CHAPITRE XIX
Le roi de France envoie à son petit-fils le duc d'Orléans, pour commander ses troupes. — Victoire d'Almanza.
— Prise de Saragosse. — Retour de la reine à Madrid.
— Naissance du prince des Asturies, don Louis-Ferdinand. — Siège de Toulon. — La Maison du prince des Asturies. — Propositions secrètes de Marie-Louise à son père. — Les glandes de la reine. — Nouvelle grossesse.
Le roi Louis voyant les affaires d'Espagne traverser une crise dangereuse et ne jugeant plus à propos que Philippe s'éloignât de la capitale, pensa à envoyer en Espagne un général dont l'autorité et l'expérience fussent capables de ranimer la confiance des troupes et de poursuivre le recouvrement des places importantes qui s'étaient déclarées pour le roi Charles. Il jeta les yeux sur le duc d'Orléans son neveu, et fit part de sa résolution
i42 MARIE-LOUISE-GABRIELLE DE SAVOIE
au roi Philippe qui en instruisit aussitôt madame des Ursins à laquelle il ne cachait rien.
La princesse dont le crédit tout-puissant n'avait fait que grandir, vit avec dépit l'arrivée d'un prince du sang, propre neveu de Louis XIV dont la situation éclipserait tout à fait la sienne. Elle ■essaya par tous les moyens d'empêcher qu'il ne vînt, mais elle s'aperçut bientôt que dans cette circonstance elle ne trouverait pas dans la reine son appui habituel.
Il ne faut pas oublier que le duc d'Orléans était frère de la duchesse de Savoie, et toutes les trames de la camarera mayor échouèrent devant la volonté absolue de la reine. Le duc arriva à Madrid ■en avril 1707. Il y fut très cordialement reçu par les jeunes souverains et Marie-Louise, enchantée ■de connaître son oncle qu'elle n'avait jamais vu, écrit : « Nous avons été occupés à recevoir M. le ■âac d'Orléans; il n'a été ici que deux jours. Vous pouvez bien croire, ma chère grand'maman, si j'ai été heureuse de voir un frère de ma mère... »
Aussitôt après le court séjour du duc à Madrid et son départ pour rejoindre Berwick, LoTiis MV voyant que toute proposition de paix était refusée, et ne pouvant se résoudre à abandonner son petitfiis, se prépara à sacrifier l'Italie où il ne pouvait
REINE d'eSPAGNE. 4'43
féellement plus se soutenir et à tourner tous ses ■efforts vers l'Espagne.
Philippe envo^'a le marquis de Brancas rendre compte au roi de France de l'état actuel des choses. Il s'agissait de chasser les ennemis de l'Aragon et de la Valence. Le duc d'Orléans, au désespoir du désastre de Turin, quoiqu'on ne pût 'le lui imputer, avait demandé à ser^^iren Espagne; ildevai't j cominander les troupes qu'on envoyait de France et se joindre à Berwick ou agir séparément.
Comme la Castille était ouverte et ne pouvait avoir d'autre barrière qu'une armée du côté de Valence, où étaient précisément les forces de l'ennemi, Berwick annonça qu'il fallait s'attendre à une bataille ; il aurait souhaité de ne combattre qu'après avoir joint le duc d'Orléans ; mais les Alliés le prévinrent. Ils parurent dans la plaine d'Almanza le 25 avril ; on commençait à peine à entendre le ■canon, quand 4es troupes s'attaq-uèrent, ett en moins ■d'une heure l'armée française et espagnole remporta uTie victoire complète. Les ennemis laissèrent cinq à six mille hommes sur le terrain, et on leur fit près de dix mille prisonniers. Le duc d'Orléans avait précédé l'arrivée du renfort que Louis XIV envoyait à l'Espagne; il accourait au €amp, impatient de combattre, mais il n'arriva
que le lendemain de la bataille; il en ressentit un vif désappointement qui ne l'empêcha point de rendre justice à M. de Berwick.
On se hâta de profiter de la victoire pour réduire les insurgés du royaume de Valence ; mais on avait à combattre de pires ennemis que ceux-là : c'étaient la faim et la misère. Rien n'arrivait de France, ni troupes, ni argent. Berwick s'en plaignait à Chamillart et lui écrivait le 8 mai :
« Vous direz que je fais ici le métier d'intendant de l'armée ; mais en ce pays-ci il faut que le général soit tout; il faut qu'il soit munitionnaire, artilleur et fort souvent trésorier ; tous, métiers auxquels je n'entends pas grand'chose : cependant je m'y mets jusqu'au cou pour profiter de la conjoncture présente qui doit assurer la couronne sur la tête du roi d'Espagne. »
De retour à Madrid, le duc d'Orléans y trouva les choses en meilleur état qu'il ne l'espérait ; il rejoignit les troupes françaises du côté de l'Aragon et s'avança vers Saragosse avec sa cavalerie. Cette tentative réussit; les ennemis se retirèrent et Saragosse envo^^a proposer une capitulation ; mais le duc, en manière de réponse, fit avancer son infanterie qui n'avait ni poudre, ni balles, et les
magistrats eux-mêmes vinrent faire soumission, au nom de la ville et du royaume d'Aragon. Les troupes entrèrent, mais le prince empêcha le désordre et fit publier une amnistie à condition qu'on lui livrerait les armes.
La victoire d'Almanza et la prise de Saragosse comblèrent de joie la reine, ranimèrent le courage des troupes et des officiers, et Marie-Louise, très fatiguée par la chaleur à Madrid, partit pour s'établir au Reliro.
2 mai.
« Nous sommes ici, ma chère grand'maman, depuis avant-hier où je me promène, ce que vous savez que j'aime fort et qui me fera du bien dans l'état où je suis.
» Ce fut hier un jour fort fatigant pour moi à cause de la fête de saint Philippe. Tout le monde vint nous baiser la main pour la grande victoire que nous venons d'avoir. »
A madame de Maintenon '.
« Je voudrais bien, ma chère madame, apprendre que la campa^j^ne commence aussi heu-