‹ Une Reine de douze ansChapitre 75 sur 115 · Première femme de chambre · texte numérisé non relu

Première femme de chambre

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dames ; elles venaient ; mais ayant demandé chacune cent pistoles ù compte de ce qui leur est dû, on s'est trouvé dans l'impossibilité de faire cette avance dans un temps où tout ce que l'on peut avoir doit être réservé pour payer les troupes. Malgré ce petit nombre de domestiques, ce voyage ne laissera pas de coûter beaucoup, parce qu'il faut porter jusqu'à la moindre chose, et que, par cette raison, il y a pour près de cent pistoles par jour. La plupart ont été prises à crédit. Cette dernière ressource ne saurait durer ; ainsi nous nous trouverons peut-être bientôt à ne savoir où donner de la tête !

» Le roi vient d'écrire à la reine d'envoyer ses pierreries en France ou pour les vendre ou les engager. M. l'ambassadeur me mande que cela est absolument nécessaire : ainsi Sa Majesté les envoie par ce môme courrier ; je les adresse à M. de la Bourdonnais, intendant de Bordeaux qui se trouve présentement à Bayonne ; comme M. Amelot me le marque, il y a parmi ces pierreries la fameuse perle appelée la Peregrina \ et

1. Nous avons trouvé, dans un intéressant récit de l'ambassade en France du ministre ottoman Méliémet Effeiidi, une description de la l'ere'irina qui, à cette éiioque (17-21', passait pour une des trois merveilles des joyaux de la couronne. Elle avait été en-

le diamant que les Espagnols nomment Estanguo: la reine y a joint aussi toutes les siennes. C'est Vaset \ ancien domestique chez le roi, qui est porteur de ce trésor. Je le fais accompagner d'un officier qui a l'honneur d'être frère de lait du duc de Berr3% dont le chevalier de Bragelonne ma dit beaucoup de bien. Ils vont avec le courrier de M. l'ambassadeur qui est un de ses secrétaires auquel il se fie fort. Voilà tout ce que nous nous sommes imaginé de mieux dans la nécessité où est la reine de conserver auprès d'elle ceux qui nous restent. Je crains bien qu'on ne trouve pas grand'chose sur ces pierreries, à moins qu'on ne les porte à Paris. Je sais encore moins comment faire passer au roi d'Espagne l'argent qu'on trouvera, le commerce de lettre de change étant si fort interrompu. Ilv a, à la suite de la reine, les duchesses de Médina Sidonia, de Veragua, d*Ossone, de Popoli, et plusieurs autres dames à qui Sa Majesté fait les amitiés qu'elles méritent pour

vovée en 1706, comme nous le voyons, avec d'autres pierreries pour les faire vendre ù Paris à ce moraent-là ; il est fort probable que Louis XIV acheta alors la célèbre Peretjrina, qui depuis lit partie des joyaux de la couronne. « Cette perle était de la grosseur d'une noix muscade, et ronde comme un globe, fort blanche, fort brillante et point percée; quand on la pose sur un miroir, elle ne saurait demeurer stable et elle est toujours eu mouvement. i> 1. \iûeX de chambre et barbier du roi.

l'attachement qu'elles lui témoignent. Cette suite cause beaucoup d'embarras pour les logements et ne laisse pas un moment de libre à la reine et à moi, de sorte, madame, que je suis très fatiguée ; cependant il faut prendre courage jusqu'à la fin et mettre son espérance en Dieu... »

Les progrès de l'archiduc, après la levée du siège de Barcelone, furent rapides. Tolède et Alcala lui prêtèrent obéissance. Saragosse se souleva; enfin, les Anglo-Portugais, après avoir pris- Salamanque, marchèrent sur Madrid où milord Galloway, leur général, fit proclamer l'archiduc, sans que le maréchal de Berwick fût en état de rien empêcher, faute de troupes. L'archiduc fut élu roi sous le nom de Charles III, le 25 juin ITOO.

Quatre jours après, Marie-Louise écrivait à madame de Maintenon une admirable lettre ' :

« 3Ie voici à vingt-six lieues de Madrid pour continuer ma routeàBurgos, où le roi, M. Amelot (,'t le maréchal de Berwick ont décidé que je devais aller. Je suis partie de Madrid dans la dernière extrémité ; c'est-à-dire qu'on aurait hasardé beaucoup de m'y laisser davantage, parce que les

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ennemis en étaient proches, et auraient pu y venir, s'ils l'avaient voulu, avec assez de diligence pour m'empêcher d'en sortir. Vous avez trop d'esprit et d'amitié pour moi pour ne vous pas représenter au naturel et avec douleur mon état présent. Je m'éloigne du roi que je laisse environné d'ennemis avec des troupes inférieures à l'armée portugaise ; je vais traverser un pays où je puis rencontrer des risques pour moi; je me trouve avec très peu de secours pour le maintien de mes équipages et de ma Cour, quoique réduite au plus petit nombre qui m'a été possible, apprenant de tous côtés de fâcheux accidents de la fortune : la perte d'Anvers, la crainte de perdre le reste de la Flandre, et le siège de Turin commencé sans savoir ce qu'est devenue ma mère, ma grand'mère et mes frères ; c'est plus qu'il n'en faut pour accabler, si je ne savais qu'il faut tout recevoir de la main de Dieu.

» Au milieu de tantde peines, une de celles qui me fait le plus souffrir, c'est de savoir le roi, mon grand-père, dans de si grands embarras pour l'amour de nous ; vous me faites un grand plaisir quand je vois dans vos lettres que son courage et sa piété le mettent au-dessus de tout, et qu'il jouit d'une parfaite santé ; pourvu que Dieu la lui

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continue, je ne désespère de rien ; il faut aussi, ma chère madame, que la vôtre se rétablisse, et que ma sœur porte sa grossesse à bien, car ce sera un grand bonheur ; la tendresse que j'ai pour elle me fera toujours craindre jusqu'à ce que je la voie accouchée heureusement. La princesse des Ursins vous fera un détail de mon voyage et de ce que j'ai conduit avec moi; je ne vous en dirai pas davantage, car je vais écrire au roi en lui redépêchant un courrier qu'il m'a envoyé de son camp. Je vous donnerai de mes nouvelles le plus souvent qu'il me sera possible, étant persuadée que vous les attendez toujours avec impatience, et comptant que je n'ai point de meilleure ni de "^lus estimable amie que vous.

» MARIE-LOUISE »

Le nonce, monseigneur Aquaviva, qui suivait la reine, écrit d'Almanza le 29 juin :

« Nous avons poursuivi la suite de notre voyage vers Burgos ; mais on ne s'est pas avancé cependant autant qu'on aurait pu le faire, parce qu'étant proche de Berlanga on eut la nouvelle que les ennemis, qui avaient fait jurer obéissance à la ville de Ségovie, firent connaître leur départ si en

vivant que nous aurions été obligé de passer à peu de milles loin d'eux et à cause de cela on prit instantanément la résolution de s'acheminer à Pampelune, ce dont on fit part au roi. Sa Majesté a infiniment désapprouvé cette détermination et a voulu revenir en arrière du chemin déjà fait, reprenant tout droit la route de Burgos, qui nous conduira en quatre jours à cette ville. >>

Pendant ce périlleux vo3'age les nouvelles continuaient à être désastreuses, et cette fois c'est madame de Maintenon qui écrit à la princesse dos Ursins :

4 juillet.

« M. de Vendôme quitte rilalie, et désole son armée par son absence, dans le même temps que le prince Eugène reçoit une augmentation de troupes et que M. de Savoie est sorti de Turin, pour encore aller le fortifier de sa personne et de sa cavalerie, ou pour aller au-devant de quelque secours par mer.

» Le maréchal de Villeroy, outré et abattu, demeure chargé pour quelque temps de l'affaire si difficile des Flandres... Paris et l'armée des Flan-

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dres sont rassurés depuis qu'on a nommé M. de Vendôme. Dieu veuille qu'il réponde à ce qu'on attend de lui ! il fera de son mieux ; mais la besogne est bien gâtée... Vous aviez bien prévu, madame, que vous pourriez vous trouver dans de grandes extrémités et bien éloignée des délicatesses et de l'abondance de Rome ; mais pourriez-vous vouloir que cette aimable reine fût sans vous ? Elle fait de nouveaux remerciements à son grandpère de vous avoir envoyé en Espagne, et paraît sentir ce que vous faites pour elle...

» Jugez, madame, de ce que je souffre de vous savoir avec la reine, manquant de tout, moi qui sens de la pitié pour ce qui s'appelle des misérables. Madame la duchesse de Bourgogne me lisait hier votre lettre qui nous coûta bien des larmes. Cette princesse m'inquiète fort d'être ainsi pénétrée de douleur dans une grossesse. Elle a pourtant du courage et se contraint en public, mais les bontés dont elle m'honore font qu'elle se répand sans mesure avec moi...

« Je sens une grande tendresse pour les dames qui ont suivi la reine. Plaise à Dieu que Sa Majesté se trouve en étal de les récompenser! Quelle extrémité, madame, que d'avoir laissé ses dames pour n'avoir pas cent pistoles à leur donner ! Je

ne sais que vous dire, madame, entre l'envie que j'ai de recevoir de vos lettres et celle que j'aurais que vous prissiez pour votre repos le temps que vous me donnez... Je vois tout ce qui se passe })ar M. de Torcy ; ainsi, madame, ne mandez pas les mêmes choses. Je donnerais mon sang pour vous soulager et pour vous servir. »

Après avoir couru de si grands dangers, la

reine arrivait enfin saine et sauve à Burgos le

y juillet ; elle écrit à madame de Maintenon le lendemain :

« Après dix-huit jours de voyage, je suis arrivée ici hier au soir, fort fatiguée de m'étre toujours levée devant le jour, d'avoir eu une chaleur et une poussière horribles et de trouver des gîtes on ne peut plus mauvais et tant, qu'une muraille tomba dans ma maison, en un endroit où tout le monde passait. Vous pouvez juger par cela du reste.

))Nous espérions, en arrivant ici, d'être un peu l)lus commodément et proprement; mais nous n'avons trouvé ni l'un ni l'autre. Malgré cela, si le roi peut vaincre ses ennemis, nous ne laisserons pas que d'être gaiement. Le pis de tout c'est

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que nous ne passons presque point de jours sans avoir quelque mauvaise nouvelle. Saragosse s'est révoltée sans avoir vu les troupes ennemies; Carthagène est perdue et les Portugais s'établissent autant qu'ils peuvent à Madrid. J'en ai pourtant eu deux qui m'ont fait plaisir : c'est la levée du siège d'Ostende' et la retraite de mon père. La seconde m'a donné une joie infinie, en songeant que, puisque mon père a abandonné Turin et d'autres postes importants, il fallait qu'il eût quelque chose de bon dans la tête ; mais, depuis, elle est diminuée, par la pensée qu'il ne pouvait ni ne devait pas s'enfermer dans une place, dont toutes les sorties allaient être bientôt fermées, et par d'autres à peu près de même. J'ai bien envie d'être éclaircie et de savoir quel parti il prendra. Quel bonheur et quelle joie, s'il prenait celui qu'il devrait prendre par toutes sortes de raisons !

» J'aurais mille choses à vous dire ; mais excusez-moi, je ne ferai pas ma lettre plus longue pour aujourd'hui ; il fait fort chaud et ma tête est en assez mauvais état ! »

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