Affaires Étrangères. Espagne, 108, f
tout, prévoyait tout, et entraînait par son exemple les flegmatiques Espagnols auxquels elle inspirait une véritable adoration. Elle écrit à sa grand'mère :
« Je vous dirai, ma chère grand'maman, que les ennemis se sont à la fin rembarques sans faire rien en Andalousie ; mais je ne m'en suis pas réjouie autant à cette heure que si cela était arrivé il y a quelque temps, à cause que je crains qu'ils n'aillent chercher notre flotte, qui est à Vigo. Ce n'est pas que la saison soit bien avancée pour faire une descente, et cela m'encourage un peu. J'ai donné tous les ordres que j'ai crus nécessaires pour la défense, et si les Anglais et les Hollandais s'en retournent à cette heure en Angleterre, nous avons bien lieu d'être contents de cette campagne, puisqu'ils y ont plus perdu que gagné; car ils ont mis des sommes immenses à l'armement de leurs vaisseaux, et ils s'en retournent en fort mauvais état, à ce que l'on m'a dit, et avec plus de deux mille hommes de moins qu'ils n'avaient... »
Les occupations écrasantes de la reine ne l'empêchaient pas d'écrire régulièrement à son père qu'elle ne néglige jamais. « Il faut que je vous
donne des nouvelles, mon cher papa ; je vous dirai donc que les ennemis ne sont plus en Andalousie, car ils se sont rembarques sans rien entreprendre; ainsi jusqu'à cette heure ils ne nous ont fait aucun mal... Mais ce que l'on craint qu'ils ne veuillent faire, c'est d'aller chercher la flotte... Je ne sais s'ils voudront encore se risquer à faire une descente. J'espère que les bons ordres que l'on a donnés les en empêcheront s'ils l'avaient dans la tête.
» Voilà, mon cher papa, en peu de mots, tout ce qu'il y a ici de nouveau; ainsi il ne me reste plus rien à vous dire, si ce n'est que vous avez une fille qui vous aime à la folie. »
Au milieu de tous ces soucis, Louis XIV eut la satisfaction d'annoncer une bonne nouvelle à sa petite-fille. Le marquis de Villars venait de remporter une victoire en Allemagne sur les troupes de l'empereur. Le roi de France reçut par le courrier qui lui apportait cette nouvelle les étendards et les drapeaux pris sur l'ennemi. Il s'empressa de les envoyer à la reine d'Espagne, qui les reçut avec joie mais qui éprouva un bonheur plus vif encore en apprenant que le retour de son cher roi était décidé. Philippe n'était pas moins désireux
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de la rejoindre le plus tut possible. Il quitta Milan en novembre, comptant arriver à Madrid au commencement de janvier. La reine écrit à son père :
c< Toutes vos aimables lettres, mon cher papa, sont toujours de plus en plus remplies d'amitié et de bonté pour moi, dont j'en ai une reconnaissance et un plaisir infinis, et je vous assure que la tendresse que j'ai pour vous est si grande, qu'il est difficile de vous la pouvoir marquer; ainsi je mérite vos bons traitements, et les mériterai toujours davantage s'il plaît à Dieu, et me verrai continuellement aimée de mon cher papa, ce qui fait et fera le plus grand bonheur de ma vie. ..
» Je voudrais avoir encore pour cette semaine quelque bonne nouvelle à vous mander, mais je n'en ai ni de bonne ni de mauvaise, puisqu'il n'y a rien de nouveau depuis le départ de la flotte anglaise et hollandaise des côtes de l'Andalousie ; ainsi on est encore dans la crainte qu'elle ne veuille entreprendre d'aller dans le port de Vigo où est notre flotte...
» A cette heure, je ne parle d'autre chose si ce n'est du retour du roi et vous pouvez aisément imaginer quel plaisir et quelle consolation j'aurai
de le revoir ; mais une chose dont je suis fâchée, c'est qu'il ne fasse point son voyage par terre, car dans ce cas-là il aurait été obligé de passer à Turin, et par conséquent vous l'auriez vu une seconde fois, dont vous auriez été bien aise ; mais si ce n'est pas cette fois-ci ce sera une autre et dans ce temps-là je serai de la partie. Je crois que je mourrais de joie si je revoyais un père que j'aime si passionnément, et avec cette espérance je finis, mon très cher papa, en vous embrassant de tout mon cœur. »
La joie de la reine fut de courte durée. Louis XIV avait envoyé des instructions détaillées au sujet du débarquement des précieux galions. Château- Renault avait conduit la flotte à Vigo, en Galice, croyant qu'elle y était en sûreté. On transporta l'or et l'argent à Lugo, les marchandises restèrent sur les galions, et l'escadre française jeta l'ancre à l'entrée du port ; mais la flotte des Anglais et des Hollandais, sous les ordres du duc d'Osmond, attaqua les Français et les Espagnols qui ne purent résister, malgré leur valeur, à une flotte aussi considérable: le port fut forcé, Château-Renault lui-même mit le feu à ses propres vaisseaux et la France en perdit quinze. Une grande partie des
marchandises fut jetée à la mer, les flammes en consumèrent un grand nombre; mais les ennemis estimèrent encore leur prise quatre millions d'écus. Cette alTreuse nouvelle arriva le 29 octobre à Madrid'. La reine assembla aussitôt la junte, mais on n'y prit aucune résolution. Elle représenta que ces longueurs étaient funestes, que tous les moments étaient précieux et on lui répondit que rien ne pressait. Il fallut apprendre cette fâcheuse nouvelle au roi de France et c'est la reine qui dut remplir ce triste devoir. Elle fit appel à tout son courage pour l'accomplir:
A Madrid, le 31 octobre-.
« C'est avec une très grande peine que je me donne l'honneur d'écrire à Votre Majesté aujourd'hui, puisque c'est pour vous marquer la douleur que j'ai de tout ce qui vient d'arriver à vos vaisseaux ; c'est en vérité une chose bien sensible pour moi, de voir que vous ayez fait une perte si considérable pour avoir voulu procurer du bien à cette monarchie. Cependant, comme je ne dois pas vous cacher les mauvaises nouvelles,