Mémoires de Noaillca, juin
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l'indignation qu'elle éprouvait à la pensée que l'Espagne allait être abandonnée par Louis XIV après qu'il avait, lui-même, placé son petit-fiis sur le trône ; elle écrit à madame de Mainte non :
« Le roi d'Espagne a reçu une lettre du roi, madame, qui lui apprend qu'il lui relire toutes ses troupes, ne pouvant plus s'empêcher de l'abandonner. Voilà donc une affaire faite et qu'il y a longtemps que Ton prévoyait. Je désire que Sa Majesté tire tout le fruit qu'elle espère de cet abandon, et que, se trouvant en liberté de faire la paix en sacrifiant Leurs Majestés Chrétiennes, ses ennemis en deviennent plus traitables, et que cela fasse revenir en France de l'argent et des blés dont on manque si fort.
» Vos inquiétudes trop bien fondées, par ce moyen, madame, ne seront plus si grandes, et vous commencerez à jouir d'un repos qui a été troublé pendant tant d'années et qui vous est si nécessaire. Tout le monde sera bien content où vous êtes, et la joie reviendra dans votre Cour; pour dans celle-ci, l'on n'y sera occupé qu'à chercher des moyens d'y continuer la guerre et à soutenir une couronne que Dieu j'es[)ère protégera.
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» PeuL-on au moins se flatter, madame, que, si cela arrive, vous n'en serez point fâchée dans le cœur ; car, pour l'extérieur, je suis persuadée que les ennemis exigeront du roi qu'il montre de la joie si son petit-fils est détrôné. Il vaut mieux finir ma lettre que de continuer un discours si mélancolique. Je vous supplie donc seulement de croire qu'on ne peut vous être plus dévouée. »
Cette lettre donne l'impression bien juste de l'énergie de caractère de madame des Ursins : quel que soit l'encens qu'elle est habituée à brûler aux pieds du roi Louis et de madame de Maintenon, elle ne peut retenir l'indignation plus que vive que lui inspire l'abandon de Philippe par son grand-père. Elle ne met point de ménagements dans la forme de ses reproches ; elle se permet même un langage d'une amertume ironique, propre à blesser le Roi-Soleil, sans se soucier des conséquences qu'une pareille lettre peut avoir pour elle-même.
Ce qu'il y a de certain, c'est que la France avait soif de la paix ; son roi, voulant lui montrer qu'il la désirait autant qu'elle, parut décidé à laisser son petit-fils à ses propres forces et au dévouement de ses Espagnols; mais, au fond du cœur, il était
bien résolu à ne pas Tabandonner et, sur les instances du Dauphin, il consentit enfin à lui laisser un corps de douze mille hommes en lui faisant dire par Amelot qu'il lui accordait plus qu'il ne demandait, puisqu'il lui laissait les garnisons françaises à Roses, à Pampelune, à Fontarabie, à Saint-Sébastien et au fort du Passage.
Pendant ces secrètes négociations, et pendant que l'Espagne traversait une si douloureuse crise, on attendait avec anxiété à Madrid la nouvelle de l'accouchement de la reine ; elle avait dépassé son terme et l'impatiente sollicitude des Espagnols pour leur jeune souveraine s'en inquiétait d'autant plus qu'à ce moment-là le prince des Asturies venait d'être atteint de la petite vérole. Enfin l'événement si désiré arriva :
Le 8 juillet 1709.
« Mardi, 2 courant, la reine a mis au monde un Infant à la grande joie de la Cour. On fit sonner toutes les cloches des églises ; il fut aussitôt baptisé en secret par monseigneur le patriarche des Indes, assisté par le cardinal archevêque et d'autres ecclésiastiques d'importance, outre la Grandesse et la noblesse qui se trouvèrent pré-
sentes et qui lui donnèrent les noms de Philippe- Emmanuel. »
15 juillet 1709.
« Lundi soir, 8 courant, il est survenu un accident à l'Infant, né depuis peu de jours, qui, soudainement, le priva de la vie, au grand regret de chacun. Son corps fut ouvert pour l'embaumer et l'on trouva le cœur d'une grandeur extraordinaire et l'on ne put reconnaître la cervelle dans la tête.
» La nuit du mardi, on le porta à l'Escurial, accompagné du patriarche avec diflerents prêtres, et après les cérémonies accoutumées, il fut porté dans la chambre voisine du Panthéon où sont déposés les rois autrichiens. On a tenu sa mort secrète jusqu'à mardi matin, et l'on dit qu'elle est encore cachée à la reine pour ne pas lui donner d'émotion, parce qu'elle est incommodée par un léger retour de fièvre. Le prince des Asturies va de mieux en mieux de sa petite vérole et retrouve sa santé ordinaire.
» Mercredi, la reine a commencé à se lever et, aj'ant appris la mort de l'Infant, elle en a ressenti un grand chagrin, quoiqu'elle ait dit et donné à entendre qu'elle se doutait bien de cette mort. La
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Cour prendra le deuil pour trois mois, selon le cérémonial qui est très rigoureux en pareille occasion... »
La reine écrit à sa grand'mère :
« Hélas! ma chère grand'maman, j'ai trouvé une grande différence de celte couche-ci à la première; alors tout alla à souhait et ce n'était que joie, et cette fois il n'y a eu que de bien tristes choses et bien touchantes pour moi. Je vous suis bien obligée de toutes les amitiés que vous me faites par plusieurs de vos lettres que j'ai reçues dans ma couche ; je ne doute pas par avance de l'intérêt que vous aurez pris à la terrible perte que j'ai faite. »
Il est évident que la cruelle émotion causée à la reine par la nouvelle du retrait des troupes de son grand-père contribua malheureusement beaucoup à la mort de l'enfant qu'elle portait dans son sein.