Affaires Étrangères
REIM-: I) KSPAGXE. 271
présomptueux, capable d'entreprendre, de gouverner seul ses affaires, d'exclure de ses Conseils votre ministre, d'oublier ce qu'il doit à la tendresse que vous avez pour lui, et tout cela, par l'eiïet des conseils intéressés de ceux qui veulent le perdre en le renfermant dans la mollesse honteuse de son jfalais ? Comment le cardinal d'Estrées a-t-il osé écrire de telles impostures? pardonnez-moi si je me sers de ce terme ; mais je n'en connais point d'autre dans la douleur où je suis, et c'est le seul nom qu'on peut donner à ce qu'il faut qu'il ait écrit à Votre Majesté, pour attirer au roi une telle lettre, puisqu'il n'y a pas une seule circonstance qui ne soit contre la vérité.
» Où a-t-il pris que le roi votre petit-lîls ait eu la présomption de se croire capable de gouverner seul ses affaires ? Est-ce lui qui a donné lieu à la retraite du cardinal du Desyachol Pouvait-il la prévoir? a-t-il pu l'empêcher? que n'a-t-il pas fait pour l'obliger d'y rentrer ?
•» Le cardinal d'Estrées l'a su et l'a vu... (Ici suivent les détails de l'alïaire, tels que dans sa lettre à sa grand'mère.) Cette conduite de votre petit-fils peut-elle s'appeler présomptueuse? Et a-t-elle pu donner lieu au cardinal d'Estrées, de mander que le roi d'Espagne l'avait exclu de ses Conseils. En
vérité, ce prince est bien malheureux de se trouver livré à la conduite d'un si méchant homme, car, non content de cette fausseté, il empoisonne les choses jusqu'au point d'attaquer le cœur et la probité du roi ; et il insinue avec noirceur que Sa Majesté a oublié la tendresse que vous avez pour lui. Quels outrages à ce jeune prince! Il en est de même des conseils intéressés de ceux qui veulent perdre le roi en le renfermant dans la mollesse honteuse de son palais. Que peut-il avoir entendu par là ? Si c'est moi qu'il attaque, jugez, s'il vous plaît, de sa hardiesse. Dire que je veux perdre le roi, dire que je le tiens dans une mollesse honteuse ! Gela se peut- il souffrir? Moi qui, charmée de posséder le plus aimable prince de la terre, fais consister tout mon bonheur dans sa gloire ! Moi qui ai caché mes larmes pour ne le pas retenir, quand il a passé en Italie! Moi enfin, qui, le sachant exposé aux conjurations et aux périls de la guerre, ai étoufle tous mes soupirs pour ne lui pas découvrir la désolation dans laquelle il me mettait, pour ne pas ébranler son courage !
» Le cardinal n'est pas plus en droit d'attaquer la princesse des Ursins. Je lui dois la justice d'avouer que je me suis toujours fort bien trou-
vée de ses conseils, et que son bon esprit et sa conduite l'ont fait estimer de tout le monde en ce pays-ci. Je dois dire de plus que son zèle est infini pour Votre Majesté et qu'elle n'a jamais désiré autre chose, si ce n'est que le roi et moi fussions autant touchés que nous le devons être de la tendresse dont vous nous honorez . »
La reine parle ensuite de la conduite de son mari, qui s'est montré aux Grands, est allé à la chasse, a tenu régulièrement le Despacho, a travaillé presque tous les jours avec l'ambassadeur.
« Où a-t-il donc pris, dans ce peu de jours, que le roi vit dans la mollesse honteuse de son palais ? Hélas 1 à peine ai -je eu le plaisir de voir mon aimable roi, que le voilà troublé par la douleur que lui et moi nous ressentons de tous les terribles reproches que vous faites au roi votre petit-fils. Nous avons d'ailleurs la mortification de savoir que ce cardinal, non content de venir à nous d'un air triomphant, se vante partout de nous avoir attiré des mortifications du roi notre grand-père. Je vous avoue que c'est un monstre pour moi. Il n'excite que de la discorde, et s'attire la haine de tout le monde par ses manières;
il a plus révolté de cœurs depuis qu'il est ici, que vos bontés n'en avaient gagné depuis (|ue vous avez pris cette couronne sous votre protection.
» Vous m'ôtez la princesse des Ursins ; quelque gi'and que soit ce coup pour moi, je le recevrais sans me plaindre s'il venait de votre main; mais quand je pense que c'est l'effet de l'artifice du cardinal et de l'abbé d'Estrées, je aous avoue que je suis au désespoir...
» Je vous demande de me délivrer de la présence de ces deux hommes que je regarderai toute ma vie comme mes plus cruels ennemis. »
La lettre de la reine si énergique et si douloureuse ne laissa pas que d'émouvoir fortement son grand-père. On voit, dans les dépêches de Torcy à l'abbé d'Estrées, une désapprobation fort claire de sa conduite et de la domination qu'il ne se gêne pas pour exercer sur les Espagnols ; mais Torcy aurait eu fort à faire s'il était parvenu à rendre l'abbé d'Estrées prudent et conciliant