CHAPITRE XVIII
Séjour à Burgos. — Siège cl désastre de Tui-in. — Philippe reprend possession de Madrid. — Le bruit se répand à Madrid que Louis XIV abandonne TEspagne. — La grossesse de la reine est déclarée publiquement. — Louis XIV est d'avis que Philippe reste auprès de la reine.
Madame des Ursins écrivait à madame de Maintenon aussi souvent que la reine, tenant beaucoup à la mettre au courant des moindres détails et à lui présenter les choses sous un jour moins tragique que son inclination naturelle ne la portait toujours à envisager,
Burgos, 15 juillet ITOG.
« La malheureuse affaire des Flandres avait achevé d'intimider les Castillans, ils supposaient que les troupes de France ne repasseraient point
en Espagne et à notre sortie de Madrid les ennemis lenr faisaient croire que Leurs Majestés catholiques ne pensaient qu'à se retirer en France. . . Aujourd'hui que l'armée française est quasi à portée de joindre le roi, tout le monde reprend courage. Ségovie s'est déjà armée contre les Portugais, les autres villes s'associent pour se défendre et fournissent ce qu'elles peuvent de vivres et d'argent... L'Andalousie et les autres provinces voisines font des efforts si considérables qu'il ne paraît pas que nous ayons à craindre de ce côté-là ni pour Cadix.
» Valladolid, qui semblait branler (peut-être par l'infidélité de quelques ministres), donna, le 7 de ce mois, une marque très authentique de sa fidélité, car chacun sortit de sa maison, hommes,, femmes et enfants, les armes à la main, et criant avec une telle fureur : « Vive Philippe V et meurent les traîtres » ! (ju'on a regardé comme un bonheur que cette démonstration n'ait pas été suivie de la mort de tous ceux qu'on soupçonnait être affectionnés à la maison d'Autriche. La reine est très mal logée ici et manque de tout; elle le supporte avec tant de courage, qu'elle n'y paraît pas sensible. Je ne sais, en vérité, madame, s'il y a une autre princesse au monde qui sût
comme elle trouver dans son propre fond de quoi se consoler d'une vie aussi pénible.
» Pour vous égayer un peu, madame, il faut que je vous fasse la description de mon appartement : il consiste en une seule pièce qui peut avoir douze à treize pieds de tous sens. Une grande fenêtre, qui ne ferme point, exposée au midi, occupe presque toute une face. Une porte assez basse me sert pour entrer dans la chambre de la reine et une autre plus étroite me conduit dans un passage torlu où je n'ose aller, quoiqu'il y ait toujours deux ou trois lampes allumées, parce qu'il est si mal pavé que je me romprais le cou. Je ne saurais dire que les murailles soient blanches, car elles sont très sales; mon lit de voyage est le seul meuble que j'y aie, avec un siège ployant et une table de sapin qui me sert alternativement pour mettre ma toilette, pour écrire et pour manger la desserte de la reine, n'ayant ni cuisine, ni peut-être d'argent pour en tenir une. Sa Majesté n'en fait (pie rire et souvent j'en ris aussi... »
Voici la réponse de madame de Maintenon (|ui justifie ce que nous disions de son penchant à voir tout en noir; mais il faut convenir que cette fois-ci elle n'a pas tort.
18 juillet,
« Enfin, madame, nous eûmes hier des nouvelles d'Espagne et toujours mauvaises comme nous devions nous y attendre. Quel spectacle que de voir cette reine éprouver à dix-sept ans le renversement d'un royaume et se voir errante chercher quelque lieu où Ton veuille la recevoir! mais il est encore plus étonnant, madame, qu'elle soutienne l'état où elle est, avec la soumission et le courage que vous me mandez. Serait-il possible que Dieu l'abandonnât!...
» Cependant, madame, il me parait bien difficile de se flatter de quelque espérance. Si vous perdez une bataille, tout est perdu dans ce moment; si vous ne la donnez pas, vous perdez tout, peut-être un peu plus lentement, mais vous perdez tout. Dieu veuille inspirer le roi et M. de Berwick. Je soutiens toujours qu'il faut les laisser faire et qu'on ne peut conduire de si loin. Nous ne l'avons que trop expérimenté...
» Mesdames Royales sont à Oneille et non à Gênes. Jusqu'ici M. le duc d'Orléans mande de Turin que ce siège sera très long encore, de sorte, madame, que je meurs de peur qu'on y perde bien des gens
et par les armes et par les maladies qui viendront bientôt.
» Quelle cruauté que la guerre et pourquoi tous ces princes se persécutent-ils les uns les autres et font- ils périr tant d'hommes? Je suis dans une grande tristesse et je ne vois rien que d'affreux; j'espérerais de votre côté si nos troupes étaient en bon état quand elles joindront le roi; mais cela n'est guère vraisemblable?... pliit à Dieu, madame, que vous fussiez bien paisibles dans les royaumes d'Italie! Lui seul connaît le dénouement de toutes ces malheureuses affaires...
» Je vous estime, madame, au delà de toutes les expressions; je vous aime tendrement et je ne puis vous le dire aujourd'hui avec un autre tour ni aussi respectueusement que je le devrais. »
Dans la situation critique où se trouvait la reine, un incident imprévu vint encore l'inquiéter particulièrement; elle écrit à Amelot :
Burgos, le 2'i août.
« Il y a assez longtemps que je vous dois une réponse, je ne sais comment je ne vous l'ai pas fait plus tôt, mais vous me passerez, je crois, cette
faute, et croirez bien que ce n'est pas parce que je suis mécontente de vous; je n'ai point changé ni ne changerai; je vous assure que je connais tout ce que vous faites et que je fais de vous, le cas que vous méritez. 11 faut que je vous marque la surprise que j'ai eue ce matin en voyant un ordre au chevalier de Bragelonne, de partir avec le détachement français. Je vous avoue qu'il me semble qu'on me traite d'une étrange manière ; je ne m'en prends point à vous, car je sais l'attention que vous avez à tout ce qui me regarde, mais au maréchal de Berwick. J'écris au roi sur cela un peu plus au long et le prie de vous montrer ma lettre par la confiance qu'il sait que j'ai en vous. Vous verrez comme nous allons demeurer sans ces Français et s'il est permis de me laisser comme cela dans tous ces temps-ci; je vous laisse le juge et vous assure, monsieur, que je vous estime infiniment.
» MARIE-LOUISE
Le roi qui ignorait le départ de Bragelonne, se hâta, en l'apprenant, de donner les ordres nécessaires, pour envoyer un autre détachement à Burgos.
Mais revenons au siège de Turin.
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Pendant les longs préparatifs de ce siège, le vieil empereur Léopold I" était mort. Son fils, Joseph I", prenait, d'une main ferme, le gouvernement et comprenant la nécessité de ne pas laisser écraser le Piémont, rempart de l'Italie, il faisait choix du prince Eugène pour y conduire des troupes et lui jjorter secours. Celui-ci arriva à marches forcées, déjoua les mesures prises pour empêcher sa jonction avec Victor-Amédée et l'opéra malgré les difficultés qu'il rencontra.
Le duc d'Orléans, frère de la duchesse de Savoie et le maréchal de Marsin avaient été adjoints au duc de la Feuillade, pour aider aux opérations du siège, dont le premier prenait la direction. Quant au duc de Savoie, il ne négligeait rien pour organiser la défense de sa capitale. Luimême, de son camp de Chivasso, ne cessait de harceler les Français.
« Les bombes pleuvaient sur la ville, et même sur le palais ducal, malgré le soin que mettait le duc d'Orléans à le faire épargner à cause de sa sœur la duchesse Anne ; et celle-ci, aussi bien que les princes, ses fils, continuait d'y habiter ; elle voulait, par son exemple, soutenir le courage de la ville assiégée. Madame Royale s'y trouvait
aussi; mais Victor-Amédée jugeant le péril trop pressant, vint lui-même les chercher, ainsi que les jeunes princes, et les escorta jusqu'à son camp de Ghivasso. De là, il les confia au marquis d'Ormea, secrétaire d'État, pour être conduits à Mondovi, où il pensait qu'ils seraient en sûreté ^ »
Les travaux du siège se poursuivaient, enserrant de si près la ville qu'il ne restait presque plus d'espoir de la sauver. Les deux princes de Savoie, Eugène et Victor-Amédée, surveillaient les mouvements de l'ennemi, troublaient ses opérations, sans parvenir à les arrêter. Du côté des assiégeants, la division régnait comme toujours parmi les généraux. La Feuillade, gendre de Ghamillart, avait eu, grâce à son beau-père, toutes les munitions et l'appareil de siège le plus considérable qu'on pût imaginer ; il s'était empressé d'en user au début par des assauts réitérés et irréfléchis. Il avait attaqué la ville du côté le plus fort et la laissait se ravitailler; plus La Feuillade multipliait ces attaques inutiles, plus le siège traînait en longueur. Le duc de Savoie, pour
1. Comtesse de Fa verges, Anne d'Orléans, première reine de Sardaigne.
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lui donner le change, imagina un jour de sortir de la ville avec quelques cavaliers. Le général poursuivit Victor-Amédée qui lui échappa connaissant le terrain mieux que lui. On prétendit que La Feuillade avait volontairement manqué le duc de Savoie pour plaire à la duchesse de Bourgogne à laquelle il avait juré de respecter son père. « Mais ce bruit n'était que propos de courtisans, critiquant de Versailles où ils bavardaient en sûreté, tous les actes des généraux. »
« Un matin, les deux princes de Savoie étant montés sur la colline de la Superga, lieu élevé d'oîi l'on domine toute la plaine de Turin, et embrassant d'un coup d'oeil la position de l'armée assiégeante, remarquèrent un coté faible dans leur ligne de circonvallation et arrêtèrent un plan d'attaque pour le lendemain. Leur armée forte de quarante mille hommes devait passer le Pô sur deux ponts, tourner les lignes françaises qui. s'étendant sur quinze mille de contour, offraient, en quelque point, peu de profondeur et donner la bataille. « Il existait là, disent les Ammles tnilitatres, une pauvre chapelle; Victor-Amédée y fit le vœu solennel d'élever un temple au Dieu des armées, s'il obtenait la victoire ».
A ce moment même le duc d'Orléans, impatienté des lenteurs interminables de ce siège, assembla un conseil de guerre composé de Marsin, La Feuillade, Albergotti et d'autres. « Messieurs, leur dit-il, si nous restons dans nos lignes, nous perdons la bataille; quand le Français attend qu'on l'attaque, il perd le plus grand de ses avantages: l'impétuosité! Croyez-moi, il faut marcher à l'ennemi. » Tous les généraux répondent: « Il faut marcher! » et alors, Marsin resté muet, tire de sa poche un ordre de Louis XIV par lequel on doit déférer à son avis en cas d'action, et son avis fut de rester dans les lignes !
Après un combat acharné le prince Eugène attaqua les retranchements et s'en rendit maître au bout de deux heures. Le duc d'Orléans, assez grièvement blessé au poignet, s'était retiré pour se faire panser; à peine les chirurgiens avaient-ils commencé qu'on lui apprend la déroute de l'armée française; il faut fuir, l'armée est dispersée et tous les bagages et munitions restent aux mains de l'ennemi. Encore une fois, la fatale influence des ordres venus de Versailles avait été cause de la défaite. Marsin, blessé à la cuisse, fut fait prisonnier ; on dut l'amputer et le il succomba quelques instants après. Le siège de Turin,
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commencé le 13 mai, fut levé le 7 septembre. « Le soir de ce même jour, le duc de Savoie et le prince Eugène rentrèrent dans la ville au bruit du canon,. au son des cloches et aux acclamations d'un peuple transporté de joie.
Ils descendirent à l'église métropolitaine où l'archevêque entonna l'hymne d'action de grâces. Une procession perpétuelle de tous les corps de l'État fut décrétée pour le lendemain 8 septembre, fête de la Nativité de Notre-Dame, érigée en fête nationale'.
Victor-Amédée n'oublia point le vœu qu'il avait fait et les riches dépouilles des Français furent employées à exécuter le temple promis à la Vierge qui devint, ce qu'il est encore aujourd'hui, la basilique de la Superga.
La consternation fut grande à Paris en apprenant la terrible catastrophe. Louis XIV avait fondé de telles espérances sur cette entreprise, qu'il était à craindre qu'après cet échec il ne se lassât de secourir son petits-iils.
Cependant, les nouvelles d'Espagne étaient meilleures que celles d'Italie. Pendant le séjour
1. Comtesse de Faverges, Anne d'Orléans, première reine de France.
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de la reine à Burgos, la face des affaires avait commencé à changer; les Castillans, animés par la haine qu'ils portaient aux Portugais et par le noble sentiment du devoir, donnèrent les marques du plus grand dévouement au roi d'Espagne. L'Andalousie se signala de même ; les principales villes levèrent à leurs frais quatre mille chevaux et quatorze mille hommes de milice pour se défendre ; les troupes françaises arrivèrent par la Navarre et vinrent rejoindre Philippe et Berwick; cette jonction accomplie, la supériorité du nombre fut acquise de leur côté. Philippe désirait impatiemment livrer bataille; mais les ennemis l'évitèrent avec prudence.
Il ne fut pas difficile de reprendre Madrid; cinq cents chevaux suffirent pour cette expédition; les habitants témoignèrent une joie extrême de renti'er sous l'obéissance de leur souverain légitime et le peuple s'empara des maisons des rebelles qui avaient proclamé l'archiduc; elles furent pillées; la populace en brûla dans la rue les meilleurs meubles pour montrer qu'elle ne voulait pas profiter des dépouilles des traîtres ; on brûla également l'étendard et le portrait de l'archiduc et les actes faits en son nom. Philippe ne rentra dans sa capitale que le 4 octobre lorsque sa pré-
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sence devint inutile à l'armée. Les transports de joie avec lesquels on l'y reçut étaient la preuve de la fidélité castillanne.
Le roi d'Espagne, convaincu de la mauvaise conduite de la reine douairière pendant la guerre, crut qu'il ne convenait pas de la laisser en Espagne, et envoya à Tolède le duc d'Ossuna, capitaine des gardes du corps, avec un détachement, pour la mener à Bayonne. Elle en fut très mortifiée; elle aurait dû, au contraire, en être bien aise puisque cela l'éloignait des occasions de donner lieu à aucun soupçon.
Marie-Louise écrit à madame de Maintenon :
De Burgos, ce 26 août.
« Votre dernière lettre, ma chère madame, m'a fait beaucoup de plaisir; la prise de Madrid l'a faite plus gaie que les autres. Plût à Dieu que nous puissions souvent nous réjouir en vous mandant de bonnes nouvelles...
» Mais, hélas ! les ennemis ne s'en vont point, au contraire, toutes les apparences sont qu'ils songent à s'établir et à prendre des quartiers d'hiver dans la Castille, pendant qu'ils feront venir tout ce qu'ils voudront par mer...
»... D'un autre côté nous ne savons où la terrible flotte d'Angleterre ira fondre; ce sont des incertitudes très désagréables car d'un côté ou d'un autre on est sûr qu'ils nous feront du mal, on verra s'il sera grand ou médiocre.
» Vous apprendrez par ce courrier que le roi a cru avoir assez de raisons pour obliger la reine douairière de sortir de Tolède, elle doit être ici dans cinq ou six jours. J'ai demandé au roi quelle conduite il veut que j'aie avec elle, pour n'en faire ni plus ni moins de ce qu'il faut ; je ne sais point quels sont ses crimes; jusqu'à ce que je les sache, je ne puis m'empêcher de la plaindre. Dans le temps que j'étais à Madrid, régente, plusieurs personnes m'en dirent beaucoup de mal, je leur dis que je ne pouvais rien croire d'une princesse comme celle-là, à moins qu'ils n'eussent des preuves de ce qu'ils me disaient ; ils ont fait de leur mieux pour m'en apporter et n'en sont pas venus à bout; pendant même que le roi était en Italie, on })rit des lettres qui marquaient qu'elle était plus de notre côté que de celui des ennemis; malgré tout cela elle peut bien avoir fait quelquechose de mal, mais je me méfie toujours de ce que la plupart des Espagnols en disent, parce que je sais la haine qu'ils ont pour elle, quoique rem-
plis des grâces qu'elle leur a fait pendant la vie du feu roi. Adieu, ma chère madame, mandezmoi, je vous prie, des nouvelles de ma sœur quand elle ne le peut faire et comptez sur moi comme sur une bonne amie qui vous estime et qui vous aime infiniment.
» MARIE-LOUISE
La même à la même.
A Burgos, ce 15 septembre '.
« ... La ville de Murcie qui était assiégée a si bien fait qu'elle a obligé les ennemis, après avoir perdu quelque monde, à lever le siège ; tous ces peuples-ci font des choses admirables pour marquer leur fidélité et leur zèle ; je les trouve adorables, et ai bien envie que le roi soit bientôt dans un état qui lui permette de soulager de si bons sujets, surtout les Castillans qui nous donnent tout ce qu'ils ont et sont, par conséquent, d'une grande pauvreté.
La princesse des Ursins, qui m'a dit que l'air de Fontainebleau ne vous est pas bon d'ordinaire, me laisse bien en peine. Dieu veuille qu'il ne
J. Affaires Étrangères. Espagne 128, f" 170.
VOUS fasse point tomber malade et que vous jouissiez d'une bonne santé, autant d'années que nous vous en souhaitons, La princesse des Ursins et moi nous parlons bien souvent de vous et de notre bonheur d'avoir une telle amie ; je vous assure que nous l'aimons toutes deux bien tendrement. »
La reine se trouvait dans une situation fort pénible, par la levée du siège de Turin. Il était bien difficile, avec la tendresse si vive qu'elle ressentait pour son père et l'attachement qu'elle avait pour son pays qu'elle n'éprouvât pas au fond du cœur un sentiment de satisfaction ; mais il fallait le cacher soigneusement et demeurer, quoiqu'il lui en coûtât, bonne Espagnole ; elle se tira à merveille de cette position difficile, et ses lettres, pleines de tact et de mesure, ne donnent prise à aucune fâcheuse interprétation.
Elle écrit à madame de Maintenon :
A Burgos, ce 7 octobre ',
« Je n'eus pas la force de vous écrire la semaine passée, ma chère madame, j'étais trop pé-