‹ Une Reine de douze ansChapitre 67 sur 115 · Affaires étrangères. Espagne 128, f · texte numérisé non relu

Affaires étrangères. Espagne 128, f

honnête homme, plein de zèle et de capacité, et qui s'acquittera bien, à ce que j'espère, de l'emploi qu'il a, ce qui n'est pas une petite chose, car il ne faut pas peu de bonnes qualités pour occuper dignement ce poste et le bien faire.

y> Nous souhaitons tous fort que la princesse des Ursins vienne tout au plus tôt ; en vérité, sa présence nous est bien nécessaire, c'est ce qui fait que j'ai été ce matin très fâchée en apprenant que le quinquina ne lui a point ôté la fièvre. Dieu veuille l'en délivrer et la laisser venir heureusement; nous nous trouverons bien heureux quand elle sera ici, car, de la manière que je la connais et aussi M. Amelot, je suis très persuadée que tous seront de concert à songer uniquement au bien du service de nos deux chers rois.

Il m'a paru que M. Amelot a trouvé le roi bien différent du portrait que certaines gens lui en avaient fait, je ne doute pas qu'il n'en écrira mille choses et surtout de l'application qu'il a à ses affaires, c'est ce qu'il doit ; mais je vous assure que cela ne laisse pas que d'être très admirable à vingt et un ans et surtout d'un prince qui n'avait pas été élevé pour être roi.

» M. Amelot et Orry viennent ici presque toutes les après-dîners et restent des deux et trois heures

avec le roi à raisonner, et cela après qu'il y a eu le matin un Despacho de deux heures ; vous m'avouerez que c'est quelque chose.

» Dans les conférences des après-dîners ils veulent toujours que j'en sois, et je vous assure que je m'en passerais très bien, non seulement parce que cela n'est pas divertissant, mais aussi, croyez-moi, à seize ans on ne s'entend guère à toutes ces choses et on peut bien se passer du sentiment d'une personne si raisonnable !

» Je ne sais si le duc de Grammont parlera de moi comme vous croyez en France ; pour ici il n'était pas si modéré, et même je puis vous assurer qu'il a dit de moi des choses qui passent la raillerie; mais tout cela à part, il a fait de son mieux pour m'éloigner du roi. N'en parlons plus, le voilà dehors d'ici, Dieu le bénisse! je ne lui souhaite point du tout de mal, mais au contraire je lui souhaite pour son àme qu'il ne soit pas à l'avenir comme il a été jusqu'à cette heure.

» Je sais la belle pensée qu'ont ceux de la cabale de faire rappeler une seconde fois la princesse des Ursins : mais en même temps je crois que nous sommes en sûreté et que les temps passés ne reviendront plus ; vous me faites un plaisir plus grand que je ne puis vous l'exprimer

d'user avec moi comme vous faites et de vouloir vous éclaircir, en me le mandant, de tout ce qu'on dira, c'est le mieux fait, car vous aurez beau avoir bonne opinion de nous, si on vous disait mille choses et que vous ne sussiez pas nos raisons, vous ne pourriez vous empêcher de croire que nous avions tort. Je suis très aise que le roi, mon grand -père, ait été content du mémoire de son petit-fils et j'espère que sur tout ce qui arrivera vous verrez que nous aurons le même tort que nous avions sur les choses qu'on nous imputait et dont ce mémoire nous a justifiés.

» Je suis dans une inquiétude mortelle depuis que j'ai appris que ma chère et aimée sœur a une tumeur dans le ventre: je criais tant contre les remèdes parce que je cro^^ais qu'elle n'en avait pas besoin, mais depuis que je sais cela je ne les désapprouve plus. Dieu veuille que les bains et les eaux lui fassent du bien ! mais, si ce que M. Fagon dit est vrai, qu'il serait dangereux qu'elle devînt présentement grosse, vous devriez donc l'obliger à ne pas demeurer avec son mari jusqu'à ce qu'elle se porte bien. Je ne sais ce que dirait M. le duc de Bourgogne s'il savait l'avis que je vous donne, mais je crois qu'il aime assez ma sœur pour regarder sa santé devant tout.

REINE d'eSPAGNE. 365

Voilà déjà trois semaines que je n'ai point de ses aimables lettres, j'ai un si grand plaisir quand j'en reçois, que je me flatte qu'elle voudra me le donner le plus souvent qu'elle pourra, mais, au nom de Dieu, ne me laissez point aucun ordinaire sans de ses nouvelles ou par elle-même ou par vous, car vous ne sauriez croire comme je suis quand cela me manque, mais vous le comprendrez en vous assurant que je l'aime mille fois plus que moi-même; faites donc cette œuvre de charité.

» A cette heure je vais répondre à la demande que vous me faites, mais je commencerai par vous dire que vous n'avez pas besoin de m'en demander pardon, car je suis au contraire charmée de vous voir tout à fait libre avec moi ; c'est ce que je demande. Vous me demandez pourquoi je ne suis point grosse, je vous avoue que c'est une assez plaisante demande . Je vous dirai qu'au commencement que j'étais mariée, non seulement j'étais trop enfant pour en avoir, mais par-dessus cela il y avait une petite raison que je ne doute pas qu'en confiance la princesse des Ursins ne vous l'ait dit, ainsi je ne la dirai pas; pour après que cette raison n'a plus subsisté je n'en sais pas trop, hormis qu'on dit que quand on croît

beaucoup on ne de^ ient pas grosse ; après cela, je vous (lirai que je ne retarde guère encore et que j'ai plus d'un an pour accoucher au même âge que ma sœur; pour ce qu'on vous a dit que je n'étais pas réglée et même sujette à des perles de sang, je puis vous assurer que rien n'est si faux, car, depuis que ce que vous savez me vient, cela n'a pas manqué de venir fort régulièrement et comme à une femme qui se porte fort bien. Pour des pertes, je n'en ai jamais eu, vous pouvez avoir l'esprit fort en repos.

» Je ne puis m'empêcher de ^ ous dire que cette demande ne m'a point étonnée, car les bons amis que j'ai eus en ce pays-ci, ne souhaitent autre chose que de me voir haïe des Espagnols ; ils croyaient que rien n'y contribuerait tant que de faire accroire que je n'aurais pas d'enfants, et publièrent cela partout, et tant qu'il y a quelque temps une femme qui est de Bayonne, mariée à un Espagnol, vint au palais et toute alarmée demanda à parler à une femme de chambre que j'ai, française. C'était pour lui demander si cela était ^Tai et qu'on le disait par tout Madrid. Voyez jusqu'où peut aller la méchanceté, mais je ne m'en soucie guère, puisque cela est aussi faux et qu'il faut espérer que je les désabuserai bientôt

€11 leur donnant une petite fille; je le désire fort, quoique je tremble en songeant à l'accouchement. Mais voilà assez de folie, excusez-moi aussi et croj^ez que j'ai un vrai plaisir en recevant de vos lettres ; ainsi vous ne pouvez assez m'écrire ni assez longuement; pourvu que cela ne vous incommode pas, vous êtes sûre qu'elles ne m'ennuient pas, mais celle-ci le ferait à la fin par sa longueur. Je la finis donc, mais en vous recommandant bien d'avoir soin de mon cher cœur. Je crois que vous connaîtrez bien ma sœur à ce nom-là. . . »

La jeune reine était alors fort préoccupée de la défection de son père ; quoique Louis XIV lui <3Ût donné l'assurance que cette circonstance ne changerait rien à son affection pour elle, c'était un sujet si pénible que l'on comprend l'embarras de Marie-Louise en écrivant à sa famille. Elle ne pouvait se résoudre à cesser de leur écrire et elle souffrait doublement en pensant au chagrin de sa mère, si française de naissance et de cœur. C'est dans une lettre à madame de Maintenon qu'elle exprime d'une façon touchante la peine qu'elle ressent et la crainte qu'elle éprouve en pensant que peut-être son grand-père la blâme d'écrire à la duchesse de Savoie.

A Madrid, 19 juin.

« Comme c'est par vos conseils que je veux me conduire, puisque vous voulez bien prendre la peine de me dire ce que vous pensez, je veux vous demander avec la confiance que nous avons en vous, si le roi mon grand-père est content de ma conduite avec ma famille; je fais de mon mieux, car mon principal but est de lui plaire, mais je ne sais si j'y réussis; prenez aussi, s'il vous plaît, la peine de me mander si on ne trouve point que j'écris trop souvent à ma mère K La pauvre princesse est si à plaindre que je ne puis m'empêcher de faire de temps en temps une chose que je sais qui lui fait plaisir et adoucit, si cela se peut, ses peines; mais malgré tout cela, si on ne le trouve bon, je ne le ferai pas si souvent. Je me flatte que vous aurez un peu de pitié de l'état où elle est, et surtout présentement qu'elle est grosse. Si mon père prenait son conseil sur ce qui se passe, je crois qu'il serait bientôt de nos amis. Son aveuglement dure bien longtemps, mais lui

1. On remarquera à ce propos que nous n'avons trouvé, dans les archives de Turin ni dans celles des Affaires étrangères à Paris que peu de lettres de Marie-Louise à sa mère. Probablement ces lettres trop intimes pour les conserver, ont été détruites par la duchesse.

REINE d'eSPAGNE. 369

n'est pas tant à plaindre, puisqu'il veut son mal, mais c'est ma mère et mes pauvres petits frères qui ne connaissent pas encore leurs maux, ce dont ils sont bien heureux, mais en grandissant ils s'en ressentiront. On dit qu'en racontant ses maux on se soulage, voilà pourquoi j'ouvre mon cœur à une personne que je compte de mes amies et que j'estime et aime fort, mais à la fin je serais importune; pour ne le pas être davantage, je finis en vous priant de m'écrire souvent et librement et d'aimer un peu une personne qui a pour vous <les sentiments qui passent toute imagination... »

La même à la même.

3 juillet.

« J'ai été bien charmée ce matin en recevant une lettre de ma sœur un peu longue ; ne m'en dites plus rien, car je l'aimerais trop à la fin. Devant que d'avoir reçu de ses nouvelles, j'avais vu dans des gazettes à la main que les remèdes ne lui faisaient point de bien; vous ne sauriez croire dans quelles inquiétudes et agitations j'ai été jusqu'à ce que j'aie reçu sa lettre qui m'a fait grand bien. Dieu soit loué que sa santé lui

revienne ! Je crois que ce qui lui est le plus nécessaire, c'est de la joie et des amusements ; au moins pour moi, rien ne me fait tant de mal qi;ie le chagrin et je crois que cela arrive à tout le monde! divertissez-la donc bien pour qu'elle ne songe plus tant à la perte qu'elle a faite*. Ce n'est pas une chose aisée, car un tel malheur ne peut s'oublier; pour moi qui ne suis que tante, j"ai toujours mon cher neveu dans ma tête, je juge de là ce que ce serait qu'une mère; il me semble pourtant que je l'aimais plus que les tantes ne doivent aimer leurs neveux, car, étant à ma chère sœur, je le regardais comme mon propre enfant. Nous nous rendons la pareille, ma sœur et moi, car elle me souhaite un fds et je ne lui en souhaite pas moins de bon cœur un autre. Dieu veuille que mes désirs soient bientôt accomplis!

» Pour moi je vais me baigner la semaine qui vient, aimant cela passionnément; après cela, je suis fort maigrie depuis quelque temps, et j'ai mes maux de tête fort fréquents. Ainsi tout cela m'y oblige ; je vous dis tout cela, car je ne puis douter que vous ne vous intéressiez fort à ce qui

l. La duchesse de Bourgogne avait perdu quelque temps auparavant son lils aîné, le duc de Bretagne.

me regarde. Ainsi je me crois obligée de vous le dire...

»... Mais je me souviens qu'il faut finir, ma sœur paiera la longueur de celle-ci, car la sienne sera courte... »

Quand on lit le récit que fait la jeune reine de l'emploi de son temps et bien qu'elle ait l'intention de dire qu'elle ne s'ennuie pas, la description qu'elle en fait nous paraît prouver le contraire.

« Je vous assure, écrit-elle à sa grand'mère, que, quoique je n'aie pas absolument de divertissement pour passer le temps, je ne m'ennuie guère et que les journées ne me paraissent point trop longues. Je ne hais pas, comme vous savez, de lire et travailler; c'est un amusement. Les jours de courrier, j'écris. Je joue du clavecin, j'apprends à jouer de la guitare, j'apprends aussi la musique. N'est-ce pas de quoi ne se point ennuyer ?

» Il est vrai que je vais de temps en temps à (.les églises ; mais pour cela je ne le trouve pas trop divertissant, car, premièrement, il faut passer des rues fort mal pavées, qui secouent bien, et qui sentent fort mauvais. Après cela les églises,

il est vrai, sont belles, mais cela n'empêche pas qu'on y crève de chaud l'été et qu'on y gèle l'hiver. J'aurai ce plaisir aujourd'hui, que nous allons à une église où il y a la fête de la Vierge ; mais celle-ci n'est pas aussi incommode, car elle est fort près du palais. »

Pendant que la reine attendait madame des Ursins avec la dernière impatience, le voyage de celle-ci se continuait avec une certaine lenteur, sa santé exigeant de grands ménagements. On faisait à Madrid des préparatifs extraordinaires pour sa réception, et son arrivée en Espagne fut un véritable triomphe. Le roi et la reine résolurent d'aller au-devant d'elle, et Amelot, ne pouvant s'empêcher de leur représenter qu'un pareil accueil et une telle distinction déplairaient peut-être aux Espagnols, ils répondirent qu'après les témoignages d'estime que le roi de France avait prodigués à la princesse, ils devaient aussi en cette occasion marquer quelque chose de particulier. Ils allèrent donc au-devant d'elle à deux lieues de Madrid; ils sortirent la nuit pour la rencontrer dans le village de Camelieco où la princesse était restée à dîner ce jour-là. Les souverains voulurent l'obliger à monter dans leur carrosse.

L'étiquette le refusant, elle ne voulut point le faire, les priant de trouver bon qu'elle leur désobéît pour cette seule fois de sa vie.

Aussitôt à Madrid , elle reprit la charge de camarera mayor qu'avait exercée pendant son absence la duchesse de Béjar \ femme d'une haute vertu, et dont on avait obtenu sans peine la démisssion. Louis XIV ne blâma point les distinctions extraordinaires dont madame des Ursins fut l'objet : « Je vois avec un sensible plaisir, écrit-il à sa petite-fille, que la joie que vous avez eue du retour de m.adame des Ursins soit toujours nouvelle et je suis persuadé que son bon esprit et la confiance que vous avez en elle peuvent beaucoup contribuer au bon état des affaires. Croyez-la, je vous prie, quand elle vous dira qu'on ne peut vous aimer plus tendrement que je vous aime. »

On voit que Louis tient un langage bien différent de celui qu'il tenait avant l'exil de la princesse. Non seulement elle l'avait persuadé de son innocence, mais elle s'était fait connaître au roi comme la femme politique la plus habile et la conseillère la plus utile qu'on pût placer auprès

Page 1