouveau l'attention sur la nécessité d'une bonne garde ; le roi envoya l'ordre de lever un régiment de cavalerie et il expédia en même temps les fonds nécessaires. Les cent mille écus de la reine donnés par les États d'Aragon étaient encore en réserve, et ils furent en grande partie consacrés à l'exécution de ce projet. Parmi les motifs qui nécessitaient l'organisation d'une garde, il y en avait de sérieux, mais aussi d'absurdes, entre autres les soupçons répandus dans le public contre le prince Eugène dont nous avons parlé. On avait écrit de l'armée que la crainte d'un attentat contre la personne du roi avait fait renforcer sa garde. Cette lettre fut interceptée, et le prince Eugène la renvoya au duc de Vendôme accompagnée de ces lignes : « Cette lettre a été prise par un de nos partis ; on fait savoir à M. le duc de Vendôme et à toute l'armée que le prince Eugène n'a jamais été un assassin et qu'il n'y a aucune raison qui put l'obliger à une aussi infâme action ; il est même connu dans le monde sur le pied de ne servir que pour l'honneur et la gloire, outre qu'il sert un
maître qui ne s'est jamais servi de pareilles voies et qui est incapable de les commander. Ainsi, s'il n'y a d'autres raisons que cela, qui aient fait redoubler les gardes, on les peut, sur ma parole, laisser dans le premier état. »
On comprend aisément l'indignation du ])rince Eugène devant une pareille accusation ; Louis XIV lui-même fut fort mécontent qu'on l'eût formulée et protesta ne jamais y avoir ajouté foi; on n'en pressa pas moins l'organisation d'une garde attachée au palais et destinée à veiller sur la reine. Mais la question d'argent rendait toujours tout difficile et l'on attendait avec la plus vive impatience la nouvelle de l'arrivée des galions du Mexique qui étaient la principale ressource du gouvernement espagnol et aussi des ])articuliers. Le roi de France comptait qu'avec l'argent qu'ils apportaient, l'Espagne pourrait enfin se suffire à elle-même. Il proposait de s'emparer de tout ce dont ces vaisseaux étaient chargés pour le compte des Anglais et des Hollandais, et de le leur restituer seulement a[)rès la paix.
Cette proposition amena dans la junte une violente discussion et il faut convenir qu'un tel procédé entraînait de graves inconvénients. D'autre part, les Espagnols demandaient que les
navires fussent débarqués dans un port espagnol, et en conséquence les galions, accompagnés de trente-quatre vaisseaux français commandés par le comte de Château-Renault, débarquèrent à Vigo, en Galice.
La reine écrit à son grand-père :
Le 28 septembre •.
« Je me donne encore l'honneur d'écrire à Votre 3Iajesté pour l'informer de l'arrivée de la flotte à Vigo (c'est hier que je l'appris), et qu'elle devait entrer dans le port le 22 de ce mois ; devant que de vous marquer dans quelle inquiétude elle m'a mise de la savoir en péril, car j'ai appris par Renaud qui est ici, qu'elle n'est point du tout à l'abri des ennemis, vous voulez bien que je vous rende toutes les grâces sur cela que je dois, puisque c'est vous qui donnez cette grande joie à toute l'Espagne, pour avoir bien voulu envoyer M. de Château-Renault avec trente-quatre vaisseaux pour l'escorter. »
Rien ne pouvait lasser l'activité de la reine et son ardeur à défendre FEspagne. Elle pensait à