CHAPITRE II
Ouverture du testament de Charles II. — Élection du duc d'Anjou. — Son départ pour l'Espagne. — Exil de la reine douairière à Tolède. — Arrivée du roi à Madrid. — Le marquis de Louville. — Porto-Carrero. — Coutumes espagnoles, la golille. — Visite à la reine douairière. — Désordre et faiblesse du Gouvernement.
Le 1" novembre 1700, le lamentable Charles II terminait sa languissante vie dans le sombre palais de l'Escurial; bien avant cette mort, deux puissants souverains se disputaient sa riche succession et nouaient de toute part de secrètes intrigues pour s'en emparer. Louis XIV s'appuyait sur les droits de Marie-Thérèse, sa femme, propre sœur de Charles II; malgré sa renonciation solennelle à la couronne d'Espagne, il s'efforçait d'obtenir un testament en faveur d'un de ses petits-fils. De son côté l'empereur Léopold d'Au-
triche comptait fermement sur un testament fait après la mort de l'Électeur de Bavière, qui déclarait l'archiduc Charles, son second fils, héritier du trône d'Espagne. Le duc de Moles avait porté ce testament à Vienne, où il fut reçu avec grande joie. La reine Marianne de Neubourg, née archiduchesse d'Autriche, et seconde femme de Charles II, favorisait de tout son pouvoir sa Maison et avait puissamment contribué à ce premier testament qui tranquillisa Léopold et lui fit négliger les soins qu'il avait pris jusqu'alors pour assurer à son fds une si belle succession.
Louis XIV n'agit pas de même; il ne désespéra point de faire révoquer le testament et il envoya à Madrid, comme ambassadeur, le marquis d'Harcourt, diplomate habile, homme aimable et insinuant, qui s'acquitta à merveille du rôle qui lui était confié. « Il se rendit agréable à la ville et à la Cour par sa magnificence; la marquise, sa femme, fit de même auprès des dames espagnoles qu'elle gagna en les comblant d'honneurs et en les régalant de mille galanteries et nippes françaises'. » Mais l'important était d'attirer la reine
1. Ilisloire publique et secrèle de la Cour de Madrid, public't^ eu ni9 sans nom d'auteur. Elle est aUi-ibuée à Uuussel, mais Barbier considère cette attribution comme douteuse.
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Marianne dans le parti français, car elle avait grand empire sur son triste et faible époux. On prétend que d'Harcourt, pour en venir à bout, lui fit entrevoir la possibilité d'épouser Monseigneur le Dauphin, fils unique de Louis XIV et veuf de la princesse de Bavière. Quoi qu'il en soit, Marianne passa à l'ennemi et usa de toute son influence pour faire changer le testament ; elle y réussit.
Aussitôt après la mort de Charles II, le Conseil d'État et tous les Grands présents à Madrid s'assemblèrent au Palais Royal et ouvrirent le testament. Dans la chambre contiguë, se trouvaient les ambassadeurs. Blécourt, qui suppléait l'ambassadeur de France retenu chez lui par une maladie, figurait au premier rang, auprès du comte d'Harrach, ambassadeur d'Autriche, qui regardait déjà ses collègues d'un air triomphant. « Enfin la porte s'ouvrit et le duc d'Abrantès parut, jetant les yeux de tous côtés et gardant gravement le silence. M. de Blécourt s'avança, mais le duc passa devant lui sans le regarder; puis, faisant comme s'il n'avait pas vu tout de suite le comte d'Harrach, il prit un air de joie, lui sauta au cou et lui dit en espagnol fort haut : « Monsieur, c'est avec beaucoup de plaisir... » Et
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fiiisant une pause pour l'embrasser mieux: « Oui, monsieur, c'est avec une extrême joie que, pour toute ma vie et avec le plus grand contentement, je me sépare de vous et que je prends congé de l'auguste Maison d'Autriche ! » On comprend la stupeur du comte d'Harrach devant cette cruelle bouffonnerie ! Quant à Blécourt, il rentra aussitôt chez lui, pour écrire à Versailles la grande nouvelle. Don Antonio d'Ubilla, premier ministre espagnol, lui envoya une copie du testament qui était toute prête, et les dépêches arrivèrent à Louis XIV le 9 novembre au matin; il contremanda la chasse où il devait aller, annonça la mort du roi d'Espagne, puis réunit les ministres chez madame de Maintenon, en conseil, jusqu'au soir, pour délibérer sur les graves questions : soit d'accepter le testament, soit de s'en tenir au traité de partage. On conclut enfin par l'acceptation du testament. Le duc d'Anjou, auquel on avait confié la décision qui l'intéressait plus que personne, se conduisit si discrètement qu'il ne sembla pas qu'il se doutât de quelque chose. Au moment où on lui apprit cette importante nouvelle, il était à dîner avec ses frères, et malgré son calme accoutumé, il ne put s'empêcher de faire un bond sur sa chaise ; mais il reprit
bien vite son sang-froid. « Rien, dit madame de Maintenon, ne pouvant lui faire perdre cette gravité dont il a été affublé dès le ventre de Madame sa mère ».
La Cour revint de Fontainebleau à Versailles, le lundi IS, et le lendemain, le roi ayant fait mander l'ambassadeur d'Espagne dans son cabinet, où se trouvait déjà le duc d'Anjou, et le désignant : « Vous pouvez, dit-il, le saluer comme votre roi ». L'ambassadeur se jeta à genoux à la manière espagnole et fit son compliment. Aussitôt après, le roi fit ouvrir la porte à deux battants, commanda à tout le monde d'entrer, et promenant majestueusement les yeux sur la nombreuse compagnie :
« Messieurs, dit-il en montrant le duc d'Anjou, voici le roi d'Espagne. Sa naissance l'appelait à cette couronne, le feu roi aussi, par son testament; c'était l'ordre du ciel, je l'ai accordé avec plaisir.* »
Après cette présentation, le duc de Bourgogne et le duc de Berry, frères du jeune roi, arrivèrent;
t. Mémoires de Saint-Simon.
ils s'embrassèrent tendrement avec émotion, et le départ de Philippe V eut lieu le 4 décembre. La famille royale s'avança jusqu'à Sceaux ; les adieux durèrent plus de deux heures et demie. Il fallut enfin se séparer; le roi conduisit son petit-fils jusqu'au bout de l'appartement, l'embrassa à plusieurs reprises et le garda longtemps serré dans ses bras ; Monseigneur fit de même ; puis le jeune roi monta en carrosse avec ses frères.
Après un voyage assez lent, Philippe entra enfin dans sa capitale le 10 février. Il y fut reçu avec les plus vives démonstrations d'amour et de respect. Jusqu'à trois lieues de Madrid, le chemin était couvert d'environ cinq mille carrosses et d'une foule innombrable d'Espagnols ; l'aspect agréable de Philippe, sa bonne mine, ses manières pleines de dignité plurent infiniment à ses nouveaux sujets. « Le roi, écrit Louville', qui serait beau partout, passe ici pour un Adonis; les femmes du peuple l'acclament avec fureur quand il sort. »
Le jour même de son arrivée il entra, la tète couverte, dans la chambre des Grands, qui tous,
I. Le marquis de Louville était un dos principaux seigneurs de la suite du jeune roi.
couverts, vinrent lui baiser la main; Louville fut frappé de l'imposante grandeur de cette cérémonie ; il n'en revenait pas que des gens si sages, si graves et si prudents eussent si mal gouverné la monarchie ; il représentait plaisamment à Torcy « combien les fous seraient déplacés dans cette Cour et combien on devrait être attentifs à n'y en point envoyer. Il n'y a rien de pareil à l'amour que ces gens-ci ont pour leur roi, dont ils font leur idole et pourvu que cela dure nous n'aurons rien à souhaiter de plus. »
Les premiers mois qui s'écoulèrent depuis l'arrivée de Philippe V à Madrid se passèrent à merveille, les seigneurs français de la suite du roi suivirent à la lettre les recommandations qui leur avaient été faites de ne se point moquer des manières espagnoles qu'ils avaient toujours tournées en ridicule dans leurs comédies. Les Espagnols, de leur côté, s'efforçaient d'accommoder leur gravité naturelle aux manières libres et peu cérémonieuses des Français, cette retenue ne tarda pas à lasser les deux partis. Les favoris du roi s'étaient émancipés jusqu'à railler des seigneurs espagnols de grande qualité qui, à leur gré, ne faisaient pas des révérences assez profondes au roi, lorsqu'ils l'approchaient; et ce fait, insigni-
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fiant par lui-même, ne tarda pas cependant à amener un éclat fort désagréable.
Un soir, un Grand d'Espagne vint rendre compte au roi d'une commission qu'il lui avait donnée. Espagnol de corps et d'âme, il ne faisait, selon la coutume, que plier un peu les genoux sans incliner la tête en abordant le roi ; mais deux jeunes pages français avaient malicieusement tendu une corde à demi -pied de terre à la porte de la chambre dans laquelle l'Espagnol, entrant tête levée sans la voir, heurta ses pieds à la corde et ainsi faillit tomber et donner du nez en terre. Il ne tomba pas parce qu'il marchait gravement, mais sans y penser il fit une inclination fort profonde qui était le commencement de la chute et fit rire aux éclats ceux qui étaient autour du roi. Philippe tança sévèrement les rieurs, mais malgré cela on eut grand'peine à empêcher de telles plaisanteries de se renouveler.
On avait fait de grands préparatifs pour le jour de l'entrée du roi, et l'Inquisition voulant prendre part à la fête avertit le jeune monarque que pour le réjouir on préparait un autodafé où l'on brûlerait trois juifs. Philippe déclara qu'il ne s'y trouverait point et Louville eut le courage
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de représenter aux Grands que les souverains ne voient les criminels que pour leur faire grâce. Oi-, les lois d'Espagne ne permettant pas de l'accorder en cette circonstance, il ne convenait point que le roi assistât à un spectacle de cette nature '. Ce courageux discours de LouviUe produisit un bon effet et la cruelle coutume des autodafés commença dès lors à disparaître.
Parmi les Français qui accompagnaient le roi, le marquis de Louville occupait le premier rang. Son humeur libre, franche et gaie plaisait beaucoup au jeune monarque qui, malgré son sérieux habituel, aimait qu'on le divertit. Louville y réussissait et on doit convenir qu'au commencement du règne de Philippe Y il vit très juste. Plus tard, son caractère violent et partial l'entraîna trop loin ; mais malgré ses exagérations dont il est aisé de faire la part, nous invoquerons souvent son témoignage, car il voyait de près bien des choses et exerçait un empire réel sur le roi, auprès duquel il remplissait les fonctions de gentilhomme de la manche^.