Mémoires de Duclos et de Saint-Simon
Madrid ; j'avais lieu de prévoir qu'il serait trop sensible aux larmes de la reine, qu'elles pourraient l'empêcher de déférer assez promptement à mes conseils ; il était par conséquent à propos de différer jusqu'à ce qu'il fût éloigné d'elle et que la raison seule pût agir sur son esprit. »
Le roi donnait à l'abbé d'Estrées, qui accompagnait Philippe à l'armée, l'ordre de se concerter avec Bervvick et Puységur, pour chercher à le convaincre de la nécessité du départ de la princesse, et pour en assurer les moyens et la prompte exécution. Il entre à ce sujet dans les plus menus détails.
« En cas qu'on ne puisse empêcher la princesse de voir la reine, il faut, dit-il, faire en sorte que les entretiens soient courts et qu'elle parte le lendemain ; elle pourra demeurer huit jours à Alcala pour faire ses préparatifs de voyage... Après un pareil éclat il faut réussir; mon honneur, l'intérêt du roi mon petit-fds et l'intérêt de la monarchie y sont engagés.»
Le roi allait plus loin encore dans cette lettre impérative; il ordonnait à son ambassadeur et au duc de Bervvick de faire entrevoir à Philippe, en
cas de résistance, que, s'il n'obéissait point, son grand-père pourrait fort bien se lasser de soutenir l'Espagne, et faire la paix aux dépens de cette monarchie où il ne voyait que désordre et contradictions.
Louis XIV n'oubliait qu'une chose, c'est que ce désordre et ces contradictions étaient causés bien moins par les Espagnols que par les Français et leurs intrigues à Madrid, l'ambassadeur en tête. L'abbé d'Estrées triomphait en lisant la dépêche du roi très chrétien, mais la fm tempéra sa joie. « L'ordre que je vous donne, disait le roi, est absolument nécessaire pour mon service ; mais les suites en seront désagréables pour vous. On n'a pas cessé de vous rendre de mauvais offices auprès du roi mon petit-fils. Ils ont fait une telle impression qu'il m'a déjà demandé de vous rappeler plusieurs fois. Vous lui deviendrez encore plus odieux parce qu'il vous croira la cause principale de l'ordre que je donne à la princesse des Ursins ; il n'aura plus aucune confiance en vous, et j'avoue qu'étant satisfait comme je le suis de vos services, je serais embarrassé du parti que j'aurais à prendre si vous ne m'en aviez fait l'ouverture vousmême, par le désintéressement entier que vous m'avez témoigné. »
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L'abbé d'Estrées n'avait peut-être pas compté que le roi le prendrait au mot lorsqu'il lui offrit de quitter l'ambassade d'Espagne; mais il jugea prudent de faire contre mauvaise fortune bon cœur et il assura le roi « qu'il ne désirait rien tant que de mériter l'approbation d'un prince dont la terre adorait les jugements » .
Par le même courrier, Louis XIV écrivait à Philippe :
« Je vous ai donné plusieurs marques de mon amitié; mais je crois qu'il n'y en a pas de plus forte que de surmonter enfin la peine que j'ai eue à vous demander de renvoyer incessamment la princesse des Ursins. Ne balancez pas à prendre cette résolution, il y va de tout pour vous. Contribuez au moins à calmer l'intérieur de votre royaume tandis que j'emploie toutes mes forces et mes soins à soutenir, pour vos intérêts, une guerre aussi pénible... »
Le roi de France écrivait également une lettre pressante à la reine, dans laquelle il lui affirmait que le renvoi de la princesse était absolument nécessaire à la tranquillité de l'Espagne; qu'il lui laissait la liberté de se fixer en France ou à Rome à son gré. « Je m'assure, que Votre Majesté
accoutumée à se laisser conduire par la droite raison, ne la suivra pas moins en cette occasion que dans toutes les autres de sa vie. »
Le roi et la reine d'Espagne ne firent aucune résistance aux ordres de leur grand-père. Le marquis de Chàteauneuf, qui venait de tenter une importante négociation en Portugal, et occupait à Madrid, auprès de la reine, la place de l'ambassadeur qui suivait Philippe, transmit lui-même à la camarera l'ordre rédigé par Louis XIY. Il fut également chargé d'escorter madame des Ursins jusqu'à la frontière.
On laissa à peine à la princesse le temps de voir la reine avant son départ, et Marie-Louise, malgré la fermeté de son caractère, ne put cacher le violent chagrin que lui causait cette séparation ; mais elle ne proféra aucun mot de blâme ou de révolte contre la décision du roi de France, ce qui fit croire et dire à l'abbé d'Estrées que la reine serait vite consolée de l'absence de madame des Ursins.
Il se trompait, et le nonce, monseigneur Acquaviva, écrit :
« La reine cache dans le fond de son cœur la colère de voir exécuter cette décision sous une
forme aussi autoritaire, de manière qu'il y a beaucoup à craindre que cette affaire, quoique de peu d'importance à première vue, puisse avec le temps causer des effets pernicieux, capables de troubler le repos de cette monarchie. »
Les fonctions de Châteauneuf étant remplies, il repartit. Le duc de Grammont fut nommé ambassadeur à Madrid et la duchesse de Béjar, camarera mayor.
Il est facile de deviner la douleur et l'humiliation que la princesse ressentit de son exil ; se voir réduite à être chassée sans ménagements de cette cour où elle était toute-puissante, après avoir été traitée presque en souveraine, fut le plus cruel des châtiments.
Mais les ordres du roi étaient précis, et madame des Ursins ne pouvait se méprendre sur la portée de celui de se fixer en Italie. C'était pour elle le coup de grâce et, avant son départ, elle fit sentir à la reine l'importance qu'il y avait à rester en France pour conserver au moins une faible chance de retour. Il fallait pour cela chercher, par tous les moyens, à obtenir la permission de venir à Versailles se justifier aux yeux du roi.
La décision de Louis XIV avait été si brusque
et si sévère, le châtiment si dur et la chute si violente qu'il semblait impossible d'obtenir ce résultat ; mais madame des Ursins connaissait de longue date le manège des cours et les mouvements secrets du cœur humain . Elle espéra qu'ayant imposé à la reine une perte aussi cruelle, le roi ne voudrait pas la pousser à bout. Il avait décoré l'abbé d'Estrées de l'ordre du Saint- Esprit, distinction sans exemple pour un abbé, et comblé le cardinal en lui donnant l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, sans qu'il l'eût demandée; il ne fallait pas non plus blesser le roi d'Espagne qui avait sollicité leur renvoi dans les termes les plus vifs et qui pouvait s'offenser de les voir ainsi comblés de grâces en manière de compensation de leur rappel.
Tous ces raisonnements étaient justes. Louis XIV, satisfait de la vengeance éclatante qu'il venait de tirer de l'ex-camarera mayor, consentit à lui épargner l'Italie et à la laisser momentanément à Toulouse; c'était un grand point d'acquis qui permettait à la reine de gagner du temps et de chercher par le moyen de madame de Maintenon, dont elle connaissait bien l'influence, à obtenir pour la princesse l'autorisation de venir se justifier à Versailles.
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Le tact avec lequel madame des Ursins dirigeait la reine, en ayant grand soin de ménager sa hauteur naturelle, l'avait préparée au rôle de conseillère et même d'éducatrice que lui destinait Louis XIV, en la plaçant auprès de sa petite-fille. Marie- Louise s'y était prêtée de bonne grâce, appréciant bien le point d'appui et les lumières qu'elle trouvait en sa camarera mayor; à coup sûr, cette étonnante petite reine, tenant à treize ans les États d'Aragon, n'eût jamais pu jouer, à elle toute seule, le rôle extraordinaire qu'elle y remplit ; il est hors de doute que sa camarera lui faisait la leçon; mais avec quel esprit, quelle vivacité et quelle bonne grâce elle l'appliquait et quel charme personnel elle y ajoutait! Cependant si l'influence de madame des Ursins était utile et agréable, elle n'était pas indispensable tout à fait. Durant l'exil de la princesse, la reine, malgré son chagrin, ne cessa de travailler aux affaires, de continuer sa correspondance avec sa famille et avec madame de Maintenon, sans que rien ne fût changé dans son style, ni pour la forme, ni pour le fond. On trouve dans les lettres qu'elle écrivit à cette époque, une preuve éclatante de la franchise courageuse avec laquelle elle traitait les questions délicates vis-à-vis de Louis XIV
et de madame de Maintenon. Elle n'avait nul besoin des inspirations de la princesse pour la guider dans ses rapports avec les ambassadeurs de France. Nous allons le voir dans les audiences de Grammont, qui venait à Madrid tout à fait prévenu contre elle et madame des Ursins par les instructions de Torcy.
La princesse reçut à Vittoria la visite du nouvel ambassadeur, qui, pressé de questions par elle demeura dans un mutisme absolu et lui confirma seulement que le roi avait désigné Toulouse pour sa résidence.
Arrivé dans la capitale, Grammont se fît en moins de trois jours une opinion sur tout le monde et prétendit buriner de chacun un portrait définitif. La nouvelle camarera lui parut la femme la plus incapable de déchiffrer VApocalypse et de former aucune intrigue. Il déclara que la reine était la personne la plus extraordinaire et l'esprit le plus surprenant qu'il eût rencontré de sa vie. Dès sa première entrevue, il fut extrêmement surpris des réponses pleines de sagesse qu'elle fit à son discours. Il va l'être bien plus encore, à son audience privée, deux jours après sa réception publique.
A peine est-il introduit que la reine s'écrie avec
véhémence : « Diles-moi donc, duc de Grammont, quels sont les griefs du roi contre madame des Ursins? Qu'a fait cette pauvre femme pour avoir été traitée aussi indignement? Car, enfin, il n'y a pas d'exemple qu'une personne de sa qualité, que nous honorions, le roi et moi, de notre amitié, puisse avoir reçu un traitement semblable sans en savoir la raison ! »
Le duc fort embarrassé répondit qu'il avait eu l'honneur de le lui dire de la part du roi, le jour de son audience publique. « Mais, reprit la reine avec la même vivacité, n'est-il pas triste que le roi mon grand-père, qui est le plus sage et le plus prudent de tous les hommes, ajoute plus de foi aux discours haineux de gens pleins de gangrène, qu'à ceux de son petit-fils, qu'il sait bien qu'il lui ressemble pour être la vérité même et qui a bien connu la rectitude de la conduite de madame des Ursins? Est-il possible que le roi ait si peu d'égards pour nous pour ajouter une foi entière aux discours des autres et si peu aux nôtres? Non, duc de Grammont, je ne vous mens pas, je ne puis me consoler ! » Puis la reine fondit en larmes, mais au milieu de ses pleurs ne cessa d'affirmer sa tendresse et son respect pour le roi son grand-père. Grammont demeura stupéfait et
commença à se douter que la Cour de Versailles était mal renseignée.
Après un court séjour à Madrid, l'ambassadeur quitta cette ville pour aller rejoindre Philippe à l'armée Mais, la campagne ayant commencé fort tard, les chaleurs survinrent, et il fallut songer aux quartiers de rafraîchissement. Philippe demanda la permission de les prendre auprès de la reine.
« Je souhaiterais, écrivait-il à son grand -père, que vous me permissiez de retourner auprès de la reine pendant ce temps-là. » Louis XIV persuadé que son petit-fils voulait mettre fin à la campagne uniquement pour rejoindre la reine, en fut très mécontent; mais le duc de Grammont le détrompa dans ses lettres. Philippe était réellement malade et les vapeurs dont il avait tant souffert en Italie, l'accablaient avec plus de violence encore. Le roi de France n'hésita plus à lui permettre de revenir à Madrid. Sa Majesté Catholique se hâta de profiter de la permission, et se mit en route. Marie-Louise partit de son côté avec une suite peu nombreuse pour aller audevant du roi, et, ils arrivèrent heureusement à Madrid.