‹ Une Reine de douze ansChapitre 59 sur 115 · Mémoires de Noailles · texte numérisé non relu

Mémoires de Noailles

n'y avait point d'apparence que l'archiduc put arriver avant le mois de décembre; ainsi le moment était favorable aux armes espagnoles; mais, pour exécuter ce projet qui souriait fort à Philippe, il fallait posséder les moyens nécessaires; or, comme les troupes n'étaient point payées, les désertions se multipliaient à l'infini. Le roi écrivait à son grand-père, le 29 octobre, que la plupart des soldats étaient nus; que ses places fortes étaient dans le même état de délabrement qu'auparavant, et que, par conséquent, le projet d'attaquer le Portugal était démontré impossible; puis il répétait que c'était le cardinal d'Estrées qui l'avait précipité dans cet abîme. Le roi d'Espagne avait raison ; il était urgent qu'il s'assurât par lui-même de l'état de ses troupes et des ressources qu'allait trouver son armée pour commencer une nouvelle campagne.

On mit enfin à exécution le projet, formé dès l'arrivée du roi, d'établir quatre compagnies de gardes du corps sur le modèle de celles de France, excepté qu'elles furent composées par nations : deux espagnoles, une italienne et une flamande. Cette résolution fit grand bruit et déplut fort à Madrid.

On prétendit que c'était une preuve de défiance de la part du roi vis-à-vis de son peuple et que

jamais mesure pareille n'avait été prise par ses prédécesseurs. Cette dernière allégation était vraie. Jusqu'alors les rois d'Espagne n'avaient eu pour gardes que quelques lanciers déguenillés qui leur servaient d'escorte dans leurs rares sorties du palais où ils vivaient comme des ermites. Ils se tenaient à l'ordinaire à la porte du palais où ils mendiaient quelques pesetas à ceux qui entraient, c'était du reste l'unique solde que touchaient ces pauvres diables. Il y avait aussi une espèce de troupe de hallebardiers, un peu plus décemment vêtus, qui, soi-disant, montaient la garde aux différentes portes du palais, mais qu'on y voyait rarement.

La création d'un régiment de gardes du corps était donc fort utile et on se décida à lever cette petite troupe.

La reine qui le souhaitait depuis longtemps, surtout après la crainte qu'elle avait éprouvée en croyant qu'on pénétrait dans son palais la nuit, appuya de toute sa force cette proposition, car la tristesse extrême que lui causait la défection de son père ne l'empêchait point de s'occuper des affaires ; mais ses lettres témoignent de la profonde réserve qu'elle apportait dans sa correspondance avec les siens.

REINE d'eSPAGNE, 311

Elle écrit brièvement à sa grand'mère :

2 décembre 1703.

« Vous ne sauriez croire, ma chère grand'maman, l'inquiétude où j'ai été et où je suis, d'être si longtemps sans avoir de vos nouvelles ; Dieu veuille que cela finisse bientôt et que nous recommencions à faire à notre ordinaire. J'envoie cette lettre à ma sœur pour qu'elle vous la fasse tenir. Comme cela je crois qu'elle ira sûrement ; je veux présentement me réjouir avec vous de ce que vous serez bientôt bisaïeule, car je commence à espérer la grossesse de ma sœur où il y a beaucoup d'apparence, à ce qu'elle me mande. Je suis sûre que vous en serez bien aise.

» Le roi et moi nous nous portons bien. Voilà tout ce que je vous dirai pour aujourd'hui, en vous priant de me donner de vos nouvelles si vous le pouvez... »

La jeune reine n'ose pas dire un mot de la défection de son père et quel que soit l'espoir qu'elle voulait toujours conserver au fond de son cœur de le voir reprendre ses anciens engagements, elle n'osait pas l'exprimer en écrivant à sa grand'mère.

Jusqu'alors, Louis XIV n'avait point voulu envoyer de troupes françaises en Espagne; mais la défaite d'un corps de cavalerie que le général Visconti menait au secours du duc de Savoie, la prise de Brissac par le duc de Bourgogne et d'autres avantages assez importants changèrent les dispositions du roi de France, qui résolut d'envoyer un corps de troupes commandé par le duc de Berwick.

Philippe partit quelques jours avant l'arrivée de l'archiduc à Lisbonne. La reine ne quitta pas Madrid, n'ayant pu obtenir, malgré ses instances, d'aller dans une ville près de l'armée. Restons auprès d'elle, au milieu de cet abîme de noirceurs et de mensonges qu'il est si difficile de pénétrer.

A peine le nouvel ambassadeur fut-il entré en fonctions que les intrigues recommencèrent de plus belle. L'abbé d'Estrées était la fausseté môme; il feignait de vivre dans l'accord le plus parfait avec la princesse des Ursins; en même temps, il la desservait de son mieux dans ses dépêches à Torcy et s'efforçait de provoquer son rappel. Louis XIV, tout en pensant aux moyens de la rappeler, lui témoignait plus de confiance que jamais, et sur sa demande, Torcy lui écrivait le 8 décembre 1703 :

« J'ai demandé à Sa Majesté, madame, si je vous répondrais de continuer à vous mêler des affaires, ou si je vous conseillerais, comme vous me le demandez, de vous borner aux simples détails de la maison de la reine. La réponse que j'aie eue a été, qu'étant aussi éclairée et aussi bien intentionnée que vous l'êtes, ce que vous feriez serait toujours le mieux... »

Revenons à Berwick qui arriva à Madrid le 16 février 1704. C'était un homme d'un esprit clair et froid, d'un jugement sain et d'un caractère incorruptible. M. de Puységur l'avait précédé, chargé par le roi de France de faire avec Orry les arrangements nécessaires pour la guerre. Après avoir tout réglé, il alla visiter les frontières du Portugal, afin d'en rendre compte au maréchal de Berwick ; il revint fort mécontent et se plaignant de ce qu'Orry l'avait trompé, n'ayant rien trouvé de ce qu'on l'assurait être déjà dans les magasins. Il ne tarda pas à constater que rien de bon ne s'était fait. La misère de la Cour d'Espagne était inouïe; il n'y avait pas un seigneur français qu'on ne reconnût plus aisément à sa suite que le roi Philippe : « Il se promenait dans un carrosse ridicule avec des livrées, partie de

Louis XIY, partie de Charles II. La reine avec celle de la reine douairière, sans garde, pêlemêle, dans la foule, à la merci de tous les fanatiques... »

Madame des Ursins devait être tenue pour responsable de ce mauvais gouvernement, parce que, afin de rester maîtresse, elle empêchait la vérité d'arriver jusqu'à Louis XIV et même jusqu'à ses propres souverains : « Le roi et la reine, écrivait énergiquement Puységur, sont deux prisonniers de conséquence dont madame des Ursins est la geôlière^. y>

Le duc de Berwick chercha à découvrir le sujet de l'animosité qui régnait entre madame des Ursins et l'abbé d'Estrées et cela ne fut pas difficile; l'abbé n'avait point épousé les intérêts de son oncle et était resté dans les meilleurs termes avec la dominante princesse. Elle avait réussi à le ranger à tel point sous sa domination, qu'elle obtint de lui, ambassadeur de France, qu'il n'enverrait aucune dépêche à Louis XIV, ni à ses ministres sans la lui avoir communiquée. L'abbé souffrait impatiemment cette dépendance honteuse si opposée à son devoir, et il ne put s'empêcher

1. M. de Puységur à Torcy, 10 février 1704. — Affaires étrangères. Espagne, t. 136, f". 86.

REINE d'eSPAGXE. 315

d'expédier secrètement des lettres à l'insu de la princesse. Mais la police de celle-ci était trop bien faite, pour que cette correspondance lui échappât longtemps ; un beau jour, prévenu par le directeur du bureau lui-même, elle fit enlever le paquet qui contenait une dépêche de l'abbé d'Estrées au roi. La lettre n'était pas tendre pour elle, l'ambassa^ deur insistait surtout sur l'espèce de triumvirat qui formait le véritable conseil, qui décidait de tout et se composait d'Orry, de la princesse des Ursins et d'un certain d'Aubigny\ par qui elle était subjuguée et avec qui elle vivait-; il ajoutait, par une sorte d'égard, qu'on les croyait

1. D'AubigiiN , lils d'un procureur du Chàtelet de l'aris,dit Saint- Siraun ; a c'était un beau et grand drôle très bien fait et très découplé de corps et d'esprit, qui était depuis de longues années à la princesse des Ursins sur le pied et sous le nom d'écuyer et sur laquelle il avait le pouvoir qu'ont ceux qui suppléent à l'insuffisance des maris. La camarera mayor voulant, un après-dîner, parler à Louville avec le duc de Médina Cœli et voulant les voir sans être interrompue, entra suivie d'eux dans une pièce où d'Aubigny écrivait qui, ne voyant entrer que sa maîtresse, se mit à jurer et à lui demander si elle ne le laisserait jamais une heure en repos, en lui donnant les noms les plus libres et les plus étranges avec une impétuosité si brusque que tout fut dit avant que la princ(?sse pût lui montrer qui la suivait. Tous quatre demeurèrent confondus : d'Aubigny à s'enfuir, le duc et Louville à considérer la chambre pour laisser quelques moments à la camarera mayor pour se remettre, et les prendre eux-mêmes. Le rare est qu'après cela il n'y parut pas, et qu'ils se mirent à conférer comme s'il ne fût rien arrivé. »

Page 1