CHAPITRE XX
Conditions inouïes proposées par les Hollandais comme base de la paix. — Philippe les repousse. — Rapprochement du duc de Savoie et de sa famille. — Relation de la reconnaissance du prince des Asturies, don Louis-Ferdinand, comme héritier de la monarchie d'Espagne. — Victoire de la Gudina. — Louis XIV rappelle ses troupes d'Espagne. — État déplorable de la France en 1709. — Sur la prière du Dauphin Louis XIV consent à laisser des troupes en Espagne. — Naissance et mort de l'infant don Philippe-Emmanuel. — Lettre de la Reine.
Malgré le désir formel de Louis XIV et de ses ministres, d'entamer des pourparlers pour la paix, les négociations n'avançaient guère ; les Hollandais s'y refusaient absolument à moins de faire accepter à Philippe comme conditions préliminaires de rendre l'Espagne, les Indes, le Milanais et les Pays-Bas. Louis XIV, à l'insu de Philippe, avait consenti à entamer des conférences sur cette
base et il avait envoyé le président RouUier pour négocier une suspension d'armes. Rouiller crut qu'on allait traiter d'après cette condition ; mais les Hollandais demandèrent si Philippe consentait au traité en ajoutant qu'ils ne s'engageaient nullement à donner un dédommagement au duc d'Anjou , c'est ainsi qu'ils appelaient le roi d'Espagne. L'Angleterre, le Portugal, l'électeur de Brandebourg, le duc de Savoie, etc., etc., réclamaient tous quelque chose sans compter un traité de commerce écrasant pour la France. Louis XIV avait accepté en majeure partie ces propositions inouïes ; mais il réclamait Lille pour la France, Naples et la Sicile pour Philippe. La Hollande se refusa net à accorder une suspension d'armes, si Ton ne lui faisait pas l'abandon de toute la monarchie d'Espagne.
Philippe V avait fini par se douter des concessions consenties par son aïeul ; loin de les accepter et même sans les connaître tout à fait, il jurait de n'abandonner le trône d'Espagne qu'avec la vie.
« J'ai été pénétré, dit-il à son grand-père, de ce que vous écriviez à M. Amelot des prétentions chimériques et insolentes des Anglais et des Hollandais pour les préliminaires de la paix : jamais
on n'en avait vu de pareilles et je ne veux pas seulement croire que vous puissiez les écouter, vous, qui par vos actions, vous êtes rendu le plus glorieux roi du monde; mais je suis outré qu'on puisse seulement s'imaginer qu'on m'obligera à sortir d'Espagne tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines. Cela n'arrivera certainement pas. Le sang qui 3' coule n'est pas capable de soutenir une pareille honte. Je ferai tous mes efforts pour me maintenir sur un trône où Dieu m'a placé et où vous m'avez mis après Lui ; et rien ne pourra m'en arracher ni me le faire céder, que la mort. Je ne doute pas que vous n'approuviez ces sentiments et que vous ne soyez entièrement porté et par votre gloire et par l'amitié que vous voulez bien avoir pour moi à les soutenir!... »
En lisant cette lettre si énergique et qui ressemble si peu à la mollesse de caractère de Philippe, on reconnaît, sans pouvoir s'y méprendre, l'inspiration de la reine dont l'âme ardente et courageuse ne pouvait supporter un instant la pensée de l'abandon cruel du trône d'Espagne. Louis XIV ne s'y trompa point et vit bien qu'il aurait à compter avec Marie-Louise plus encore qu'avec son époux.
Madame de Maintenon était désespérée du mauvais succès des armes des deux rois, entre autres de la campagne de Flandre ; elle écrit fort éloquemment à madame des Ursins en insistant, non sans intention, sur nos désastres :
« 11 faut que j'aime autant à vous obéir que je fais, madame, pour continuer à vous écrire, ne pouvant plus rien vous dire que très affligeant. Vous savez sans doute présentement que la fm de notre campagne a été pitoyable et que les ennemis ont l'audace d'assiéger Gand parce qu'ils espèrent qu'elle leur sera aussi heureuse que celle qu'ils ont eue d'attaquer Lille...
» Vous avez raison de dire, madame, qu'il faut regarder ce qui nous arrive comme venant de Dieu. Notre roi élait trop glorieux; il veut l'humilier pour le sauver; la France s'était trop étendue et peut-être injustement; il veut la resserrer dans des bornes plus étroites et qui en seront peut-être plus solides; notre nation était insolente et déréglée : Dieu veut la punir et l'abaisser. Il n'y a que vos intérêts, madame, où je ne vois pas si clair. Un roi tout vertueux, un droit fondé sur la justice, un prince appelé par tous ses peuples, déclaré héritier par son prédécesseur au lit de la
mort, contre toutes ses inclinations naturelles; une reine qui est l'honneur de son sexe et des princesses de son rang... Que tout cela, madame, soit contre l'ordre et la volonté de Dieu, c'est ce que je ne comprends pas et ce que lui seul éclaircira un jour... »
Et dans une autre lettre, elle ajoute :
« Je croyais la guerre le plus grand de tous les fléaux et la peste dont on nous menace m'effraie moins que la famine présente; si vous voyiez notre état de près, vous nous plaindriez davantage et nous blâmeriez moins; y a-t-il quelque courage, madame, quand on voit l'armée et les peuples mourir de faim?,.. »
Ces terreurs de madame de Maintenon exaspèrent la princesse des Ursins qui ne se gêne pas pour s'en moquer : « On vous fait craindre, madame, le scorbut et la peste, lui dit-elle; comment n'y ajoute-t-on pas que le ciel tombera? »
Bien que la reine d'Espagne connût à peu près les dispositions de madame de Maintenon, cela ne l'empêchait pas d'insister pour lui demander d'intervenir en leur faveur auprès de Louis XIV : c'est à elle qu'elle s'adressait pour qu'il laissât
ses troupes en Espagne; et elle la conjurait aussi de solliciter l'envoi du duc de Vendôme. Mais rien n'ébranle madame de Maintenon qui va jusqu'à dire au maréchal de Villars quil ny a plus d'autre parti à prendre que de faire la guerre à Philippe. En fait, le roi et la reine d'Espagne n'avaient pas, à Versailles, une ennemie politique plus déclarée que leur amie madame de Maintenon.
A ce moment-là, un changement imprévu s'opéra dans l'intérieur de la Maison de Savoie.
Les rapports très tendus qui existaient entre Victor-Amédée et sa mère, la duchesse Jeanne- Baptiste, ainsi que ceux, non moins pénibles qui se renouvelaient sans cesse entre lui et sa femme, malgré la bonté et la douceur de celle-ci, étaient un grand sujet de chagrin pour la reine d'Espagne qui adorait sa mère. Vers l'automne de 1708, un changement notable et inattendu vint s'opérer dans ces relations de famille et la duchesse douairière se hâte de l'écrire à sa petite-fdle. Celle-ci lui répond :
Madrid, 26 novembre 1708.
« Quoique je vous aie écrit la semaine passée, ma chère grand'maman, je ne puis m'empêcher
de le faire aujourd'hui pour vous marquer le plaisir que m'a fait votre lettre du 27 octobre. La visite que vous avez reçue de toute la famille ensemble, devant de s'en aller à la Vénerie, m'a fort réjouie, songeant que vous n'y aurez pas été insensible, et m'intéressant tant à tout ce qui vous regarde; et puis, ma chère grand'maman, le récit de la manière dont mon père et ma mère sont présentement ensemble m'a charmée et m'a donné une joie infinie.
» Marquez-la, je vous prie, à ma chère maman quand vous la verrez, car, rien ne me donne tant de plaisir à savoir qu'elle est traitée comme elle mérite tant ; Dieu veuille lui donner, et à vous aussi, tous les bonheurs que je vous souhaite !
» J'attends des nouvelles du dîner que vous aurez été faire à la Vénerie, car je crois que vous ne refuserez pas la prière que mon père vous en a faite. Adieu, ma chère grand'maman ; nous nous portons tous bien; aimez-moi toujours et croyez que, pour moi, je vous aimerai tant que je vivrai. »
10 décembre.
« On fait courir le bruit que mon père est dans une grande dévotion. Vous croyez bien que cela
me surprend. Je ne sais sur quoi cela est fondé et je vous prie, ma chère grand'maman, de m'en éclaircir. »
Cette nouvelle, quoique fort surprenante, était vraie et la grand'mère se hâta de la confirmer à sa petite-fille, puis elle insiste de nouveau pour avoir le portrait du prince des Asturies. Marie- Louise avec sa vivacité habituelle lui répond : « Oserais-je vous dire que vous êtes insupportable en me demandant encore le portrait de mon fils? Ne savez-vous pas que je le souhaite autant que vous-même, qu'il n'}^ a pas de bon peintre ici, et que je ne crois pas que vous aimassiez le portrait d'un enfant qui ne ressemblerait point à mon fils ? Si vous ne trouvez pas mes raisons bonnes, vous faites fort bien de me condamner ; mais j'espère que je ne le mériterai jamais sur rien... »
L'espoir d'une paix prochaine rendait les lettres de Marie-Louise plus expansives et, vis-à-vis de son père surtout, elle se laisse aller davantage à exprimer sa tendresse. Elle lui écrit :
« Les assurances, mon cher père, que ma mère m'a données de la continuation de votre amitié me font un trop grand plaisir pour ne pas vous témoigner moi-même ma reconnaissance et com-
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bien je suis sensible à votre souvenir. Rien ne diminuera jamais mon respect et ma tendresse pour vous ; le sang, mon cher père, se fait sentir bien vivement dans toutes les occasions et, malgré ma destinée malheureuse, puisqu'elle me fait être dans un parti contraire au vôtre, vos intérêts sont si fort imprimés dans mon cœur que rien ne me ferait jamais souhaiter contre; mais cette même tendresse ne fait qu'augmenter ma douleur quand je songe que nous sommes au nombre de vos ennemis.
» J'avoue que l'amitié pourrait être un peu blessée de voir que vous êtes contre vos deux fdles; mais, pour moi, je ne serai jamais contre vous, et ne vous regarde que comme un père que j'aime plus que ma vie; mais ce n'est point dire assez, puisque je la sacrifierais volontiers pour vous et que votre intérêt est l'unique but de mes désirs présents. Permettez-moi donc, mon cher père, que j'avance d'un jour le premier de l'année pour souhaiter que celle où nous allons entrer, soit la fin de mon malheur en nous réunissant ensemble d'une manière qui me comblerait de joie. C'est vous dire qu'il ne tiendrait qu'à vous de me rendra la plus heureuse du monde.
» Mais je crains de vous être importune par la longueur de cette lettre. Pardonnez-moi la liberté que je prends. Je ne puis m'empêcher de vous assurer au moins une fois par an de ma tendresse et de mon respect, et de vous demander en même temps la continuation, mon cher père, de votre amitié. Je crois la mériter et ne m'en rendre jamais indigne. »
Au printemps de 1709, une cérémonie, à laquelle les Espagnols attachaient le plus grand prix, fut célébrée. Il s'agissait de la reconnaissance du prince des Asturies comme futur héritier du royaume d'Espagne ; c'était la première fois depuis son baptême que le petit prince paraissait officiellement en public, et la reine se hâte de raconter à sa grand'mère les succès de son fds dont elle €st toute fière.
Au Retiro, le 8 avril 1709.
a Ce fut hier, ma chère grand'maman, que s'exécuta la cérémonie de reconnaître par les Etats <le cette monarchie, mon fds, pour légitime héritier de la couronne. Cette fonction s'est faite avec un ordre, une magnificence et une sagesse, de la part démon fils, merveilleuse... Il fut tel qu'on
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pouvait le souhaiter ; sage, gai et charmant tout le monde. Je joindrai à ma lettre une petite relation de tout ce qui se passa; car, je me flatte que vous serez bien aise en songeant que ça regarde «n de vos petits-enfants... »
Relation de la cérémonie de reconnaître l'Infant don Louis, mon fils, comme prince des Asturies et héritier de la monarchie esparjnole.
» Mon fils, fut hier, reconnu héritier présomptif de la monarchie d'Espagne par les États du royaume et, dans cette qualité, le clergé, tous les •Grands, les officiers de la couronne, la noblesse •et les députés des villes qui ont droit d'assister aux États, lui jurèrent fidélité, lui rendirent hommage et lui baisèrent la main. Le cardinal Porto - Carrero officia et reçut le serment. Le patriarche des Indes, grand aumônier, donna la •confirmation à mon fils, parce que c'est la coutume de confirmer ce jour-là les princes qui n'ont pas encore reçu ce sacrement.
» Le cardinal Porto-Carrero lui servit de parrain •et le duc de Médina Cœli reçut l'hommage. Cette cérémonie dura trois heures, l'assemblée était très nombreuse ; tout se passa néanmoins avec tant d'ordre et un si profond respect, que je ne
fus pas moins surprise que contente des expressions vives et tendres avec lesquelles chaque particulier témoignait sa joie, et celle de tout le royaume en nous baisant la main. Sur les neuf heures et demie, nous descendîmes, le roi, mon fds et moi, dans l'église de Saint- Gérôme que nous trouvâmes magnifiquement parée et remplie de tous ceux qui avaient droit d'y entrer, ou par leur charge, ou comme membres des États. Le roi était accompagné des grands officiers de la couronne. J'étais suivie de quatorze dames, toutes Grandes, ou mariées à des fds aînés de Grands, que j'avais choisies dans les premières maisons d'Espagne. Mon fils était porté par la princesse des Ursins ; c'était à elle, comme camarera mayor, à tenir ma queue; mais faisant la charge de gouvernante du prince, le comte d'Aguilar, capitaine des gardes, prit sa place, parce que si j'avais nommé une dame, toutes les autres auraient été au désespoir de cette préférence. Dès que nous fûmes sous notre dais, la cérémonie commença par le Veni Creator. Pendant toute la messe, mon fils fut d'une sagesse et d'une gaieté qui attiraient l'attention de tout le monde. Il baisa l'Évangile et la Paix comme une personne raisonnable. Mais lorsqu'on le porta à l'autel, pour le confirmer.
après la messe il commença à être fâché de s'éloigner de moi et le bandeau qu'on lui mit acheva de le mettre de mauvaise humeur. Cela dura peu, car dès qu'il fut revenu auprès de moi ses pleurs cessèrent. Chacun vint ensuite suivant son rang prêter serment et rendre hommage ; plus de deux cents personnes baisèrent la main de mon fils qu'il donnait lui-même très gracieusement et avec beaucoup plus de patience qu'on ne devait en attendre d'un enfant qui n'a pas vingt mois. Sur la fm cependant on fut obligé d'appeler sa nourrice ; mais en tétant il donnait sa main à baiser comme auparavant, d'une manière, néanmoins qui semblait demander si cela ne finirait pas bientôt. Après le Te Deum nous passâmes à notre appartement dans le même ordre et avec la même suite. Les peuples n'ont pu donner plus de marques de leur zèle et de leur amour, pour nous qu'ils ont fait en cette occasion. La Cour était magnifique et je crois qu'il ne s'est jamais vu de fête ni mieux réglée, ni qui ait fini avec une satisfaction si générale. »
Malheureusement, formant un contraste très grand, les plus graves événements allaient succéder à cette brillante cérémonie.
On ne douta bientôt plus à Madrid que Louis XIV ne traitât pour la paix avec l'intention de céder l'Espagne et les Indes à l'archiduc ; ce bruit produisit à la Cour un effet imprévu, étrange, qui développa la loyauté du caractère espagnol dans toute son énergie. Non seulement les Espagnols éclatèrent en plaintes contre Louis XIV, mais ils se déclarèrent prêts à sacrifier leurs biens et leurs vies pour soutenir Philippe V.
On vit tous les Grands assidus au Palais Royal et le roi prit le parti de leur témoigner une confiance absolue, bien propre à augmenter leur zèle. Il leur déclara sa résolution de ne point renoncer au trône d'Espagne ajoutant qu'il comptait sur leur fidélité et sur celle de son peuple. Tous protestèrent qu'ils ne souffriraient point que l'Angleterre et la Hollande osassent disposer ainsi de la monarchie espagnole ; ils ajoutèrent que si le roi de France était forcé de retirer ses troupes, les^ Espagnols tâcheraient d'y suppléer, « et que la nation entière, les grands comme les petits prendraient les armes et se sacrifieraient pour conserver leur roi, leur patrie et leur honneur. »
Cette démarche du roi donna lieu à de nombreuses fausses nouvelles. On affirmait que Philippe, abandonné par la France, était prêt à quitter
l'Espagne et n'avait fait venir les seigneurs que pour leur annoncer ce dessein.
La haine contre les Français se réveilla, on menaça de les égorger et de saccager leurs maisons.
Heureusement deux événements favorables vinrent calmer les esprits. Le marquis de Bay battit les Portugais à la Gudina avec les troupes espagnoles. Cette nouvelle excita des transports de joie et comme on vit le duc d'Albe et le comte de Bergheick nommés plénipotentiaires du roi d'Espagne pour les négociations de paix, on pensa bien qu'il ne songeait point à abandonner son royaume. Ces plénipotentiaires avaient ordre de ne jamais signer la cession, quoiqu'ils dussent, pour le reste, se conformer aux vues de la France.
Marie-Louise écrit à madame de Maintenon ;
lu mars 1709.
» Que direz-vous, ma chère madame, en apprenant que nous venons de gagner une belle et bonne bataille en Portugal? Ne prendrez- vous point un peu de courage en voyant une victoire remportée si à propos et qui doit nous faire espé-
rer que Dieu nous assistera; pourvu que je voie en Flandre notre armée en campagne, je ne désespère pas que M. de Villars ne suive l'exemple de M. de Bay; n'attendez pas de moi un détail de ce qui vient d'arriver, car je n'en suis pas trop bien informée, et puis dans ces premiers moments de joie vous comprendrez aisément que je n'en suis pas capable; ainsi je ne ferai que vous assurer de toute l'estime et l'amitié que j'ai pour vous et que je mérite que vous m'aimiez un peu. »
La princesse des Ursins s'était mise à la tète du mouvement de réaction très vive contre les Français ; elle obtint du roi au mois de mai 1709 un décret qui bannissait tous les Français d'Espagne. Le mécontentement de la Cour de Versailles fut extrême.
La reine, de son côté, persuadée de la réalité des négociations pour la paix et de l'abandon dans lequel Louis XIV menaçait de laisser Philippe, écrivait à madame de Maintenon :
De Madrid, le 17 juin.
« Je n'ai jamais eu recours à vous, chère madame, dans une occasion si pressante que celle
que je vais vous expliquer. Le roi, mon grandpère, veut retirer toutes ses troupes d'Aragon et de nos places frontières; le roi, mon époux, qui ne s'y était point attendu et qui se reposait sur les Français du soin d'empêcher les ennemis de faire aucun progrès de ce côté- là, ne s'était point cru obligé, pour éviter les dépenses, d'augmenter son infanterie; il demande instamment qu'on nous laisse dix bataillons à sa solde; il me semble qu'il doit espérer qu'on les lui accordera.
» Cependant, ma chère madame, je vous conjure, par l'amitié que je me flatte que vous avez pour moi, d'employer tous vos soins pour engager le roi, mon grand-père, à nous donner cette preuve de sa tendresse ; il n'y va pas moins que de ma vie dans l'état où je me trouve, et de celle de mes enfants; et cette couronne, selon toute apparence, se perdrait, si, dans cette conjoncture on nous laissait sans ce secours.
» Je vous conjure donc encore une fois de faire tout ce que vous savez si bien faire, quand vous voulez rendre service à vos amis; vous n'en avez point de plus sincère que moi, ma chère madame, et dont le cœur soit plus à vous qu'est le mien. J'ai cru devoir joindre mes prières auprès du roi, mon grand-père, à celles que lui fait le
roi, son pelit-fils : je vous envoie ma lettre que je vous prie de lui présenter. »
IMarie-Louise, dans cette lettre, marquait à son aïeul, avec l'éloquence et la chaleur qu'elle savait déployer dans les graves circonstances, la situation terrible dans laquelle elle se trouverait s'il refusait un secours de vingt bataillons pour le reste de la campagne.
« Que deviendrai-je, dit-elle, moi et mes enfants? Cela ne serait-il pas capable de nous faire mourir et pourriez-vous me mettre dans un tel risque quand il dépend de vous de ne m'y pas hasarder. Je ne saurais croire que votre humanité et la tendresse que vous m'avez toujours fait l'honneur de me témoigner vous puissent permettre de m'abandonner dans une telle occasion. »
Amelot écrivait le môme jour que le péril était réel et pressant si les troupes françaises se retiraient avant qu'on pût les su|)pléer par les troupes espagnoles.
Il était sérieusement malade, demandait à partir et il attendait l'arrivée du nouvel ambassadeur, M. de Blécourt, pour retourner en France.
Pendanl que ces questions de vie ou de mort s'agitaient en Espagne, la situation de la France restait affreuse. Épuisé d'hommes et d'argent, en proie à la famine, découragé par ses défaites, ce malheureux pa^s présentait un spectacle lamentable et l'on ne pouvait s'empêcher de croire que Louis XIV voulût sincèrement acheter la paix même au prix de sacrifices considérables.
11 envo3'a son ministre, le marquis de Torcy, en Hollande pour sonder les vues des Hollandais et proposer des offres vraiment humiliantes. Il consentait à la cession que son petit-fds pourrait faire de l'Espagne et des Indes. Il offrait plusieurs de ses places de Flandre que la Hollande demandait pour lui servir de barrière ; il offrait de démolir Dunkerque, d'abandonner Strasbourg, et se contentait du royaume de Naples pour Philippe. Ces conditions si dures ne parurent pas suffisantes aux Hollandais. Ils s'opiniàtrèrent à vouloir que Philippe abandonnât, dans l'espace de deux mois, toute la monarchie d'Espagne; que l'archiduc la possédât sans autres démembrements que ceux qu'ils avaient promis au duc de Savoie et au Portugal; enfin qu'il répondît du consentement de son petit-fils à la cession, et même, qu'au besoin,
il s'engageât à joindre ses forces aux leurs pour l'y contraindre ^
Ces conditions révoltantes ne pouvaient être acceptées ; Louis XIV fit connaître à toute la France, par une lettre aux gouverneurs des provinces, comment les prétentions odieuses de ses ennemis rendaient inutiles ses tentatives en faveur de la paix.
Dans ces circonstances critiques, on pouvait craindre qu'avec le caractère timide et irrésolu du roi d'Espagne, il n'abandonnât la partie et ne se retirât en France. Mais il n'en était pas de même de la reine ; elle ne pouvait envisager la possibilité de prendre un semblable parti ; elle déclara qu'elle n'obéirait à aucun ordre lui intimant d'abandonner l'Espagne : « Je défendrai pied à pied ce que mon mari possède tant que j'aurai des Espagnols fidèles, et, chassée de toutes les villes, si le malheur le veut ainsi, j'irai mourir, mon fils entre mes bras, dans les montagnes des des Asturies avec la gloire de n'avoir manqué ni de cœur ni de résolution. »
La princesse des Ursins secondait la reine dans son attitude courageuse; elle ne pouvait cacher