‹ Une Reine de douze ansChapitre 50 sur 115 · Allaires Étrangères. Espagne 109, f · texte numérisé non relu

Allaires Étrangères. Espagne 109, f

pagne, me fait un très grand plaisir. J'aurais extrêmement souhaité que votre dernière lettre du 2 du courant eût été, de même que les précédentes, remplie d'heureux événements : mais Dieu ne vous veut pas donner tous les bonheurs à la fois, ayant permis aux ennemis de faire un nouveau débarquement à Vigo, et obligé M. de Château-Renault de mettre le feu à la flotte qu'il avait conduite heureusement dans ce port, après tant de péril. Je vois pourtant avec plaisir que ce malheur n'a pas été aussi grand qu'il pouvait être, puisqu'on a sauvé tout l'or et l'argent qui était sur la flotte, et que les ennemis n'ont rien profité du reste. J'espère que les bons ordres que le roi donnera à son arrivée empêcheront aux ennemis de s'établir dans Vigo, et qu'ils seront obligés de se rembarquer aussi honteusement qu'ils ont fait à Cadix. C'est ce que je souhaite, ma chère fille, vous aimant autant que je fais. »

En écrivant cela le duc de Savoie ignorait l'étendue du désastre ; il ne l'apprit qu'après avoir expédié cette lettre, et il en rerut une nouvelle de sa fille qui lui donnait encore un grand sujet d'alarme,

« J'avais déjà appris l'heureuse nouvelle du

rembarquement des Anglais et des Hollandais à Vigo, quand j'ai reçu votre lettre qui me l'a confirmée, et qui m'a causé d'autant plus de joie que je n'y ajoutais pas une entière foi. Enfin, vous voilà, ma chère fille, débarrassée de cette périlleuse affaire, et délivrée par l'arrivée prochaine du roi de toutes vos peines et de toutes vos inquiétudes, ce qui vous augmentera encore le plaisir de le revoir. Vous devez être bien persuadée de celui que j'en ressens aussi, vous chérissant au-dessus de toutes choses...

» Après avoir écrit, je reçois votre lettre du 16 courant ; elle me remet dans de nouvelles alarmes ; cependant la saison avancée me fait espérer que ce ne sera qu'une appréhension, qui ne sera pas fondée ; je le souhaite, ma chère fille, et je vous embrasse de tout mon cœur. »

Au milieu de cette situation critique, la pauvre reine apprend enfin une nouvelle qui la calme un peu.

24 novembre.

«... Après tant d'événements fâcheux, écritelle à son grand -père, il arriva ici la nouvelle

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écrite de Barcelone qui m'est d'une grande consolation, c'est qu'on assure qu'un régiment de Naples qui a passé à Gênes pour venir en Espagne, a appris en cette ville que le roi y devait arriver le 11 pour s'embarquer. Si cela est, comme je le crois, j'espère que j'aurai bientôt un courrier qu'il me dépêchera de Toulon ou du port où il s'embarquera. Votre Majesté ne saurait assez s'imaginer combien la présence du roi son petitfils est nécessaire dans ce pays-ci pour calmer l'agitation qui j est parmi les Grands depuis les malheurs arrivés à Vigo. Le peuple et la noblesse paraissent fort zélés pour nous et attendent avec une impatience extrême le retour du roi leur maître, dans l'espérance qu'ils ont, que la forme du gouvernement changera et qu'ils n'auront plus à obéir qu'à celui qui doit naturellement leur commander. Cela est à un point, qu'ils disent qu'ils ne se soucient pas de ce que le roi leur commande pourvu que ce soit lui qui donne les ordres. Ainsi je supplie très humblement Votre Majesté de se servir de toute l'autorité qu'elle a par tant d'endroits sur le roi son petitfils, pour qu'il s'accoutume bien à dire d'un ton hardi : « Je veux ou je ne veux pas » . Enfin qu'il tâche de vous imiter, ce sera un prince parfait,

s'il y peut parvenir. Je ne vois en cela qu'une chose qui me doit faire un peu de peine, c'est que si cela était je sens bien que je l'aimerais avec trop d'ex€ès, car vous savez que dans les choses qui sont même les plus permises, il faut avoir de la modération.

» Vos lettres sont si remplies de bonté pour moi que je ne puis vous dire combien elles me touchent, non plus que la passion avec laquelle je vous honore. »

Louis XIV à la reine d^ Espagne.

10 décembre.

» Je crois comme vous que le roi d'Espagne ne peut trop presser son retour à Madrid, une plus longue absence pourrait produire de graves inconvénients. Il est difficile au contraire que le zèle de vos sujets n'augmente par la présence de leur souverain. Ils croiront aisément qu'après avoir exposé sa vie pour la défense de ses États éloignés, il ne sera pas moins attentif à la conservation de l'Espagne, ainsi le peuple et la noblesse déjà bien disposés feront encore mieux, et les mal intentionnés se verront sans suite et sans

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crédit. Je suis persuadé que tant de raisons de presser son voyage lui feront supporter avec peine les retardements d'une suite nombreuse et nécessaire. Mais j'ai assez bonne opinion de lui pour croire que ces mêmes raisons sont encore moins fortes que l'impatience qu'il a de vous revoir. Elle est si juste, que je ne puis que louer ce sentiment. Je n'approuverais pas moins que, suivant le conseil de Votre Majesté, il s'accoutume à parler en maître. Si vous lui promettez de l'aimer davantage, vous lui ferez surmonter ce reste de timidité si contraire à ses intérêts. Je comprends que pour vous plaire, il changera en perfections les défauts qu'on peut encore lui reprocher ; s'il vous a cette obligation ce sera pour moi une nouvelle raison de vous aimer encore davantage. »

La politique de Louis XIV en Espagne n'avait point donné jusqu'à présent de bon résultat.

Le roi de France se plaignait amèrement de l'injustice des Espagnols à son égard ; ils prétendaient que satisfait d'avoir placé son petit-fils sur le trône, il s'embarrassait eu de remédier aux maux de l'Espagne. D'autre part, lorsqu'il donnait son avis, on s'écriait que rien ne se décidait

plus qu'à Versailles. Le pitoyable état des finances espagnoles éclatait à tous les yeux et Philip])e, d'accord avec ses ministres, avait demandé instamment à son grand -père de lui envoyer un homme habile et capable de trouver quelque expédient propre à débrouiller la confusion qui régnait dans son royaume. Le roi envoya dans ce but le sieur Orry ; mais à peine était-il arrivé à Madrid que l'on ne manqua pas de se plaindre en disant que la France achevait d'accabler les peuples d'Espagne en introduisant de nouveaux impôts. Orry revint à Versailles rendre compte de sa mission. On dit alors que Louis XIV abandonnait complètement l'Espagne. Lassé de ces contradictions et mécontent des insuccès de sa politique, il finit par croire que Marsin, Louville, d'Harcourl, etc., n'étaient nullement capables de diriger son petit-fils.

Il se décida alors à nommer un nouvel ambassadeur, substituant au duc d'Harcourt toujours malade, le cardinal d'Estrées « qu'il considérait comme le sujet le plus capable qu'il eût dans son royaume ».

Le cardinal devait aller présenter ses hommages au roi à Milan. Philippe lui demanderait de passer avec lui en Espagne, et Louis XIV, semblant

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céder au désir de son petit -fils, le nommerait ambassadeur.

Une instruction particulière fut remise au cardinal d'Estrées, dans laquelle on insistait sur la hauteur de Louville qui avait froissé les Espagnols et éloigné du roi Philippe ses sujets, en accordant toujours la préférence aux Français, tandis que les soins les plus pressés du nouvel ambassadeur devraient être de les ramener. Torcy terminait cette instruction en disant qu'on comptait sur le zèle et sur les talents dont le cardinal avait fait preuve tant de fois, pour tirer la France et l'Espagne des embarras dans lesquels elles se trouvaient.

Louis XIV se trompait en accordant au cardinal toutes les qualités et l'esprit qu'il avail autrefois, mais que l'âge avait fortement affaiblis. Son caractère ardent et hautain, l'habitude de tout décider sans réflexion, la haute idée qu'il avait de sa race et de sa personne, tout cela mêlé aux intrigues d'une cour qu'il ne connaissait pas, devait donner un résultat diamétralement opposé à celui qu'espérait le monarque.

La reine et madame des Ursins qui partageaient les illusions de Louis XIV sur les capacités du cardinal attendaient son arrivée avec impatience.

Marie-Louise à sa grand'mère.

« Je crois que vous auriez aussi souhaité que M. le cardinal d'Estrées eût passé à Turin ; mais je crois que ça n'aura pas pu se faire puisqu'il faut qu'il suive le roi. Je me fais déjà par avance un plaisir d'entendre un homme d'autant d'esprit, et qui sait tant de choses, à ce que m'a dit la princesse des Ursins... »

La reine en souhaitant si fort la présence du cardinal d'Estrées ne se doutait guère qu'il lui causerait les plus grands ennuis ; mais reprenons la lettre de la reine.

« Je suis bien aise, ma chère grand'maman, d'apprendre votre sentiment sur le goût des affaires. Vous croyez que ce goût-là me viendra avec l'âge; je vous assure que j'en serais bien fâchée, puisque je veux toujours être avec le roi et par conséquent ne plus me trouver dans l'état où je me trouve à cette heure. Gela serait bien malheureux, car je n'aurais pas eu le plaisir de gouverner pendant que j'étais régente, et après cela ce goût me viendrait quand je ne le pourrais plus faire. Ainsi, je souhaite, ma chère grand'maman, de ne pas

changer de sentiment, et je vous le manderai quand je serai plus avancée dans Tàge. En tout cas, si cela m'arrivait, vous pouvez bien croire que je suivrais votre sentiment, qui est de n'en pas faire semblant. Pour à cette heure, je ne suis qu'une enfant, puisque j'aime mieux me promener ou jouer que d'être dans la junte. Peutêtre que quand mon enfantise se passera, cela me viendra, c'est-à-dire d'aimer à gouverner. Comme vous aimez qu'on vous parle naturellement, je le fais, et vous dis ingénument mes sentiments...»

La reine an roi de France.

A Madrid, le 14 décembre '.

» Je cours le risque d'ennuyer Votre Majesté par mes fréquentes lettres, mais il m'est impossible de ne le pas faire aujourd'hui, puisque c'est pour lui marquer ma joie sur le prompt retour du roi, que j'espère de voir à la moitié du mois •qui vient ^ J'ai eu ce matin de ses nouvelles par un extraordinaire, par où il demande des postes de Saragosse ici. Vous pouvez bien croire que je

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