‹ Une Reine de douze ansChapitre 52 sur 115 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Conseils de Louis XlVàson petit-fils. — Retour de F'hilippe en Espagne. — Entrée dans Madrid, le roi servant d'écuyer à la reine. — Démission de Porto-Carrero. — DifTicultés avec le cardinal d'Estrécs. — Il se brouille avec madame des Ursins. — Départ de Louville et Orry pour Versailles. — Plaintes de d'Estrées et reproches de Louis XIV à son petit-fils. — Il rappelle madame des Ursins. — Lettre de la reine qui demande le maintien de madame des Ursins et le départ des d'Estrées.

A son retour d'Italie, la position de Philippe était embarrassante et sa ligne de conduite difficile à tracer. Dès le début de son règne et dans les instructions remarquables que lui adresse son aïeul, on voit en première ligne l'expresse recommandation de régner lui-même, et de ne jamais avoir de premier ministre dont la puissance contrebalancerait la sienne. Son aïeul lui recommande

2o2 MARIE-LOUISE-GABRIELLE DE SAVOIE

à plusieurs reprises de ne pas froisser les Espagnols et de procéder lentement aux réformes de la gênante étiquette ; de son côté ïorcy écrivait au cardinal d'Estrées dans un sens analogue. Les mêmes instructions avaient été données à madame desUrsins; mais celle-ci, dont l'influence n'avait fait qu'augmenter pendant l'absence de Philippe, n'était pas mieux disposée que le cardinal à céder le pas aux Espagnols. Quant à Marie- Louise, tout autre sentiment faisait place dans son cœur au bonheur de revoir son bien-aimé roi.

Janvier 1703.

« C'est peut-être la dernière fois que je vous écris, mon très cher papa, devant que de voir le roi, car je partirai la semaine qui vient pour aller au-devant de lui jusqu'à Guadalaxara, c'està-dire à deux journées de Madrid, et je ne sais si je pourrai vous écrire devant que de partir ; mais si vous n'avez point de mes lettres, vous en saurez au moins la cause, qui fera, je crois, que vous m'excuserez plus aisément que vous n'auriez fait.

» C'est le quatorzième du mois que je pense voir le roi ; ce prince trouvera bien du travail à son retour, quand ce ne serait que de penser à

tout ce qu'il faut faire pour se bien défendre la campagne prochaine. On assure que les ennemis viendront de fort bonne heure nous insulter, et qu'ils augmentent encore leurs vaisseaux et le nombre de gens qu'il faut dessus. Malgré tout cela, je me flatte toujours que le bon Dieu protégera notre juste cause. . .

» Il n'y a ici rien du tout de nouveau ; tout le monde ne pense à l'heure qu'il est qu'au retour du roi, qu'on attend avec beaucoup d'impatience. On a grande raison de souhaiter voir un prince de dix- neuf ans, qui revient vainqueur de ses ennemis, qui a exposé sa vie et sa personne pour la monarchie et pour ses sujets, et qui, pardessus cela a tant de bonnes qualités. Je ne doute pas qu'il ira beaucoup de ces messieurs les Grands, et aussi des autres, au-devant de leur maître, et il y en a déjà quelques-uns qui m'en ont demandé la permission. Vous pouvez bien croire que je ne la leur ai pas refusée, étant fort aise qu'ils marquent autant qu'il est possible leur désir de le voir et de se mettre à ses pieds. Pour moi je ne pense à autre chose qu'à mon petit voyage puisque j'aurai la consolation de voir mon cher roi qui est ce que je désire depuis si longtemps. »

La reine quitta Madrid le 11 janvier et fut le soir à Alcala ; le matin du 12, elle partit pour Guadalaxara, où elle parvint heureusement malgré la rigueur du temps et de la neige qui tombait en grande abondance; le 13, la reine ayant su que le roi s'approchait s'avança de son côté pour le recevoir ; mais la nuit tombait et Philippe, qui devait faire ce jour-là dix lieues, ne paraissait pas ; le temps continuait à être détestable à cause de l'abondante pluie et du vent.

La reine attendit jusqu'à une heure de la nuit^ et eut grand'peine à céder aux instances de madame des Ursins qui la suppliait de se retirer et de se mettre à l'abri, ce qu'elle allait faire quand survint le roi qui fut reçu par elle à sa descente du carrosse « avec des signes extraordinaires de la plus grande affection ».

Le jour suivant fut destiné à se reposer d'un si long voyage et en même temps à donner le temps de rejoindre aux équipages restés en arrière pendant la longue journée que Sa Majesté avait dû faire avec seulement trois carrosses. Le roi et la reine dînèrent ensemble et, quoiqu'en pareille circonstance, selon le cérémonial de la

Page 1