Affaires Étrangères. Ei^payne 115, f
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de la France et que cependant on l'obliojeait de se retirer... »
La reine dit encore que Ton avait pris à tâche de faire croire que madame des Ursins n'avait pas de bons sentiments, qu'elle pouvait répondre qu'elle l'avait toujours vue très fidèle et très afTectionnée au service du Roi Très Chrétien, que c'était une personne qui lui était fort agréable, qu'elle jugeait nécessaire et que cependant on la faisait partir; qu'elle avait écrit pour témoigner qu'elle souhaitait qu'elle ne la quittât pas et qu'on ne lui avait rien répondu.
La reine adressa encore quelques questions au cardinal; elle lui demanda, entre autres, si Louis XIV avait désigné quelqu'un pour remplir la place de madame des Ursins, ajoutant qu'on ne devait pas la laisser vacante. Le cardinal répondit qu'il n'avait rien vu dans les dépêches qui concernât cet emploi, après quoi l'audience fut levée, et M. d'Estrées, fort mécontent, dit en se retirant au père Daubenton, confesseur du roi, qu'il ne s'était pas aperçu « des douceurs qu'il avait imaginé trouver dans cette conversation ».
La douleur qu'éprouvait Marie-Louise à la pensée de se séparer de la princesse des Ursins ne
se calmait point. L'agrément de sa conversation, la solidité de ses conseils, l'affection ingénieuse avec laquelle elle cherchait par tous les moyens à l'égayer et à la distraire, tout cela allait disparaître en même temps que sa camarera mayor.
8 mars.
« Je souffre des peines si cruelles, écrit la reine à son grand-père, que, si Votre Majesté n'a la bonté de me protéger, je serai effectivement la plus malheureuse princesse du monde.
» Madame des Ursins, en qui j'avais mis toute ma confiance, est forcée de m'abandonner, et les mêmes personnes qui la persécutent avec tant d'injustice, après nous avoir manqué de respect au roi et à moi, ont encore eu le pouvoir, par leurs impostures, de faire passer auprès de vous pour un ingrat, un présomptueux, un efféminé, un prince que j'aime autant qu'il est aimable et qui est votre pelit-fils... »
Sous l'empire du chagrin qu'elle éprouvait, et voulant détruire les calomnies contenues dans les lettres de Louville et des d'Estrées, la reine, profitant des loisirs que lui faisait une fièvre d'accès
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qui l'obligeait à garder la chambre, écrivit de sa main, et dans les plus menus détails, la relation de l'emploi du temps des premiers jours de l'arrivée du roi et de ses occupations présentes, et elle l'envoya à M. de Torcy avec les dépêches adressées à ce ministre.
11 est certain que la description faite par la reine de l'emploi du temps de Philippe ne ressemblait guère à la vie de roi fainé aniqu'on l'accusait de mener.
La santé de Marie-Louise, depuis les réprimandes que le cardinal d'Estrées avait attirées à son mari, s'altérait à vue d'oeil; toute la Cour s'en apercevait et il fallait éviter de lui donner des chagrins mal fondés et des émotions trop vives ; elle était fort impressionnable et sa fierté égalait sa sensibilité. Non seulement elle se voyait en butte à la malveillance du cardinal, mais, ce qui était infiniment plus grave, elle sentait que les fausses impressions données par lui au roi de France pouvaient avoir les résultats les plus fâcheux pour elle, et lui aliéner le cœur de son grand-père; or, avec sa pénétration ordinaire, elle se rendait parfaitement compte que Louis XIV était leur unique appui et leur seul soutien dans la guerre entreprise pour conserver
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la couronne au roi Philippe. Madame des Ursins avait instruit Torcy de Tétat de la reine, et le roi de France, en lisant cette lettre, commença à s'inquiéter. Il n'était pas rassuré non plus sur la conduite que tiendrait la reine si l'on contrariait ses désirs.
Marly, 9 mars,
« J'étais bien persuadé, écrit-il au cardinal d'Estrées, du crédit que la reine d'Espagne avait sur l'esprit du roi, son mari ; bien loin de m'y opposer, je croyais que par ce moyen on empêcherait qu'il ne fût gouverné par ses sujets et que rien ne convenait mieux que d'augmenter la confiance que la reine avait en la princesse des Ursins. Les choses ont pris un autre tour et, si elles continuent sur le même pied, cette confiance fera plus de tort que je n'avais prévu qu'elle ne produirait de bien... J'aurais fort souhaité que la princesse des Ursins eût pris un parti plus conforme à mes premières idées, et, si elle pouvait encore se réconcilier de bonne foi avec vous, je suis persuadé qu'elle conviendrait toujours mieux qu'une Espagnole auprès de la reine... Je souhaite encore davantage que la bonne intelligence entre elle et
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VOUS se rétablisse depuis que j'ai lu les lettres du roi et de la reine d'Espagne...
» Je vois que l'un et l'autre sont irrités et que, si Ton ne prend soin de les apaiser, ils se laisseront engager à me faire des demandes très embarrassantes et très contraires au bien de mon service... Enfin, en retirant la princesse des Ursins on perd certainement tout le fruit qu'il y avait lieu d'attendre d'avoir mis une Française dans ce poste et il n'y a presque pas lieu de croire que toute autre qu'on choisirait pour l'occuper fit mieux qu'elle.
» On peut encore porter ses vues plus loin et juger que, si l'on donne à la reine la mortification de lui ôter la princesse des Ursins lorsqu'elle désire la conserver auprès d'elle, elle se souviendra longtemps du peu d'égard que j'aurai eu pour elle, qu'il sera désormais impossible d'être informé de ses démarches et qu'elle sera capable de faire prendre de mauvais partis au roi, son mari, avant qu'on en soit averti d'assez bonne heure pour l'en empêcher...
» Enfin, si elle n'avait pas la princesse des Ursins auprès d'elle et qu'elle eut une Espagnole dans la charge de camarera mayor, on verrait peut-être la reine faire venir une première femme de chambre piémontaise ; et la correspondance
deviendrait vive entre la reine d'Espagne et le duc de Savoie ; vous en pouvez assez prévoir les suites... » Puis Louis XIV insiste sur la nécessité d'une réconciliation entre le cardinal d'Estrées et madame des Ursins :
« J'attends aussi de votre zèle pour mon service, que vous y apporterez de votre part toutes les facilités qui pourront dépendre de vous ; car je ne peux assez vous répéter qu'il est essentiel que ce différend finisse au plus tôt, en sorte que la princesse des Ursins demeure en Espagne et qu'on ne soit point obligé de mettre une Espagnole à sa place. »
Huit jours après avoir écrit cette lettre, Louis XIV se décidait à remettre à la volonté de son petit- fils de laisser partir ou faire rester là la princesse :
« 11 m'est aisé de juger, par vos lettres, lui dit-il, que vous prendrez le parti de la faire demeurer ; mais, au moins, emploj'ez votre autorité pour faire cesser des brouilleries désagréables et nuisibles à votre service ; elles vous attireraient sans cesse de nouveaux chagrins. »
La permission de décider du sort de madame
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des Ursins combla de joie le roi et la reine el comme le prévoyait Louis XIV, fut accueillie avec grande reconnaissance ; la princesse promit d'apporter de son côté toute la bonne grâce possible dans l'entrevue avec le cardinal d'Estrées qui devait sceller leur réconciliation. La reine, remise de sa fièvre, reprit sa correspondance avec sa famille.
Les lettres du duc à sa fille sont toujours empreintes de la plus affectueuse sollicitude et rien ne peut faire prévoir, en les lisant, la prochaine défection qui allait briser le cœur de la jeune reine. Il lui écrit le 10 mars 1703 :
« Je suis fâché que votre migraine vous ait empêchée de m'écrire l'ordinaire passé! Il me paraît pourtant que vous n'en êtes plus si souvent incommodée que vous l'étiez ici, et vous me ferez plaisir de me mander comment vous vous en trouvez depuis que vous êtes à Madrid.
» J'espère que les préparatifs de guerre qui se font de toute part, en faveur du roi, produiront tout l'effet qu'on se propose, et l'électeur de Bavière, qui agit apparentement, offensivement dans le cœur de l'Allemagne, vous doit faire espérer de très heureux succès. C'est ce que je désire tant
par rintérèt que je prends aux affaires du roi que par la tendre amitié que j'ai pour vous et qui durera autant que je vivrai. »
Le même à la même.
Le 22 mars.
« Je vois les inquiétudes que vous avez des brouilleries qu'il y a entre le cardinal d'Estrées et la princesse des Ursins. J'espérais que ceci aurait été terminé agréablement de part et d'autre, puisque tous ne doivent avoir que les mêmes intentions et le même but et, quoique je sois surpris d'apprendre par votre lettre que cela prenne un cours différent, je ne laisse pas que d'être persuadé qu'il ne saurait finir autrement de ce que j'ai pensé et que votre prudence, ma chère enfant, qui vous est si nécessaire, ne vous attirera que les bonheurs et la tranquillité que je vous désire avec autant d'empressement que j'ai de tendresse pour vous. »
La reine à sa mère.
Le 29 mars.
« J'ai cette semaine, ma très chère maman, de meilleures nouvelles à vous donner de ma santé
que je n'avais il y a huit jours. Je commençai le vendredi comme je vous le mandai, à prendre du quinquina; le soir j'eus encore mon accès ordinaire; mais le samedi la fièvre me quitta et ne m'est plus revenue; ainsi, grâce à Dieu, me voici en bonne santé. Je commence par là celte lettre, ma chère maman, car je crois que vous ne serez pas fâchée d'apprendre ma guérison, car je suis assez bonne pour croire que vous me parlez sincèrement quand vous m'assurez de votre amitié, et par conséquent que vous prenez intérêt à ce qui me regarde; mais, au moins, sachez que je la mérite plus que je ne saurais vous dire, par toute celle que j'ai pour vous; mais quel moyen y a-t-il de vous connaître sans vous aimer à la folie? au moins pour moi je ne le comprends pas...
» Vous m'écrivez la lettre du 20, ma chère maman, à une heure bien extraordinaire, c|ui est après le bal, en attendant mon père et je ne sais comment vous avez pu faire, car pour moi il me serait impossible d'écrire à une telle heure à moins que la danse ne m'eût fort éveillée...
» Je suis bien aise de ce que vous m'assurez que le mal de mon frère n'est rien, car sans cela j'en aurais été fort inquiète, car j'aime fort mes chers frères ; ainsi je ne voudrais jamais les sa-
voir incommodés, mais toujours dans une parfaite santé... Mais il faut que je laisse là cela, pour vous parler d'autre chose et vous apprendre que le cardinal d'Estrées est venu à la fin voir la princesse des Ursins, car je crois qu'on lui en a mandé apparemment quelque chose de France, et ce que je trouve d'admirable c'est qu'elle l'a reçu comme si de rien n'était, mais au contraire lui faisant toutes sortes d'honnêtetés. Vous pouvez bien croire, ma chère maman, qu'une visite du cardinal d'Estrées ne finit pas les choses, car, après tout ce que l'on a fait à la princesse des Ursins, il faut bien plus que cela pour le réparer.
» Pour des nouvelles de France nous sommes dans un très grand étonnement, car le roi, moi et la princesse des Ursins, avons fort écrit par un courrier extraordinaire qu'on a envoyé exprès et depuis il en est venu deux de ce pays-là sans que nous ayons reçu une seule lettre. Je ne sais ce que cela veut dire; nous verrons si l'ordinaire de France qui arrive demain n'apportera rien...
» P. -S. — Nous savons l'arrivée de notre courrier et n'avons aucune réponse; je vous assure, ma chère maman, que cela est fort étonnant; mais
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de ce que je suis encore plus étonnée, c'est d'une chose qu'il m'est impossible de ne vous pas faire part; vous savez combien j'aime Madame*, et la comptant comme une de mes meilleures amies, il y a quelque temps que je lui écrivis une grande lettre lui rendant un compte exact, d'un bout jusqu'à l'autre, de tout ce qui s'est passé en ce pays-ci depuis l'arrivée du roi avec un air d'amitié et de confiance qui je croyais lui ferait plaisir, et en même temps je la priai de vouloir bien me mander tout ce que l'on disait de toutes nos affaires et de quelle manière on parlait du roi, de la princesse des Ursins et de moi, lui demandant cela comme une marque de son amitié, et encore beaucoup de choses qui seraient trop longues à vous mander ; enfin j'ai reçu sa réponse qui m'a mise dans un grand étonnement; elle passe sur ce chapitre on ne peut plus légèrement, disant qu'elle est dans les limbes ne sachant rien de tout ce qui se passe ; il semble qu'elle ne veuille point entrer en conversation avec moi sur ce sujet, et qu'elle ne veut, en aucune façon, m'ouvrir son
1. Jlarlame, seconde femme de Alonsieur, frère unique de Louis XIV et par conséquent grand'mère par alliance de la reine d'Espagne (lu'elle aimait beaucoup et qu'elle avait énergiquement défendue lors de Taifaire des dames espagnoles ù Figueras.
cœur, .le vous avoue que je ne m'attendais pas à cela d'elle. Je vous prie de me mander ce qu'il vous en paraît. Je répondis hier, à cette belle lettre, comme je m'en vais vous dire ; après lui avoir fait beaucoup d'amitié comme à mon ordinaire, je lui dis que je croyais pouvoir lui ouvrir mon cœur sur tout ce qui se passait ; mais puisqu'elle m'assurait être dans les limbes et ne savoir rien des choses du monde, que je m'imposais silence. Je crois qu'elle entendra bien ce que cela veut dire et je vous manderai de quelle manière elle me répondra... »
Il est facile de s'expliquer le silence de Madame qui savait à n'en pas douter que toutes ses lettres étaient ouvertes au cabinet du ministre et lues par Louis XIV et madame de Maintenon. Le cardinal d'Estrées, pour lequel le roi de France avait toujours professé une grande amitié, devait être fort maltraité dans les lettres de la reine d'Espagne, et Madame ne voulait pas être compromise, sachant bien du reste que madame de Maintenon était son ennemie jurée.
Un petit vojage vint apporter un dérivatif aux pensées mélancoliques de la reine.
Il était question depuis longtemps pour les
jeunes souverains de rendre visite à la reine douairière Marie -Anne de Neubourg, mais l'absence du roi avait empêché la réalisation de ce projet. Cette princesse, toujours exilée à Tolède, soupirait après un changement de résidence, car rien n'était plus triste que ce séjour appelé par Louville « une honnête prison ». Philippe et Marie-Louise, tidèles à leur système d'obéissance absolue, avaient demandé à Versailles la permission d'aller voir la reine douairière. Cette permission tarda beaucoup à venir; mais enfin, elle fut accordée, et il fut décidé que l'entrevue aurait lieu à Aranjuez, château infiniment plus agréable que Tolède. MM. d'Estrées y étaient.
Leurs Majestés se rencontrèrent à pied dans ce délicieux jardin^; le roi, placé au milieu, donnait la main aux deux reines, ayant à sa droite la douairière et à gauche Marie-Louise. Il en fut ainsi pendant toutes les cérémonies de la journée, qui eurent lieu avec de grands témoignages d'affection et de respect. La reine douairière fit cadeau à sa nièce d'un fort beau bijou enrichi de diamants, elle offrit à la princesse des Ursins son portrait orné de même.