‹ Une Reine de douze ansChapitre 58 sur 115 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Domination des d'Estrées. — Rappel du cardinal. — Son départ. — L"al'bé d'Estrées, son neveu le remplace à l'ambassade. — Victoire d'Hochstedt. — Défection du duc de Savoie. — Louis XIV envoie Berwick pour commander les troupes de son petit-fils. — Anecdote de la lettre apostillée. — Rappel de la princesse et de l'abbé d'Estrées.

— La reine obtient pour la princesse le séjour à Toulouse.

— Arrivée à Madrid du nouvel ambassadeur, le duc de Grammont. — Retour de Philippe.

L'esprit de domination du cardinal et de Tabbé d'Estrées était réellement insupportable. Ils en étaient venus à lire toutes les lettres que Philippe écrivait ou recevait. Louis XIV le savait et n'y trouvait rien à redire. Son petit-fils, avec sa faiblesse ordinaire, se soumettait sans résistance aux conseils de son aïeul, tout en cherchant à l'éclairer sur la véritable situation. Il lui écrivait

de longues lettres pour lui rendre compte de tous les détails du gouvernement, et faisait voir qu'on l'avait indignement trompé sur l'état des troupes; on avait fourni les plus mauvaises armées du monde, et les provinces les plus exposées se trouvaient par là sans défense. Il jurait, foi de roi, que l'ambassadeur ne passait pas de jour à Madrid sans faire un tort considérable aux deux couronnes.

Enfin Louis XIY, forcé de se rendre à l'évidence, brusqua le dénouement, et écrivit au cardinal :

10 août.

« Je vois qu'on a entièrement changé l'esprit du roi d'Espagne à votre égard; non seulement il me demande instamment, aussi bien que la reine, de vous rappeler, mais je vois qu'il vous cache ses résolutions en même temps qu'il m'en instruit par ses lettres.

» Le tort que cette dissension fait aux affaires m'est encore moins sensible que la manière dont vous êtes traité. Ainsi je crois devoir à l'attachement personnel que vous m'avez toujours témoigné, et à l'amitié que j'ai pour vous, de vous

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accorder la permission de revenir auprès de moi, sans attendre que vous la demandiez. Je serais très aise de vous voir délivré de toutes les peines que votre zèle vous fait souffrir et de vous témoigner moi-même la satisfaction que j'ai des importants services que vous m'avez rendus en Italie et en Espagne. »

Cette lettre ne pouvait laisser de doute au cardinal sur la nécessité de son départ; mais il voulait prolonger son séjour jusqu'à la fin de la campagne.

Ce n'est pas tout; des lettres de la reine, de la princesse et d'autres, confirmèrent les graves soupçons, trop justifiés, qu'on avait depuis quelque temps sur le père Daubenton, qu'on accusait de vouloir imposer au roi, dans la confession, des choses ti'ès extraordinaires, dont le but était de le brouiller avec la reine. Marie-Louise écrit à son grand -père :

« Le roi, votre petit-fils, et moi, avons été trompés bien vilainement, en nous confiant si entièrement à son confesseur (Daubenton). A qui, bon Dieu, peut-on se fier, quand de pareilles gens nous trompent et dans des choses si essentielles?... Le

plus tôt que cet indigne religieux pourra sortir d'Espagne, ce sera le meilleur. Car, non content d'avoir plus contribué que personne à toutes les divisions qui ont été en cette Cour jusqu'à cette heure, il continue à tout brouiller en se mêlant de toutes sortes d'affaires et en animant les Espagnols contre les Français. Nous avons eu bien de la peine à nous persuader cette vérité. La princesse des Ursins était aussi incrédule que nous. Mais enfin on a su des choses si plausibles, et par des endroits si sûrs, qu'il a bien fallu se rendre à la raison... »

Marie-Louise, dans une lettre du 27 septembre, prie son aïeul de faire en sorte qu'on ne sache pas pourquoi Daubenton sera rappelé; elle n'explique pas ce que peuvent être ces choses très extraordinaires qu'il imposait au roi dans sa confession; mais, en tout cas, Louis XIV décide que, son petit- fils croyait son confesseur capable d'abuser de sa confiance, il fallait le renvoyer et il promit d'en choisir un autre.

On voit que Philippe était toujours tenu en lisière, n'osant pas même désigner son propre confesseur. Cependant, irrité des manœuvres secrètes que Daubenton continuait à employer, il

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se décida à lui témoigner son mécontentement. Le jésuite avoua ce dont on l'accusait et avec les apparences de la plus grande franchise; il attribua nettement aux perfides conseils du cardinal d'Estrées le rôle qu'il avait joué pour brouiller le roi et la reine et ôter à celle-ci toute connaissance des affaires; il affirma que tout lui avait été suggéré par le cardinal, l'abbé et Louville. Enfin il se jeta à genoux, demanda pardon au roi et ébranla le débonnaire Philippe, qui ne savait plus que penser ni que croire.

Cependant la lettre de Louis XIV que nous venons de citer ne pouvait laisser aucun doute sur l'urgence du départ du cardinal. Il savait que le Roi -Soleil entendait être obéi et, forcé de partir, d'Estrées prit congé du roi d'Espagne, bien malgré lui, vers la fin de septembre. Après son audience d'adieu, il demanda au roi la permission de passer immédiatement dans la chambre de la reine, pour s'acquitter du même devoir. Le roi lui faisant observer que ce n'était pas l'usage, il répondit que son ambassade n'était pas de nature à l'assujettir aux formalités. Son motif se devine aisément, et il ne le déguise point à Torcy : « Je n'ai pas cru nécessaire d'avoir recours à la camerera pour cette cérémonie, lui écrit-il, ni qu'il

importât que je me donnasse la peine de la voir. » Dans son discours à la reine, il glissa à propos et en riant, cette ironie : « qu'il aurait bien de la peine à quitter la Cour d'Espagne parmi les agréments et les distinctions qu'il y recevait, s'il ne la quittait pour retourner à celle de son maître et de son bienfaiteur. »

Pour essayer de remettre l'ordre dans les factions qui déchiraient alors cette malheureuse Cour, il ne suffisait pas de renvoyer le cardinal d'Estrées, il fallait le remplacer, et le choix du nouvel ambassadeur a le droit de surprendre, car il tomba sur son neveu, l'abbé d'Estrées. Cette résolution imprévue devait créer de nouveaux embarras. Louis XIV écrit à son petit-fds qu'il doit être satisfait du départ du cardinal et qu'il souhaite que sa retraite remette les affaires en meilleur état : « Il en est temps, dit-il, l'abbé d'Estrées n'oubliera rien pour vous plaire. »

« Cet abbé, dit Saint-Simon, était un homme bien fait, galant, d'un esprit très médiocre, enivré de soi, de ses talents, des grands emplois, du lustre de sa famille et de ses ambassades jusqu'à la fatuité, et qui, avec de l'honneur et grande envie de bien ftiire, se méprenait souvent et se faisait moquer de lui. »

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Au milieu de ce chaos, une autre décision fut prise : le renvoi de Louville que Louis XIV exigea sur-le-champ, tandis qu'on laissait encore Daubenton à Madrid.

La conspiration ourdie par Louville, le père Daubenton et le cardinal d'Estrées, avait complètement échoué grâce aux aveux de Philippe qui ne manqua pas de tout révéler à la reine comme l'avait bien prévu son grand-père.

Si ces détestables intrigues avaient troublé et indigné Marie-Louise, un événement d'une bien autre importance allait lui causer un véritable désespoir. Nous avons vu depuis le commencement de notre récit l'affection passionnée qui l'attachait à son père, et chaque fois qu'un soupçon s'était élevé sur la fidélité du duc de Savoie, elle avait repoussé avec horreur ce qu'elle appelait une noirceur ou une calomnie. Hélas ! les soupçons allaient se changer en certitude.

« La guerre se continuait dans la Haute-Italie donnant le spectacle du plus complet désaccord entre les chefs. Le duc de Vendôme ne s'entendait en rien avec le duc de Vaudemont, si ce n'est pour contrecarrer le duc de Savoie. Celui-ci ne pouvait prendre aucune prépondérance à cause

de la suspicion où il était tenu ; on le voyait mécontent, on le savait recherché de l'Autriche, ce qui le faisait accuser de défection. « Jamais théâtre de guerre, dit Frézet, ne fut plus déshonoré par d'iniques soupçons. » Le prince Eugène pressait son cousin de se retirer d'une telle alliance et de se rendre aux propositions de l'Autriche, qui, par sa bouche, lui offrait la cession du Montferrat et du Milanais. Victor-Amédée ne voulut prendre aucune décision contraire avant la fin de son engagement. Ce moment venu, il fit proposer à Louis XIV, par son ambassadeur à Paris, la continuation de l'alliance, sous la condition qu'il lui fût assuré un avantage territorial, comme compensation des offres analogues qu'il recevait de l'Autriche. A cette ouverture, il lui fut répondu sèchement par M. de Philippeaux, ambassadeur, de France à Turin : « Le roi, mon maître, ne » souffrira pas que le duc de Savoie ajoute à ses » États un pouce de terrain. »

» Vivement blessé, Victor-Amédée restait cependant indécis; il lui en coûtait de tourner ses armes contre la France; du moment qu'il avait dû contracter cette alliance, il préférait la maintenir même à des conditions inférieures à celles qui lui étaient offertes par les autres puissances ;

et d'ailleurs, en se brouillant avec Louis XIV, il se faisait l'ennemi des maris de ses filles ^ »

Mais, le 20 septembre 1703, le maréchal de Villars, ayant rejoint l'électeur de Bavière, remporta une grande victoire sur les impériaux, à Hochstedt, et quelques jours après, le 29 septembre, Vendôme, sur l'ordre de Louis XIV, désarma dans son camp les troupes du duc et marcha vers sa frontière pour exiger de lui des sûretés de ses engagements. On voulait prévenir l'effet de ses négociations avec les alliés ; ce fut une démarche maladroite, car on ne fit que le décider à se déclarer contre les deux couronnes.

Le commandeur Operti arriva à Madrid chargé d'une lettre du duc de Savoie, pleine des mêmes protestations d'attachement qu'il avait données jusqu'à cette heure. Il s'efforce de prouver la fausseté des bruits que ses ennemis ont répandus, disant que la France l'a outragé au moment où le comte de Vernon lui faisait espérer la conclusion d'un nouveau traité ; il ordonne au commandeur Operti de quitter sa modération ordinaire pour marquer le plus fortement possible combien il

1 . Comtesse de Faverges, Anne d'Orléans, première reine de Sardaigne, pp. 79 et 80.

ressent cette injure et il conclut enfin par assurer que cet affront ne l'obligera point à se départir des intérêts de l'Espagne à moins que de nouvelles raisons ne l'engagent à chercher les moyens d'assurer sa liberté et son honneur. Le commandeur Operti avait également ordre de se plaindre de ce qui s'était passé à l'égard du désarmement des troupes. La princesse des Ursins le fit prier de lui donner quelques jours pour préparer la reine, qui fut au désespoir de la défection de Victor-Amédée, ne prévoyant que trop qu'il n'y avait plus à en douter. En effet, dès ce moment, le duc de Savoie porta ses services à l'ennemi.

Après la victoire d'Hochstedt, la guerre éclata en Portugal. Déjà l'empereur Léopold avait proclamé roi d'Espagne son second fils, l'archiduc Charles, et l'avait envoyé en Hollande où il devait s'embarquer. Mais Louis XIV ne croyait pas qu'une démarche si hardie put être aussi prompte. Prévenir le roi de Portugal paraissait l'unique moyen d'empêcher l'invasion des ennemis. Par là on fixait la guerre dans un lieu déterminé et l'on n'avait plus à craindre les entreprises que les ennemis pouvaient faire de différents côtés*. Il

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