Abljé Millot, Mémoires politiques et viilitaires
réussir auprès de ses fanatiques défenseurs. Tessé nous dit que « ce prince alla se mettre en prières et consulter la sainte Vierge ; il prit son chapelet, fit son oraison après avoir exhorté le peuple à en faire autant et, sortant de l'église d'un air gai, il annonça, comme inspiré, que la sainte Vierge accompagnée de deux anges venait de lui apparaître et lui avait ordonné de rester dans Barcelone 011 il n'avait rien à craindre. On cria « au miracle » et le fanatisme enflamma les courages jusqu'au bout. « Ce n'est point une fable, dit Tessé, nous le savons d'après les récits des déserteurs; on croit cela à Barcelone comme je crois mon Credo. »
Les femmes n'étaient pas les moins courageuses; il y en avait des compagnies armées qui gardaient les postes et travaillaient comme des soldats.
Philippe, malgré ses qualités, n'inspirait pas à son peuple la même ardeur. « Froid, timide et concentré, il ne parlera jamais, écrit Tessé; faites bien, faites mal, c'est la même chose; il pense, mais c'est comme s'il ne pensait pas, et passé cette campagne, fiez- vous à moi, qu'à la tête de ses armées sa présence est plus préjudiciable à son service que s'il restait à Madrid ; mais il faut
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ajouter qu'il donnait l'exemple d'un grand courage personnel. »
Les tristes prévisions du maréchal ne tardèrent pas à se vérifier ; son artillerie ne valait rien, les pièces crevaient, les canonniers étaient inhabiles; cependant il y avait trois brèches suffisantes pour pénétrer au cœur de la place; mais, malheureusement, le comte de Toulouse apprenant l'approche de la flotte ennemie, beaucoup plus forte que la sienne, reprit la route de Toulon le 10 mai, et Tessé, par trop circonspect, au lieu de donner un vigoureux assaut, leva le siège pendant la nuit du 11 au 12; il laissa près de cent pièces de canon crevées ou enclouées, de nombreuses munitions et environ six cents malades, dont le général anglais Péterborough fit prendre un soin tout particulier.
Le roi, obligé à une retraite désastreuse, l'effectua sur la capitale au lieu de se réfugier en France, comme le lui conseillait Tessé. Il écrivit lui-même à son grand-père la nouvelle du désastre; jusqu'au dernier moment il avait refUvSé de lever le siège et n'avait cédé qu'aux raisons de Tessé et de tous les officiers généraux, excepté Le (jlall.
20 mai.
« Je suis, écrit-il à Louis XIV, dans une douleur que je ne puis vous exprimer d'avoir été obligé de laisser l'archiduc dans Barcelone, et je n'aurai aucun repos que je ne le combatte partout où il sera. Donnez-m'en, je vous prie, les moyens, et laissez faire après, à un prince qui se souvient qu'il est votre petit-fils, qui sait fort bien ce qu'il doit à son rang et à lui-même : qui répandra jusqu'à la dernière goutte de son sang avant que d'abandonner un trône où, après Dieu, vous l'avez placé, et si généreusement soutenu... »
« Votre douleur est très juste, répond son grand-père; mais je suis bien aise devoir qu'elle n'abat point votre courage. Il parait autant dans les adversités que dans les conquêtes, et le malheur que vous avez eu de lever le siège de Barcelone n'est pas irréparable, puisque je vois que vous pensez comme vous le devez, étant du sang dont vous êtes, et dans le rang où Dieu vous a placé... »
Le maréchal de Tessé, qui avait toujours désapprouvé l'entreprise du siège de Barcelone, fut au
désespoir d'être obligé de le lever : il écrit aussitôt après :
« ... Le roi n'a vu, pendant sa route, de gens du pays que ceux qui sont venus tirer sur lui et lui crier des injures; jamais rébellion n'a été plus universelle ni plus opiniâtre, et c'est un miracle que sa personne et son armée aient pu venir jusqu'ici.
« L'inquiétude de la reine et de ce qu'elle aura pu faire nous donne de nouvelles alarmes, et les fantaisies cornues des Espagnols qui sont auprès du roi et qui ne connaissent ni les possibilités ni les expédients nous désolent. Bref, le roi est en bonne santé, autant que son état, sa douleur et la situation de ses affaires le peuvent permettre. 11 sera après-demain à Perpignan d'où il gagnera, avec toute la diligence possible, Pau et Pampelune. Si la reine a pu se maintenir à Madrid, il gagnera Madrid; si la reine est à Pampelune ou à Vittoria, il gagnera le lieu où elle est, car je crois qu'il est de la dernière conséquence que la personne de Sa Majesté se remontre en Espagne. »
Pendant ce fatal siège de Barcelone, la reine se montradigne de l'opinion qu'avait d'elle Louis XIY. Le nonce écrivait de Madrid le u mai :
REINE d'eSPAGXE. 393
« Ici on dispose tout pour une sérieuse défense; on réunit un corps d'infanterie composé des gardes espagnole et flamande ; une partie était déjà là et une autre partie est venue de l'armée de Valence ; on compte encore quatre ou cinq cents cavaliers pris également parmi les gardes italienne et française. Les maîtrises de la ville ont offert ces jours-ci quatre mille hommes armés, plus un secours de sept mille doublons pour les préparatifs imminents...
» Samedi, la reine alla en personne à la maison de ville où elle avait convoqué tous les représentants du peuple et tous les députés des arts et métiers, et avec l'éloquence la plus émouvante elle exposa à l'assemblée les angoisses de la monarchie et la nécessité de mettre la capitale en état de défense. Sa Majesté se servit de deux puissants stimulants pour faire agir les Espagnols ; elle dit d'abord qu'elle était la première reine * qui entrait dans cette Maison du peuple et qu'elle donnait volontiers cet exemple pour plaire à une nation aussi fidèle à son roi ; puis elle leur rappela habilement qu'ils faisaient la guerre aux Portugais, anciens ennemis de la gloire
t. La reiae avait alors dix-liuil ans.
des Castillans. Sa Majesté reçut, en plus des secours indiqués précédemment, un don de six mille pistoles qu'elle envoya au roi; mais, ce qui lui fut encore plus sensible, c'est Texpression enthousiaste d'amour et d'applaudissement universel de tout ce peuple réuni et prêt à répandre son sang pour elle K »
Les Grands, le marquis de Castel Rodrigue en tète, envoyèrent de l'argent et de la vaisselle; la simple noblesse donna sans compter. Quant à la reine elle avait aussitôt fait porter en France ses pierreries, soit pour les vendre, soit pour les engager, afin de se procurer des fonds et équiper l'armée improvisée.
^ladiid, 2 juin ^.
« Hier malin la reine convoqua le Conseil d'État, lui adjoignant monseigneur l'inquisiteur général et le résident de Castille qui ne faisaient pas partie de ce tribunal. Après leur avoir exposé l'état des choses, elle leur assura que le bruit répandu à la Cour, de son départ de Madrid,