Affaires Étrangères. Espagne 128, f
reusement en Flandre, qu'elle fait en Espagne ^ et vous devriez bien nous rendre la pareille en nous envoyant de bonnes nouvelles de la bataille que nous avons gagnée comme on le pouvait désirer; il n'est plus question d'armée ennemie,., il ne leur est resté qu'un peu de cavalerie qui, vous pouvez le croire, va bien loin de nous.
» Nous attendons incessamment la réduction de Valence. Requena et Bunol qui sont sur les frontières, l'une de Gastille et l'autre du royaume de Valence, sont déjà à nous; vous voyez, madame, que Dieu nous aide. Ainsi il n'y a qu'à prendre courage, espérer en lui, et ne se point faire de si tristes idées, il nous fera sortir de cette guerre mieux peut-être qu'on ne croiL La bataille d'Almanza m'a donné, comme vous voyez, beaucoup de gaieté et je me suis mis dans la tête que cette année nous serait fort heureuse; faites-en autant de votre côté et ne vous faites point malade en songeant à des malheurs qui n'arriveront pas s'il plaît à Dieu.
» Avec toute cette joie il faut aussi vous dire qu'il n'y a que les affaires d'Italie sur lesquelles je ne puis être de môme ; elles me touchent sensiblement en même temps qu'elles m'affligent , cela n'est que trop naturel. Quand est-ce que
mon père sortira de raveuglement où il est depuissi longtemps? »
La reine avait dû rentrer à Madrid pour sescouches, l'usage ne permettant pas qu'elle mît son enfant au monde ailleurs.
Le nonce monseigneur Zondondari écrit à Rome :
« Les souverains ont quitté le Retiro pour le Palais Royal en parfaite santé et accompagnés des acclamations du peuple ; maintenant les choses se disposent avec lapins grande dihgence alin que tout soit prêt pour les couches si désirées de la reine et pour les cérémonies d'étiquette; on a rappelé les gardes à cheval qui manœuvraient sous lesordres de M. le duc d'Orléans en Aragon, »
Le roi et la reine uniquement préoccupés de ce qui regardait le futur infant adressaient à madame des Ursins- des questions les plus intimes et les plus bizarres à ce sujet; en voici un échantillon.
18 juilk'l.
« ... Le roi me fait souvent l'honneur de me questionner, écrit-elle à la maréchale de Noailles, sur tout ce qui arrivera aux couches de la reine, et sur la manière dont on élèvera monseigneur le
prince des Asturies, comme si je pouvais lui répondre à point nommé. Je voudrais pour pouvoir en parler plus pertinemment à Sa Majesté, avoir un esprit prophétique, et être accouchée vingt fois comme vous, madame. Je lui dis, quand il me tient sur la sellette, qu'il me prend sans doute pour la maréchale de Noailles. Aidez-moi donc, je vous en conjure, madame, à l'éclaircir sur semblable matière. Ce que Sa Majesté veut principalement savoir, c'est si je suis bien sûre que c'est un prince, chose très facile à deviner, à quelle heure les douleurs prendront à la reine, pour accoucher, si elles seront lentes ou d'abord violentes, combien elles dureront, si la reine ne manquera point de forces, si elle aura la fièvre bien forte pendant son lait, s'il l'empêchera de dormir la nuit et s'il ne lui causera pas de mal au sein. Voilà à peu près, madame, les interrogations qu'on me fait cinquante fois par jour, et dont la dernière paraît nouvelle à Sa Majesté.
» En vérité, madame, les princes si amoureux de leurs femmes me paraissent insupportables; je prends la liberté de le dire souvent au roi sans qu'il s'en corrige; il me dit pour ses raisons qu'il ne saurait manquer en suivant l'exemple de son aîné. Il m'embarrasse un peu par là ; mais cepen-
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dant, je maintiens toujours que, quand l'un et l'autre n'aimeraient que la moitié de ce qu'ils aiment, ni Dieu, ni le monde ne leur en demanderait pas davantage. Gardez-vous bien de dire ceci à madame la duchesse de Bourgogne ; elle m'en saurait peut-être mauvais gré et ne me le pardonnerait pas. Pour la reine qui me permet des libertés, elle ne fait qu'en rire et ne voudrait pas, pour toutes choses au monde, paraître moins aimable aux yeux du roi. »
Le nonce écrit le 3 août, de Madrid :
« On a saigné la reine, samedi 30, mais c'est uniquement par précaution qu'on lui a tiré du sang pour la seconde fois, et considérant comme prochain le jour de cet accouchement si désiré, on fait déjà dans toutes les églises, des prières et des vœux continuels.
» Dimanche premier courant, tous les Conseils allèrent solennellement et en procession pour implorer du Très -Haut la très heureuse issue de cette grossesse. Un billet du secrétaire d'État a averti de se tenir prompt à arriver au palais au premier signe et le même avertissement a été envoyé également au cardinal archevêque, à l'ambassadeur du roi très chrétien, à tous les conseillers d'État,
Liux présidents et aux ministres du cabinet, aux hauts fonctionnaires de la maison royale, pour qu'ils restent ici afin de pouvoir plus clairement attester la naissance de l'héritier royal. On attend poui' cette raison le duc d'Orléans qui fut désigné par le roi très chrétien à présenter l'enfant au baptême. Cependant, avec tout cela on ne voit pas encore de dispositions prises pour l'arrivée du duc et il parait qu'à sa place ce sera M. l'ambassadeur de France qui fera la cérémonie comme la sérénissime duchesse de Bourgogne sera remplacée par la princesse Orsini. »
Tous ces préparatifs étaient achevés, et la reine, sentant le moment approcher, voulut écrire encore quelques lignes à sa grand'mère.
15 août.
« Quoique je sois très abattue du chaud excessif qu'il fait, je ne puis me résoudre à être plus longtemps sans vous écrire, ma chère grand'maman, et il faut que j'aie ce plaisir-là, encore une fois, devant que j'accouche ; ce sera apparemment bientôt, et j'ai grande envie d'être délivrée d'un fardeau qui est bien incommode surtout par le temps qu'il fait... »
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La reine n'attendit pas longtemps sa délivrance.
« Le 2o août, à huit heures et demie du matin, ayant reçu l'avis de la Cour, que la reine était près d'accoucher, un immense concours de tous les seigneurs qui en avaient reçu l'invitation se rendirent au palais.
» A dix heures et quart, et accueilli par la plus grande joie, naquit le prince des Asturies, qui reçut les noms de Louis-Ferdinand * en souvenir de deux grands rois, et vu que c'était ce jour-là la Saint-Louis. Cet événement publié immédiatement dans la ville, produisit une jubilation qui ne se peut décrire. La reconnaissance du roi égalant les bienfaits qu'il a reçus de la Providence, il voulut accroître l'allégresse de son peuple, en accordant un pardon général à tous les ennemis de son gouvernement qui étaient en prison ou exilés de la Cour, avec cette distinction pourtant que les seconds eurent la liberté de rentrer dans leur maison et les autres où ils voudront, pourvu que ce soit à vingt lieues de Madrid. »
La fonction du baptême fut privée et on réserva la cérémonie publique pour le retour de M. le duc d'Orléans.
1. Ce fut en sa faveur que Fliilippc V abdiqua en 1724. II régna sous le nom do Louis l"", et mourut dans la même année.
La joie causée par la naissance du prince des Asturies fit bientôt place à de graves inquiétudes au sujet de la guerre. Les maux qu'elle faisait souffrir à la France augmentaient sans cesse; l'entrée du duc de Savoie en Provence apportait une nouvelle désolation; il avait mis le siège devant Toulon. « Vous trouverez ci-joint, monseigneur, écrit le duc de Grammont au duc d'Orléans, les nouvelles que j'ai de Toulon qui sont très bien détaillées par lesquelles vous verrez que notre acharné beau-père fait la guerre à la manière du bonhomme Mahomet et qu'il n'est rien de sacré pour lui. Nous en voilà réduits à l'huile de lampe pour nos salades, car, pour celle de Provence, il est bien sûr que nous n'en tàterons de nos jours. »
Grammont se trompait ; le duc de Savoie leva le siège, la Provence était sauvée et l'on put continuer à manger de la salade accommodée à l'huile d'olive. Madame de Maintenon écrit à la princesse des Ursins :
« Le maréchal de Tessé vient de rendre à la France le plus grand service qu'elle pût recevoir. Le siège de Toulon est levé ; monseigneur le duc de Savoie va sortir de Provence ; il a échoué dans son entreprise et perdu dix mille hommes par la
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désertion, par les maladies et les actions qui se sont passées; on dit qu'il a embarqué des troupes pour aller en Catalogne et nous allons rendre celles que nous avons prises avec leur général. »
La reine d'Espagne et la duchesse de Bourgogne furent dans la joie d'apprendre que leur père était sorti de France et cette heureuse nouvelle permit à la reine de se donner tout entière à son cher petit héritier :
« Ce joli prince est d'un grand amusement pour la reine. Elle est presque toujours dans sa chambre et le roi profite des moments où il n'a pas à faire pour y venir aussi. C'est à qui s'occupera de lui et lui découvrira de nouvelles perfections.
La joie universelle devint encore plus grande lorsqu'on apprit, par un express arrivé du camp, la nouvelle de la prise de Lérida.
« N'avez-vous pas été bien étonnée, ma chère madame, en recevant la nouvelle de la prise de Lérida*, car, apparemment, vous n'aviez pas manqué à imaginer tout ce qu'il y a de pis, et à croire que mon oncle serait obligé à lever le siège. Je vous tourmenterai, tant que vous vous
1. Ville d'Espagne, sur la Sègre, à vingt kilomètres sud-ouest de Balaguer.
inquiéterez autant que vous faites en vous faisant par avance des malheurs qui souvent n'arrivent point; votre santé en souffre, voilà tout ce que vous y gagnez ; mais vous voilà assez grondée, il faut nous réjouir ensemble de la conquête d'une place qui nous était d'une grande conséquence et de la gloire que mon oncle s'}»" est acquise à laquelle je m'intéresse fort. Il aurait bien voulu faire tout de suite le siège de Tortose, mais les canons et les munitions qui manquent ne le lui permettent pas; ainsi nous le verrons auparavant ici. Je vous envoie une lettre du roi qui veut être, malgré que vous en ayez, de vos amis et avoir commerce avec vous; vous voudriez bien, ce me semble, en être délivrée aussi bien que de moi, mais vous n'en viendrez point à bout, je vous aime trop et souhaite trop votre amitié pour pouvoir vous laisser en repos, c'est sur quoi, ma chère madame, vous pouvez faire votre compte. »
Marie-Louise à sa grand'mhre.
Le 1-2 décembre 1707.
« Je crois que vous ne serez pas fâchée, ma chère grand'maman, de savoir que les cérémonies
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du baptême de mon lils se sont faites la semaine passée; je crois que vous savez que mon oncle a été son parrain au nom du roi de France et la princesse des Ursins, pour ma sœur, en a été la marraine.
» Le cardinal Porto-Carrero qui fit cette fonction l'a faite magnifiquement. Tout se passa fort bien hormis de la part de mon fils qui ne fit que pleurer et fit voir un visage qui était devenu depuis quelque temps tout galeux... »
Un mois après, elle écrit encore :
« ... Vous avez appris par la lettre que la princesse des Ursins vous écrivit il y a huit jours que j'ai été obligée à changer la nourrice de mon fils. Il est changé considérablement en mieux; il engraisse et se remet à merveille, ce qui me fait grand plaisir, car il ne m'en a guère fait pendant quelques jours.
» Vous avez envie de savoir comment est réglé son appartement? Il faut commencer par vous dire qu'il est logé tout auprès de moi, et que je n'ai qu'une galerie un peu plus longue que votre petite à traverser pour aller dans sa chambre. Sa Cour est très petite ; car je trouve que ce n'est pas
la quantité de personnes qui fait qu'on est bien servi; mais que le peu soit bon. Il n'a point de gouvernante, et la princesse des Ursins et moi qui y sommes presque toujours, ou l'une ou l'autre, prenons pour le moins autant de soins que s'il en avait une. Il y a une dame qui est plus qu'une sous-gouvernante, qu'on appelle ici dame d'honneur, qui a de l'esprit et qui est assez entendue; elle est toujours auprès de lui, et c'est elle qui couche dans sa chambre; une remueuse qui est fort adroite et une autre femme, pour la soulager et la relayer. Une de ces deux-là, tantôt l'une et tantôt l'autre, couche aussi dans la chambre; trois femmes de chambre, dont il y en a une qui veille la nuit et la faiseuse de bouillie, qui est forte et qui est capable de soulager toutes les autres si elles étaient un peu incommodées. Voilà tout ce qu'il a.
» Vous trouverez peut-être qu'elles sont peu, mais je vous assure qu'il semble que rien ne manque à voir comme mon fils est servi.
» Le roi qui arrive dans ma chambre m'empêche devons en dire davantage... »
La Cour de Madrid était enivrée de joie d'avoir un prince héritier de la couronne ainsi que des
avantages que le roi Philippe avait remportés dans sa dernière campagne.
Quoique l'armée navale, qui avait conduit la reine Christine, épouse du roi Charles, à Barcelone, se fût emparée en revenant, des îles Majorque et Minorque et du royaume de Sardaigne, la Cour continuait à se divertir de toutes les manières.
A ce moment-là, la princesse des Ursins, qui continuait à jouir d'une faveur sans bornes et disposait de tout avec Amelot, tenta d'exécuter un projet hardi qui, depuis quelque temps, germait dans sa tête. 11 s'agissait de décider le duc de Savoie à abandonner les Alliés et à se rapprocher de l'Espagne. La reine partageant ces espérances essaya au commencement de 1708 d'émouvoir son père, et même de le tenter en lui faisant l'offre sérieuse de lui céder tout le Milanais. Il est difficile de lire une lettre plus tendre, plus pressante et plus propre à toucher le cœur d'un père.
Le 31 janvier.
« Pourquoi croyez-vous, mon cher père, que je n'aie plus d'amitié pour vous et que même je vous aie oublié, comme vous m'avez fait mander
il y a quelque temps par ma mère? J'en suis très offensée, étant aussi éloignée que je le suis d'une pareille chose, car je puis vous assurer que j(^ vous ai toujours aimé tendrement. Il me semble que c'est bien plutôt à moi à vous faire d^s reproches, puisque vous faites de votre mieux pour m'arracher la couronne, et qu'ainsi vous no me donnez guère de marques de la tendresse que vous devriez avoir pour moi.
» Jusqu'à quand, mon cher père, prétendez vous persécuter vos filles, en leur faisant souffrir tout ce qu'on peut imaginer? Rien ne peut-il être plus cruel que de se voir faire la guerre par un père qu'on aime? Finissez mes malheurs, aimez une enfant qui le mérite, il ne tient qu'à vous de me rendre la princesse du monde la plus heureuse.
» Me le refuserez -vous? Aurez-vous un cœur assez dur pour cela? Non, mon cher père. Je ne puis croire une pareille chose, et j'espère que vous vous laisserez à la fin toucher par une fille qui est pénétrée de douleur de tout ce qui se passe, qui vous aime véritablement et qui souhaite vos avantages. Vous les y trouverez si vous voulez être de nos amis, et je vous promets l'agrandissement de vos États en vous faisant donner tout le Mila-
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nais, qui serait aisé à reprendre dès que vous voudriez vous entendre avec nous pour laisser rentrer nos troupes en ce pays-là.
» Si cela ne vous contente pas, je me charge encore de vous faire donner par les deux rois le titre de roi de Lombardie. Voilà la vengeance que je veux prendre de vous.
» Mon cœur, rempli de tous les sentiments que vous pouvez connaître dans cette lettre, m'a fait imaginer tout ce qu'elle contient pour vous donner les moyens de finir une guerre qu'il y a si longtemps qui dure; de finir les malheurs de vos filles, de devenir roi, et d'agrandir aussi considérablement vos États. J'ai choisi pour vous rendre celle-ci un gentilhomme romain qui vous la donnera en mains propres, et qui passera partout sans donner de soupçons, disant qu'il va chez lui. Ne manquez pas, s'il vous plaît, de me faire réponse par le même, ou par la voie que vous jugerez à propos et faites-moi savoir celle qu'il vous conviendra de prendre pour entrer en négociations. Je vous répète encore que je peux tenir ce que je promets, et que ceci ne se passe qu'entre vou« et moi, sans participation d'aucun ministre. J'attendrai avec grande impatience votre réponse. Faites qu'elle soit ma consolation et qu'elle me
marque votre tendresse que je mérite fort, mon cher père, par celle que j'ai pour vous.
» MARIE-LOUISE
» P.-S. — Je crois que vous ne laisserez pas que d'être étonné en songeant à votre Louison (qui est le nom que j'ai eu longtemps) délire une lettre comme celle-ci; mais malgré moi vous me faites devenir sérieuse. Je la suis tant par ce que je mande aujourd'hui, qu'il me semble qu'il ne m'est plus permis de vous appeler mon cher papa. Soyez- le pourtant, et moi votre Louison, et aimons-nous comme deux bons amis^ »
Cette lettre fut remise en mains propres au duc de Savoie par le gentilhomme romain dont parle la reine ; nous ignorons si le duc répondit à sa pauvre Louison; en tout cas la négociation n'aboutit pas. Philippe recourut à son aïeul ; mais Louis XIV lui refusa tout secours matériel et se borna à empêcher que le royaume de Naples ne lût remis entre les mains du pape.
Marie-Louise n'ignorait pas que son grand-père
1. Cette lettre, écrite le 31 janvier, est partie le 3 février. La minute autographe se trouve aux archives d'Alcala ; mais elle y est fort incomplète; la lettre entière que nous citons ici est aux archives de Turin.
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commençait à être fort las des sacrifices qu'il avait dû faire pour conserver le trône d'Espagne à son petit-fils; elle était certaine qu'en France tout le monde partageait le désir de signer la paix, et madame de Maintenon se trouvait fort embarrassée pour nier la vérité des bruits dont lui parlait la reine. Elle savait bien que cette paix si redoutée par Marie-Louise ne pouvait se conclure qu'en laissant l'Espagne en dehors et livrée à ses propres forces. Le Trésor public supportait difTicilement les frais de levée de troupes; soldats et officiers n'étaient point payés, et, pour tout esprit impartial, ces raisons militaient en faveur de la paix.
Laissons pour quelques moments la politique et occupons-nous avec la reine du petit prince des Asturies qui, maintenant, joue un si grand rôle dans sa vie. Marie-Louise et madame des Ursins raffolaient de cet enfant et n'admettaient pas qu'il en existât un seul plus beau et plus intelligent. La reine raconte avec les plus menus détails leur voyage au Retiro dans une charmante lettre à sa grand'mère :
« Il faut bien vous rendre compte, ma chère grand'maman, du grand voyage que mon fils a
fait pour venir ici, qui se fit jeudi dernier, fort heureusement par un fort beau temps et même trop beau car il faisait chaud.
» Mon fils était dans un carrosse, tenu par la princesse des Ursins et avec sa dame d'honneur et sa nourrice; il était fort content de voir du monde. Tout le chemin en était plein pour le voir et pour lui donner cent mille bénédictions.
» On voyait la joie peinte sur tous les visages et tout Madrid fut fort content ce jour-là. Il se trouve fort bien d'être ici et moi aussi car le Retiro est plus gai que le Palais. Je m'y baigne depuis que j'3" suis, et j'espère que cela me fera grand bien par-dessus le plaisir que j'en ai...
» Je suis bien aise que ma sœur vous ait envo3'é le portrait de son fils, mais vous n'aurez pas si tôt celui du mien : les peintres d'ici sont si mauvais que je ne sais comment faire, car je voudrais que vous puissiez voir que je n'ai point de tort quand je dis que c'est le plus beau et le plus aimable enfant du monde ».
Ce fut à cette époque que la santé de Marie- Louise commença à donner des inquiétudes ; elle était atteinte d'humeurs froides, au cou et au visage; et malgré des soins assidus cette maladie
faisait des progrès lents mais très graves auxquels venaient se joindre les symptômes d'une consomption fort alarmante.
« Pour moi écrivait-elle le l^"^ juillet à madame de Mainlenon, je ne songe qu'à guérir de mes glandes; je me suis baignée et j'ai pris les eaux; ces remèdes ne me faisant pas un aussi prompt effet qu'on aurait voulu je me suis résolue à me remplir d'emplâtres, quoi que cela soit fort laid à voir: il n'y a rien qu'on ne fasse pour la santé.
» Mon tils continue à se bien porter; il commence à vouloir parler et à marcher. »
» Je me suis adressée à ma so^-ur pour avoir le portrait de mon neveu ; mais je crois que je l'aurai plus tôt en vous priant de me l'envoyer ou d'en charger la maréchale de la Motte. Pour mon fils vous ne l'aurez pas si tôt; il n'y a point de peintres qui puissent représenter tous ses charmes, car vous savez, madame, qu'il est parfait : il l'est plus que jamais ; sa santé ne peut pas être meilleure. »
La même à la même.
«... Je me suis montrée hier en public sans emplâtres, la plupart des gens furent fort sur-
[)ris de voir mes glandes si fort diminuées, car on avait fait courir le bruit qu'elles étaient en l'ort mauvais état. Je vais recommencer le même remède que je continuerai jusqu'à ce qu'elles soient entièrement guéries et je n'ai pas la moindre peine à m'atlacher mes cornettes sous le menton de peur que l'air ne me fasse du mal, quoique cette coiffure ne soit pas avantageuse; mais l'essentiel est de me défaire de cette incommodité et je ne me soucie guère de mon visage, à proportion du reste ; je crois, ma chère madame, que vous trouverez que j'ai raison. Je serai toujours très aise d'avoir votre approbation depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites choses. »
La santé de la reine continuait à laisser à désirer; mais on s'aperçut bientôt que ces indispositions avaient pour cause une nouvelle grossesse qui fut publiquement déclarée le 1" septembre. Elle quitta le Buen Retiro pour venir au palais et par prudence elle fit le voyage en chaise, désirant mener à bien cette grossesse qui comblait de joie les Espagnols.