‹ Une Reine de douze ansChapitre 80 sur 115 · Archives secrètes du Saint-Siège ; dépêches des nonces · texte numérisé non relu

Archives secrètes du Saint-Siège ; dépêches des nonces

REINE d'eSPAGNE. 435

A peine la grossesse de la reine fut-elle déclarée que madame des Ursins s'occupa de commander la layette et de renouveler le mobilier de la chambre de Marie-Louise. Ces préparatifs amenèrent une correspondance aigre-douce entre la princesse et madame de Mainlenon. L'une trouve que rien n'est assez beau pour le futur prince des Asturies, tandis que l'autre prêche l'économie et la simplicité. Dans la lettre par laquelle madame des Ursins annonçait la grossesse de la reine, elle demandait au roi de France une sagefemme, un accoucheui", une gouvernante et une nourrice ! Le roi trouva la chose un peu excessive et madame de Maintenon fut chargée de répondre. « Je pense comme vous, madame, écrit elle, sur la fidélité de la gouvernante et que c'est la qualité principale à laquelle on doit s'arrêter surtout dans la situation présente; serait-il possible que vous n'en puissiez trouver une dans toute l'Espagne? Il faut pourtant bien en venir à bout...

» Le roi approuve fort les nourrices biscayennes ; mais ne songez, madame, qu'à la quantité et à la qualité du bon lait, sans vous laisser surprendre par la figure,, qui n'y fait rien; noue avons eu une grande nourrice très bien faite, qui manquait de lait : nous en avons eu une petite,

sans mine, qui paraît fort bonne jusqu'ici et ce n'est pas le seul exemple que j'en aie vu, car vous savez, madame, que j'ai vu beaucoup de nourrices...

» Le roi a bien de la peine aussi à comprendre qu'on ne puisse pas accoucher en Espagne, et qu'il n'y ait ni sage-femme, ni chirurgiens habiles: il craint toujours que les Français ne déplaisent; on aura le temps d'y penser... »

« La température étant devenue plus clémente. Sa Majesté a fixé pour le 12 sa visite à Notre-Dame d'Attocha; la ville a disposé une palissade de l'un et de l'autre côté de la rue Royale, commençant au palais et continuant jusqu'à l'entrée du couvent d'Attocha, ce qui est un espace d'environ une demi-lieue, pour éviter par cette précaution prudente les désordres oue pourrait occasionner l'empressement du peuple.

» Dès le matin de ce jour on commença à orner les maisons; toutes les rues étaient tendues de superbes tapisseries; il y avait dans de certaines places où l'on passait, de grands vases d'argent, des miroirs, et des tableaux, attachés sur des taffetas cramoisis qui faisaient un fort bel effet. Pour maintenir la palissade on plaça des gardes royaux.

REINE d'eSPAGNE. 437

La noblesse, le peuple et les gens accourus des villages voisins attendaient avec impatience d'applaudir Sa Majesté. A une heure après-midi le roi partit en carrosse escorté des chefs de la maison royale et du capitaine de ses gardes; une compagnie de cavalerie le précédait et une autre suivait le carrosse avec le train accoutumé.

» Après un petit espace marchaient les gardes à cheval de la reine, laquelle était portée dans une chaise fort riche dont les panneaux, tout en glaces, permettaient de la bien voir; elle était accompagnée par le comte de San Stephano et le marquis de Gastel Rodrigue ; ceux-ci allaient à pied ainsi que toute la Grandesse d'Espagne qui faisait escorte à la reine dans sa chaise, après laquelle venait celle de madame des Ursins. Une compagnie des mousquetaires royaux formait l'arrière-garde de ce majestueux cortège et immédiatement succédait le carrosse de gala de Sa Majesté et les autres. C'est dans cet ordre que Leurs Majestés furent conduites à Attocha où le roi se trouvait d'avance pour recevoir la reine. Le Te Deiim fut chanté avec toute la solennité possible par les musiciens de la chapelle royale, et la cérémonie finie, Leurs Majestés retournèrent au Palais Royal dans l'ordre indiqué ci-dessus ; ils y arrivèrent vers quatre

heures. Les applaudissements et les acclamations de la noblesse et du peuple furent extraordinaires ; ils pleuraient de joie et demandaient au ciel que Leurs Majestés eussent cinquante enfants qui durassent plus que ie monde.

» Le soir les corporations des marchands firent une brillante apparition au nombre de quatrevingts à cheval et autant à pied ; ils jouèrent adroitement avec des torches enflammées à la main devant le Palais Royal, et pendant la soirée, d'autres chefs de corporations ont suivi ceux-là et ont continué à exprimer leur contentement par de belles et gracieuses mascarades et à célébrer ainsi cette journée qu'on appela la journée de la reine et qui réussit de tous côtés à être magnifique grâce à l'admirable décoration de la ville ^. »

Quelque temps après, le roi se rendit en personne au camp de Berwick; ce départ causa une vive inquiétude à Marie-Louise qui tremblait, attendant chaque jour la nouvelle d'une bataille; car, si son courage lui faisait supporter sans se plaindre les plus dures privations, lorsqu'il ne s'agissait que d'elle, l'amour passionné qu'elle

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