CHAPITRE XXI
Défaite de Balaguer. — La reine demande à Louis XIV l'envoi de Vendôme en Espagne. — Le roi part à la tète de son armée ; nouvelle Régence de Marie-Louise, — Amclot quitte l'ambassade; il est remplacé par le marquis de Bonnac — Nouvelles instances de la reine auprès de Louis XIV. — Perte de Saragosse. — Arrivée de Vendôme en Espagne. — Marie-Louise demande au roi de France son autorisation pour aller prendre les eaux de Bagnères. — Bataille de Villa-Viciosa. — Lettres de la reine d'Espagne.
Les négociations pour la paix avaient suspendu les préparatifs et les opérations militaires. Les troupes françaises commandées par le maréchal de Besons, homme indécis et sans caractère, se préparaient mollement à combattre Staremberg' ; et quoique ■ supérieur en force à l'ennemi, le
1. Général autrirhien qui combattit comme général en chef l'armée de Philippe V en Espagne, fui ^ainqueul• à Alminara, à Saragosse et vaincu à ViHaviciosa.
MARIli-LOUISK-GABRIELLi: DE SAVOIE. 491
maréchal recula, laissant prendre Balaguer où trois bataillons furent faits prisonniers. Philippe aussi alfligé qu'indigné de cette défaite, résolut d'aller se mettre lui-même à la tête de l'armée. Amelot, qui touchait à son départ, lui représenta qu'il fallait y réfléchir. Le roi ne voulut rien entendre et partit au grand chagrin de la reine. Mais, quelle que fût la tristesse que lui causa ce départ, elle ne fit rien pour l'empêcher, fidèle en cette circonstance comme en tant d'autres à son dévoùment absolu aux intérêts de l'Espagne. Pendant que Philippe va combattre, Marie- Louise dans ses lettres à son père, plaide hardiment la cause de son mari :
l"- septembre 1709.
« Je suis trop touchée, mon cher père, de la manière dont vous êtes entré dans les propositions qu'on vous a faites, pour ne vous le pas marquer, et vous faire ressouvenir d'une fdle qui mérite votre tendresse ; je vous la demande instamment en vous assurant que celle que j'ai pour vous est bien vive malgré tout ce qui s'est passé,
» Je ne saurais croire eil'ectivement (|ue vous
puissiez souhaiter que l'archiduc devienne roi d'Espagne, et que celui qui l'est, et qui doit l'être par la justice, et qui est devenu votre beau-ûls, en soit chassé; il faudrait être dénaturé pour cela, et même, pour vos intérêts, je ne sais pas ce que vous gagneriez, si la maison d'Autriche s'agrandissait si fort.
» Revenez, mon cher père, véritablement, pour des enfants qui ne souhaitent que votre avantage; car je puis vous assurer de la bonne volonté du roi pour vous, et que vous aurez lieu d'être content, par rapport à tout ce qui dépendra de lui. Plût à Dieu que nous pussions en faire davantage. Vous savez tout ce qui se passe, et dernièrement ce qui est arrivé au maréchal de Besons qui commande les troupes françaises. Le roi en eut la nouvelle hier au soir, et part demain en poste pour y aller, et moi je reste à Madrid, dans l'inquiétude que vous pouvez vous imaginer, pour la personne de ce cher prince, et chargée du gouvernement, dans les temps où nous sommes. Jugez de mon état; et après cela aurezvous encore la cruauté d'être notre ennemi; devenez au contraire notre meilleur ami ; donneznous même des conseils, nous les recevrons comme venant d'une personne bien capable d'en
donner de bons, et d'un [>ère (jui recommencera à nous aimer. Songez, je vous en supplie, qu'après tous les maux que vous nous avez faits, vous êtes en état présentement de nous faire beaucoup de bien; enfin, mon cher père, soyez bien persuadé que nous souhaitons vos avantages infiniment, et que nous serons ravis de vous être obligés de quelque chose; rendez donc heureuse en ce qui peut dépendre de vous, une fille que vous avez bien fait souffrir et qui vous aime certainement avec grande tendresse. »
Le lendemain de cette lettre le roi partit, et huit jours après la reine écrit à sa grand'mère :
« ... Vous connaissez les raisons qu'il a eues pour prendre cette prompte résolution. Ainsi je ne vous les dirai point, et vous laisserai seulement à juger si je suis sensible à une telle séparation et dans quelles inquiétudes je vais être, le sachant exposé à bien des dangers. Par-dessus cela j'ai encore le désagrément d'être occupée depuis le matin jusqu'au soir dans des choses fort ennuyeuses et qui sont contre mon goût; c<ir le roi en partant m'a laissé le soin du gouvernement. Plaignez-moi, ma chère grand'maman, car depuis deux mois, je n'ai pas été sans peine. »
La Régence de la reine ne dura pas longtemps car le roi s'aperçut bientôt que sa présence à Madrid était infiniment plus utile qu'à la tète de l'armée.
« Vous jugez bien justement, écrit Marie-Louise, -en croyant que l'inquiétude que me donnait son absence était bien différente de toutes les autres: mais je ne tomberai pas d'accord avec vous, au sujet du gouvernement. Il est vrai que j'ai été de bonne heure régente, puisque je n'avais que treize ans; mais cela ne fait pas croire que je sois capable présentement d'un tel poids, qui m'importune toujours de plus en plus quand je l'ai. Alors j'aurais mieux aimé jouer au Colin- Maillard et présentement j'aime mieux être avec mon fils qui me divertit beaucoup, que d'être à entendre parler du matin jusqu'au soir d'affaires qui par elles-mêmes ne sont pas agréables et qui le sont encore moins pour moi qui par mon goût ne les puis pas souffrir et qui n'en suis nullement capable. Aussi, jugez du plaisir que j'aurai d'en être délivrée. »
On remarquera que la reine ne laisse pas échapper une occasion d'affirmer sa haine des affaires et
du pouvoir; étant connues la loyauté et la droiture de son caractère, pounjuoi tous les historiens qui ont parlé d'elle ont-ils affirmé le contraire, et pour quel motif la reine, écrivant à sa grand' mère, avec laquelle elle est en entière confiance, aurait-elle déguisé sa pensée et insisté sur son dégoût pour une autorité que son mari tient toujours à lui confier? Elle écrit encore de Madrid, le 14 octobre:
« Je crois, ma chère grand'maman, que vous ne serez pas fâchée d'apprendre que mes inquiétudes sur le roi sont finies, puisqu'il est revenu et en fort bonne santé. Il est ici depuis le 10; la veille, je partis de Madrid pour aller au-devant de lui jusqu'à un endroit qui est à dix lieues d'ici, mais je le rencontrai à huit.
» Vous jugerez aisément du plaisir que j'ai eu de le revoir ; mon fils l'a fort bien reconnu et, quoique dans les premiers moments il ne fît pas tout ce que j'aurais voulu, il le répara après qu'il se trouva plus en son particulier, car la foule qu'il y avait auparavant ne lui plaisait pas... y>
Le roi, dès son retour, eut le grand chagrin de voir partir Amelot que Louis XIV rappelait près
de lui; sa mauvaise santé ne lui avait pas permis de prolonger davantage son séjour à Madrid. La reine lui écrit une lettre charmante pour le remercier de ses services. On voit bien que le retour du roi avait produit son efTet accoutumé et rendu une partie de sa gaieté naturelle à la jeune souveraine.
A Madrid, le 16 octobre.
« Grâce à Dieu, me voici délivrée du gouvernement. L'éloquence du duc de Yeraguas ne fait que croître et embellir aussi bien que la passion que le comte de Frixiliana a pour moi, car je veux bien vous en faire une confidence comme à un homme discret, il m'a dit franchement que je lui faisais tourner la tête; il faut l'avoir aussi bonne que vous dites que je l'ai, pour résister à de pareilles épreuves, surtout quand cela est accompagné d'un présent de deux mille et six cents pistoles que le comte m'a fait très galamment pour envoyer aux troupes d'Andalousie. J'espère qu'il voudra bien redresser sa cravate et l'avoir un peu plus blanche pour me plaire; s'il voulait y ajouter encore quelque autre somme, je ne sais plus comment je pourrais me défendre contre ses charmes !
» Vous ne m'eussiez pas trouvée si gaie avant le retour du roi; lui, mon fils et moi nous portons fort bien et vous pouvez en assurer ceux qui nous veulent tuer. En vérité, on fait bien mal de vouloir nous sacrifier et vous devriez crier comme un enragé sur une chose aussi honteuse et aussi nuisible pour la France et pour TEspagne.
» Vous nous avez donné, au roi et à moi, trop de preuves essentielles de votre attachement pour que nous puissions douter de votre affection pour nous ; vous avez été témoin du regret que nous avons eu de vous perdre, nous connaissions l'utilité dont vous nous étiez et combien il sera difficile de bien remplacer tout ce que vous faisiez. Le roi et moi serons toujours dans ces sentiments et je vous prie de croire que vous pouvez compter sur notre estime et sur notre amitié.
» MARIE-LOUISE
Dans la situation critique oiî se trouvait l'Espagne, elle devait songer à se défendre avec ses propres forces; mais un bon général lui était nécessaire, et, dès le commencement de 1710, Philippe priait son grand-père de lui envoyer le duc
de Vendôme qu'on cessait d'employer parce que le duc de Bourgogne avait eu des rapports difficiles avec lui. Pendant la campagne de Flandre, le duc avait traité le jeune prince, qui commandait sous ses ordres, avec beaucoup de hauteur et même de dédain.
Le roi de France persistant toujours à renouer des négociations de paix n'accorda pas tout de suite cette demande :
« Vous savez, écrit Marie-Louise à madame de Maintenon, qu'il n'est pas aisé de m'ôter de la tête les choses qui y entrent, quand je les crois raisonnables ; ainsi vous ne serez pas surprise que le roi et moi revenions encore à la charge pour redemander M. de Vendôme que nous trouvons le seul qui nous convienne pour commander l'armée contre Tarchiduc en Aragon, et que le roi a vu en Italie sous ses 3'eux, dans des occasions où il s'est trouvé agir en très bon général. Si la paix, que vous nous assurez qui n'est point faite, doit obliger plus que jamais le roi à secourir son petit-fils, pourquoi ferait-il difficulté présentement de nous accorder notre demande ; ce n'est pas pour faire plaisir (entre nous) au duc de Vendôme, que nous le demandons ; c'est par pur besoin, et si M. le
duc de Bourgogne aime son frère, et que ma sœur réponde à la tendresse que j'ai pour elle, cela les doit engager à être les premiers à joindre leurs prières aux nôtres, et à étouffer le ressentiment qu'ils peuvent avoir contre lui; je vous conjure donc de les y porter, en cas que leurs cœurs ne les y conduisent pas autant que nous l'espérons. Je suis si assurée de la bonté du votre, que je me flatte des bons offices que vous nous rendrez; je vous en aurai une obligation extrême; mais je ne vous en aimerai pas davantage, ne pouvant rien ajouter aux sentiments d'estime et d'amitié que j'ai pour vous; jouissez-en, ma chère madame, encore une centaine d'années en meilleure santé que vous n'êtes; personne ne désire votre conservation plus véritablement que moi .
» Je ne puis pourtant m'empêcher de. vous faire un petit reproche sur le sujet du duc de Noailles ; vous êtes une mauvaise parente, et ne songez pas assez à faire en sorte qu'on le mette en état d'agir. Si Ton eût voulu kii donner des troupes pour attaquer l'archiduc par le Roussillon, nous sommes tous assurés ici, qu'il aurait eu la gloire de le chasser; ainsi vous aurez à répondre à Dieu chi tort que vous lui faites, de
même qu'à nous. Vous voyez que je ne vous flatte point, et que je vous explique net ce que je pense. »
Il est intéressant de remarquer en effet avec quelle autorité s'exprime la reine, en parlant à madame de Maintenon, qui gouvernait par excellence l'esprit de Louis XIV; c'est qu'aucune difficulté ne l'arrêtait quand il s'agissait de défendre les intérêts de son mari ; cette considération lui faisait supporter avec résignation et presque avec joie le poids des affaires qui allait lui incomber de nouveau ; en effet le roi partit le 3 mai et prit le chemin de Saragosse.
L'année 1710 commença mal. Louis XIV et le cabinet de Versailles persistaient dans une indécision on ne peut plus fatale à l'Espagne ; l'armée comptait encore dans ses rangs un assez grand nombre de Français, auxquels Louis XIV avait accordé la permission de servir son petit-fils, tandis que lui-même retirait une partie de ses troupes d'Espagne. Cette armée était encore importante, mais l'incapacité des généraux causa de nouvelles défaites. La pauvre petite reine recommença la vie de tourments et d'inquiétude que lui causait toujours l'absence du roi, elle insiste
de nouveau auprès de son grand-père pour obtenir qu'il leur envoie Vendôme.
« Le sieur de Blécourt, dit-elle, m'ayant communiqué la résolution que Votre Majesté a prise, de rappeler ses plénipotentiaires, sur les propositions barbares que les alliés ont faites en dernier lieu, j'ai cru devoir vous marquer, par un exprès, l'extrême reconnaissance que j'en ai, et la sincère disposition où nous sommes d'aider la France, en tout ce que nous pourrons, à soutenir une guerre que la témérité de vos ennemis rend tous les jours plus nécessaire et plus juste de notre part. Il y a longtemps que nous prévoyions quelle devait être la fin des conférences de Gertruydemberg \ persuadés que les Anglais et les Hollandais ne veulent ni le roi votre petit-fils en Espagne, ni la France en état de tirer un jour vengeance de la tyrannie qu'ils exercent à son égard.
» Nous avons vu par cette raison, avec un déplaisir infini, le parti que vous avez pris de nous abandonner pour ainsi dire, croyant par
1. Ville de Hollande (IJrabant septentrional) à treize kilomètres Nord-Est de Breda ; il s'y tint en 1710 de fameuses conférences entre les ambassadeurs de Louis XIV et les députés des États- Généraux.
cette conduite porter à des sentiments plus modérés un ennemi que la bonne fortune aveugle, et qui ne reconnaît plus d'autre loi que celle de la force, qu'il a malheureusement en main.
» Aujourd'hui, que nous devons attribuer à un artifice toutes les insinuations qu'on nous a faites d'affecter une désunion qui nous a causé tant de mal, tâchons, je vous en supplie très humblement, de regagner par une route tout opposée ce que nous avons perdu ; et, n'ayant plus qu'un même intérêt, efforçons -nous de tirer, par des mesures mieux concertées que par le passé, les avantages que nous pouvons espérer de l'union effective des deux couronnes.
» Nous ne vous serons point à charge; mais nous demandons, comme une chose absolument nécessaire pour persuader aux Espagnols que nous allons agir avec le même esprit, de nous envo^^er au plus tôt le duc de Vendôme pour commander notre armée en Catalogne. Le roi, qui connaît par lui-même combien il a besoin d'un bon général, le souhaite avec passion ; et je puis vous assurer que cela fera le meilleur effet du monde, même par rapport à la France, dans le cœur de nos sujets. On ne peut être plus sensible que je le suis aux bontés de Votre Majesté et je vous prie
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de l'être un peu aussi à la tendresse que le roi et moi avons pour vous ^ ».
Cette lettre si digne et si ferme décida enfin Louis XIV à céder aux prières de la reine en lui envoyant le duc de Vendôme. C'est à peine s'il était temps encore ; la situation, des plus critiques, ayant forcé la reine à abandonner de nouveau Madrid et à se retirer à Valladolid. De là, Marie- Louise se rendit à Vittoria, non loin de Bayonne, sur les frontières des Pyrénées et elle écrit au duc de Savoie :
« Je voudrais, mon très cher père, que le plaisir que j'ai eu en recevant votre lettre du 21 juin n'eût point été troublé par la nouvelle que vous m'y donnez de la maladie de ma mère, car vous ne sauriez croire combien je suis sensible quand je reçois quelque marque de votre souvenir et de votre amitié; mais la maladie de ma mère m'a empêché de sentir tout le plaisir que j'aurais eu sans cela...
» J'ai donc appris que ma mère avait eu la rougeole, que, s'en i>ortant mieux, elle avait pris à mes deux frères, et ensuite à vous, mon cher