Histoire secrète de la Cour de Madrid
2. Le Père Comire, jésuite et prêtre, a fait une ode sur la golille où il introduit le roi Philippe sous le nom de Jupiter qui demande secours à tous les dieux contre cette entrave qui l'étrangle:
Golilla linum vile, Satumi Palris
Fulice regno excliisa, ferali colu
Quaiii iii(jru ncvU publimni in peslein Atropos.
Incluso aniielas spiritus fduces preinens
Maie obliijalo straïujulari ijutlure...
22 MARIi:-LOUISE-GABRIELLE DE SAVOIE
de leurs vêtements. Elle vous fixe le mouvement du col et de la tète et vous rend Tair grave malgré que vous en ayez. »
Le roi Philippe l'avait en horreur et se dispensait de la porter autant que possible; mais il y était obligé lorsqu'il accomplissait des cérémonies publiques. Nous verrons cette question de la golille prendre à plusieurs reprises une importance d'un excès ridicule.
Dans la pensée de quelques naïfs, au début du règne de Philippe IV, le port de la golille devait ramener les Espagnols à la simplicité des mœurs antiques. Des ordonnances proscrivaient, entre autres choses les beaux cols engommés, godronnés, empesés, à la poudre d'azur, parés de dentelles, et leur substituaient de simples cols de toile unie. Un contemporain nous décrit d'une façon plaisante la figure ridicule de beaucoup de cavaliers tout honteux d'exposer aux regards indiscrets leur pomme d'Adam que la mode des grandes fraises leur permettait de dissimuler'.
Les abus introduits sous le règne de Charles II dépassaient tout ce qu'on peut imaginer. L'intri-
1. A. Morel Ealio, la GolilU' el l'IIulnt inilituiic [Bulletin hispanique).
REINE d'eSPAGXE. 23
gue, l'ambition et la plus incroyable paresse régnaient partout. Il lallut longtemps pour tirer les Espagnols de leur léthargie et pour engager les Grands et la noblesse à servir eux-mêmes ou à faire servir leurs enfants ; donc « point d'armée, point d'argent, point de justice, point de police, point de liberté, point de frein ». Tel est le tableau que trace Louville ; il peut donner une idée juste de la tâche qui attendait Philippe et pour la compliquer encore il devait lutter contre un rival puissant, prêt à lui disputer le trône et appuyé sur un certain nombre d'Espagnols euxmêmes, partisans avoués de la Maison d'Autriche. Il faut ajouter à ces graves diflicultés l'intervention incessante de Louis XIV qui entendait diriger l'Espagne du fond de son cabinet comme il l'eût fait d'une province française.
Malgré la joie qu'avait causée à Versailles la nomination du duc d'Anjou au trône d'Espagne, une certaine inquiétude ne laissait pas de se faire sentir. Le roi de France employa tous les soins possibles pour apaiser la mauvaise humeur qu'il craignait de voir éclater à Vienne, à Londres et à La Haye en faisant part à ces Cours de son acceptation du testament. Mais ses envoyés ne lui rapportèrent qu'une vague approbation qui ne
l'assurait point contre une déclaration contraire. Le comte de Zizendorf seul protesta carrément contre le testament, et Ton s'aperçut bientôt que tout se préparait sourdement pour la guerre.
Louville fut des premiers à s'en douter ; malheureusement, il ne fut point entendu; on redoutait son imagination trop vive ; sur quelques points, on avait raison, mais il faut reconnaître qu'on se repentit plus d'une fois de ne pas l'avoir écoulé'. En voici un exemple : « Au moment de la mort de Charles II et de l'ouverture de son fameux testament, Louis XIV écrivit à la reine douairière la lettre la plus flatteuse ; il ne tarda pas à changer de langage et par une série de mauvais procédés, on s'aliéna peu à peu cette princesse qu'il eût été infiniment préférable de conserver pour alliée. » Louville avait compris cela et aussitôt après l'arrivée du roi à Madrid il s'efforça d'amener un rapprochement avec la reine exilée à Tolède et il insista pour que le roi lui rendit visite, ce que celui-ci fit le 3 avril.
La reine offrit à Philippe une Toison de diamant qu'elle lui attacha avec un ruban à la boutonnière de son justaucorps. Elle lui donna aussi un vase