‹ Une Reine de douze ansChapitre 57 sur 115 · Archives secrètes du Saint-Siège; dépèches des IS'onces · texte numérisé non relu

Archives secrètes du Saint-Siège; dépèches des IS'onces

A la chute du jour, Leurs Majestés reprirent la route de Madrid après avoir prié la reine douairière de vouloir bien consentir à séjourner pendant quelque temps dans ce beau site. Elle accepta en effet, fort satisfaite de profiter de cette courtoise invitation.

Cette visite intéressa vivement Marie-Louise qui avait fort souvent entendu parler de Marie-Anne de Neubourg de diverses manières, et sur laquelle, avec son esprit observateur elle désirait se former une opinion personnelle, qui fut très favorable et elle demeura persuadée que l'on avait eu tort d'user de tant de rigueur envers la douairière, et qu'il eût été d'une meilleure politique de chercher à se l'attacher.

A ce moment, la reine commençait à peine depuis son arrivée en Espagne, à jouir d'un peu de tranquillité. Les opérations militaires n'avaient pas encore recommencé, quoique les préparatifs d'une nouvelle campagne occupassent déjà les généraux ; mais il y avait une sorte de trêve, pendant laquelle la souveraine pouvait s'abandonner à sa gaieté naturelle, et, comme elle le dit avec tant de grâce, avoir pour toute occupation a celle de plaire au roi ».

2G avril.

« Cette semaine, écrit-elle à son père, je ne vous écris que pour vous donner des nouvelles du Retire où nous sommes depuis cinq jours, car, l'ordinaire n'étant pas arrivé, je n'ai aucune de vos lettres à répondre.

» Je vous dirai donc que je m'y trouve fort bien et si bien que j'aimerais beaucoup mieux y demeurer qu'au palais. Je passe ma journée un peu en jouant aux cartes dans ma chambre avec le roi et la princesse des Ursins, une autre partie en travaillant et le reste de la journée à me promener dans les jardins d'ici, ou à la comédie italienne qu'on représente tous les jours dans ce palais; voilà, mon cher papa, mes occupations; mais la plus grande que j'aie du matin jusqu'au soir, c'est de penser à plaire au roi. Il ne me reste à cette heure plus qu'à vous embrasser de tout mon cœur et à vous assurer de toute ma tendresse. »

L'occupation de plaire au roi ne devait guère inquiéter la reine, car elle savait, à n'en pas douter, que Philippe était passionnément amoureux d'elle. Le duc de Savoie en était également certain d'après les dépêches de ses ambassadeurs.

La reine à son père.

3 mai.

« J'ai eu avant-hier, mon très cher papa, le plaisir de recevoir votre aimable lettre du 17 avril, écrite de la Vénerie. Je suis ravie que vous vous y divertissiez un peu en y faisant travailler, car je sais combien vous aimez d'avoir toujours des ouvriers à voir ; aussi je serais bien fâchée que vous vous contraigniez à m'écrire ; faites-le, mon cher papa, le plus souvent que vous pourrez, car je vous assure que c'est une grande consolation pour moi que d'avoir de vos lettres ; mais, si cela vous incommode, je ne vous demande que deux mots, car je suis contente pourvu que je sache que vousêtes en parfaite santé et avez toujours un peu d'amitié pour votre Louison qui est plus à vous qu'à elle-même, vous aimant, mon très cher papa, passionnément. »

La même au même.

31 m:ii.

« Voilà enfin la jonction du maréchal de Villars avec l'électeur de Bavière, faite heureusement

sans que les ennemis y aient apporté aucun obstacle, M. de Vendôme en campagne avec une belle et bonne armée, et M. le duc de Bourgogne apparemment parti pour l'Allemagne. Tout cela nous donne de belles espérances d'autant plus que l'empereur n'a presque aucune force pour s'opposer à tout ce que nous voudrons faire. Voilà bien de quoi nous réjouir ensemble, car je sais la part que vous prenez à tout ce qui arrive aux deux rois. Mais une chose qu'il faut que je mette à part, car elle n'est pas du nombre des bonnes, c'est ce qui est arrivé à ma sœur ^ ; mais il faut se flatter qu'elle sera bientôt grosse et qu'il ne lui arrivera plus le même malheur. C'est ce que je souhaite, mon très cher papa... »

La même au même.

19 juin.

« Je commence ma lettre en vous remerciant de ce que vous avez bien voulu vous laisser peindre pour moi, car je sais la peine que vous y avez. Le peintre est ici, mais je ne verrai le portrait que demain à ce qu'il m'a dit.

1. La duchesse de Bourgogne venait de faire une fausse couche.

» Je voudrais qu'il fût bien ressemblant ; mais il m'a dit que vous ne lui avez donné qu'un quart d'heure et qu'ainsi il ne l'a pas pu faire si bien qu'il l'aurait voulu.

» Vous souhaitez, mon cher papa, à ce que me mande ma mère, qu'il me peigne. Je jugerai par vos portraits s'il fait bien ressemblant; en cas qu'il ne me semble pas assez bon peintre, j'en ferai venir un qui est auprès de la reine douairière, qui est fort bon. Vous savez aussi, mon cher papa, que je vous ressemble, n'aimant pas cela ; mais pour vous, que ne ferais-je pas volontiers? Je vous enverrai aussi celui du roi et je vous assure, mon cher papa, de toute la tendresse imaginable. »

La même au même.

h juillet.

« Voici la dernière lettre que je vous écrirai ici, car nous nous en allons samedi au palais de Madrid, dont je ne suis pas trop aise à cause des jardins d'ici que je ne trouverai pas là, car, en cela je vous ressemble, aimant beaucoup à me promener. Je crois que votre jardin sera bien

embelli depuis que je ne l'ai vu. Je voudrais que le nôtre fût de même; mais il est bien différent. Il faut laisser venir la paix et puis nous ajusterons toutes nos maisons et nos jardins, car, à cette heure, on a autre chose à penser, comme vous pouvez croire.

» Grâce à Dieu, voilà mon frère bien remis de sa maladie et, à cette heure, je suis ravie qu'il ait eu la petite vérole : il ne s'en portera que mieux à l'avenir. Je voudrais que le petit en fût aussi déjà quitte et à aussi bon marché que l'aîné... »

On voit dans la correspondance de la jeune reine, qu'elle se faisait toujours de grandes illusions sur la solidité de l'alliance de son père avec la France et l'Espagne. Elle lui écrit :

18 juillet.

« Je veux commencer aujourd'hui ma lettre, mon cher papa, par me réjouir avec vous de la grande bataille que nous avons gagnée en Flandres; car je sais combien tout ce qui regarde l'Espagne et la France vous touche, et par conséquent la joie que vous aurez eue en apprenant cette bonne nouvelle aussi bien que celle de la prise d'Inspruck

par M. l'électeur de Bavière. Tout cela donne lieu d'espérer de bonnes choses de tous côtés, qui obligeront peut-être l'empereur à faire la paix malgré qu'il en aitl... »

Quelques jours après cette lettre, Marie-Louise écrit à sa grand'mère qui est toujours sa grande confidente pour les choses intimes : « Cette semaine j'ai une nouvelle à vous donner qui je crois vous fera plaisir; mais comment vous la dirais-je?... C'est... qu'enfin... c'est qu'il m'est arrivé une petite incommodité. C'est bien tout ce que je puis faire que de vous le dire, car j'en suis fort honteuse, d'autant plus que tout le monde m'en a fait compliment, pas seulement les femmes mais les hommes aussi... y

Cette nouvelle dont la reine était si honteuse, combla de joie sa grand'mère, en lui donnant l'espoir d'une prochaine grossesse et fit une agréable diversion aux intrigues incessantes du cardinal et de l'abbé d'Estrées dont nous allons être forcés de nous occuper à nouveau.

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