‹ Une Reine de douze ansChapitre 55 sur 115 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

La reine donne audience au cardinal. — Lettres de Philippe et de Marie-Louise. — Louis XIV laisse à son pctitlUs la lil)erlé de faire partir ou rester la princesse. — Visite à la reine douairière à Aranjuez. — Jonction du maréchal de Villars avec l'électeur de Bavière. — Correspondance de la reine.

La reine ne cessait de se plaindre des procédés irrespectueux de MM. d'Estrées. En écrivant à son père, elle se laisse aller à son indignation.

28 lévrier 1703.

« J'ai reçu, mon cher papa, votre chère lettre du 1" de ce mois dès la semaine passée; mais je n'y réponds qu'aujourd'hui car j'ai été si affligée de voir que le Roi Très Chrétien veut que la princesse des Ursins s'en aille, et tout cela par des

calomnies et des faussetés du cardinal d'Estrées, qui sont crues, que je ne pus le faire; et, quoique je le sois encore, je ne puis pas demeurer si longtemps sans vous assurer de toute ma tendresse.

» Je vous assure que je suis bien enragée contre les êtres qui m'ôtent ce qui faisait ma consolation et tout cela par cent mille sottises qu'ils ont eu l'insolence d'écrire en France, où ils se laissent si bien tromper, car assurément, si on faisait une fois connaître la vérité au roi, je suis sûre qu'il ne ferait pas en aller la princesse des Ursins, mais les êtres qui le mériteraient bien par leurs procédés.

» Vous voyez, mon cher papa, dans quelle colère je suis; mais le sûr est que je ne sais ce que je ferai quand la princesse des Ursins s'en sera allée et qu'on m'aura mis, à sa place, quelque Espagnole ou Française qui me fera enrager du matin jusqu'au soir, avec qui il faudra que je sois toujours sur mes gardes et qui fera tous les pièges qu'elle pourra. Voilà dans quel état je suis; je vous laisse à en juger et finis en vous assurant que, de quelque manière que ce soit, je vous aime et aimerai toujours très tendrement. »

Le cardinal d'Estrées, sachant bien la colère de

REINE d'eSPAGNE. Hll

la reine, espéra l'apaiser en lui expliquant dans une audience particulière les intentions avec lesquelles il était venu en Espagne. Il en rend compte au roi de France :

« Je me rendis hier chez la reine à l'heure marquée et je trouvai le comte de San Estevan, majordome major, qui m'attendait et qui me conduisit dans la chambre de Sa Majesté. Elle était seule. Il y avait deux chaises préparées, celle de la reine avec la distinction ordinaire, et une autre pour moi. Elle m'y mena et m'ordonna de m'asseoir; je lui dis en riant que mes jambes, quoique affaiblies, étaient encore assez bonnes pour pouvoir recevoir l'honneur de son audience debout et je refusai de me mettre dans une autre situation, disant que, si j'en avais besoin, je me servirais tout au plus du dossier de cette chaise ; comme j'insistai sur cela, elle souffrit que je demeurasse debout et se leva elle-même... »

Le cardinal lui dit qu'il avait sollicité l'honneur de cette audience pour pouvoir expliquer à Sa Majesté les sentiments dans lesquels il était venu en Espagne, qui étaient d'augmenter encore auprès de Louis XIV l'estime, la considération et

l'amitié que son aïeul avait déjà pour elle et pour son esprit qui surpassait son âge, qu'il s'agissait maintenant de bien établir une absolue confiance pour marcher d'accord et qu'il ne doutait pas qu'elle n'employât tous les moyens pour y parvenir, ce qui était nécessaire dans le poste où il était et qu'il n'avait pas recherché K

« Sa Majesté m'interrompit brusquement, disant qu'elle ne savait si je l'avais recherché oui ou non. Je ne relevai pas cette interruption et je me bornai à dire que je m'estimerais le plus heureux du monde si je pouvais réussir à établir le degré de confiance que je souhaitais si fort. La reine répondit avec hauteur qu'elle ne pouvait oublier qu'on avait voulu la brouiller avec Votre Majesté et le roi d'Espagne, qu'on avait dit qu'elle n'aimait pas les Français, qu'elle était trop attachée à M. le duc de Savoie, qu'on avait mandé au roi d'Espagne qu'il était enfermé dans le palais et qu'il passait sa vie dans une mollesse honteuse, qu'on l'avait voulu même attaquer sur son courage, que la princesse des Ursins avait toute l'afiection qu'on pouvait désirer pour les intérêts

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