‹ Une Reine de douze ansChapitre 90 sur 115 · Dépèches du Nonce. Archives secrètes du Saint-Siège · texte numérisé non relu

Dépèches du Nonce. Archives secrètes du Saint-Siège

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Les violentes inquiétudes causées à Philippe par la maladie de la reine commençaient à peine à s'apaiser lorsqu'il reçut la nouvelle foudroyante de la mort du Dauphin, son père, fils unique de Louis XIV. Une terrible épidémie de petite vérole avait éclaté à Versailles, et la Cour s'apprêtait à prolonger son séjour à Marly afin d'éviter la contagion; mais il était trop tard, et le Dauphin, atteint par cette grave maladie, succomba dès les premiers jours d'avril. Le roi d'Espagne en reçut la nouvelle par une lettre de son aïeul :

ce J'ai perdu mon fils, lui dit-il, et vous perdez en lui un père qui vous aimait aussi tendrement que je l'aimais lui-même. Il méritait toute mon amitié par son attachement pour moi, par son attention continuelle à me plaire €t je le regardais comme un ami à qui je pouvais ouvrir mon cœur et donner toute ma <îonfiance. »

Le roi et la reine furent également affligés de cette mort, surtout au point de vue des intérêts des Espagnols qui attachaient un grand prix à la vie du Dauphin, et la santé de Marie-Louise ne fit que s'altérer davantage.

Le nonce écrit d'Avignon \ le 3 juin :

« La convalescence de la reine n'a pas été si heureuse qu'on l'espérait. Sa Majesté est chaque jour reprise de la fièvre. Le remède du quinquina appliqué lui a été utile mais il l'a échauffée avec excès ; il lui fut alors ordonné l'usage du lait de jument et Sa Majesté n'a3^ant pu le supporter, elle recommença à le prendre distillé et sous cette forme, continua à se rafraîchir chaque soir et à en recevoir quelque soulagement ; c'était le quarante-troisième jour. La persistance du mal causait une grande tristesse dans l'âme du roi qui ne quittait pas la reine, lui prodiguant les soins les plus assidus. »

Non seulement l'extrême faiblesse de Marie - Louise était un obstacle invincible à un déplacement, mais son installation à Saragosse faite à la hâte et dépourvue de tous les secours nécessaires dans une maladie qui semblait mortelle, vena it encore aggraver la situation. Le désespoir du roi se peignait si fort sur son visage que l'on craignait sans cesse qu'il ne fût remarqué par la reine et qu'il ne l'alarmât sur son état sans le

1. Le nonce avait été expulsé de Madrid en 1709. Voir les détails à l'appendice, n° 2.

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vouloir. C'était lui qui avait empêché qu'on lui administrât le saint-viatique dans la crainte de l'effrayer.

Pour soulager la reine de la fièvre lente qui la minait, les médecins de la Maison royale se décidèrent à suivre la méthode du médecin français du duc de Vendôme qui lui réussit.

Enfin les souverains purent quitter Saragosse le 12 juillet et arrivèrent heureusement à Corella le 13. Le roi et le prince des Asturies jouissaient d'une parfaite santé. La reine était contente d'avoir changé l'air de Saragosse et se trouvait moins souffrante qu'à l'ordinaire. Les soucis que lui causaient les négociations pour la paix contribuaient fort à aggraver son mal ; elle ne pouvait supporter l'idée de voir ainsi démembrer la monarchie d'Espagne, et le premier objet de sa convalescence fut de poursuivre avec ardeur ses instances auprès de madame de Maintenon pour obtenir son appui. Un léger fait que nous ne pouvons passer sous silence la préoccupait également : Vendôme avait obtenu malgré mille obstacles que l'électeur de Bavière reçût ce qui restait des Pays-Bas conformément au traité fait avec lui ; on réservait seulement une petite souveraineté au roi d'Espagne.

Marie-Louise écrit à madame de Maintenon :

A Corella, le 7 juillet 1711.

« Il est bien juste que je vous remercie moimême, ma chère madame, des marques d'amitié que vous m'avez données à l'occasion de la maladie que j'ai eue. La princesse des Ursins ne m'a pas laissé ignorer toute l'inquiétude que vous lui marquiez dans vos lettres. J'en suis très reconnaissante et je vous prie de croire que l'estime et l'amitié que j'ai pour vous sont toujours les mêmes.

« Vous savez sans doute, ma chère madame, la demande que le roi fit au roi son grand-père, quand on conclut le traité par lequel il cédait les Pays-Bas à l'électeur de Bavière, de nous réserver une petite souveraineté de trente mille écus de rente. Le Roi nous le promit; et il me semble aussi qu'on en tomba d'accord avec l'électeur, qui y consentit volontiers, étant une si petite chose pour lui en comparaison de ce qu'on lui donne. Nous demandons donc, à cette heure, l'accomplissement de cette parole. Le Roi en écrit aujourd'hui au roi son grand-père, et moi, madame, je viens vous prier de lui en parler de ma part. Quoique nous regardions cette affaire

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comme une chose faite et à laquelle il ne saurait se rencontrer aucune difficulté, nous ne laisserons pas que d'en avoir une grande obligation. Je crois que vous vous y emploierez encore plus volontiers en apprenant que nous destinons cette souveraineté à la princesse des Ursins, qui la mérite par tant d'endroits, et qui mérite aussi que vous vous intéressiez à elle; car je vous assure que vous n'avez pas une meilleure amie; ne serait-il pas honteux au roi et à moi, après tout ce que nous lui devons, de ne pas lui donner quelques marques de reconnaissance? Il n'y a point de dignité, hormis celle-ci, que nous puissions lui donner puisqu'elle les a toutes. Ainsi je crois que personne ne pourra trouver extraordinaire ce que nous lui faisons. Il faut que j'ajoute aussi que ce que le roi donne est à lui, et que cela ne fait aucun mal au roi son grand-père, qui n'y met rien du sien; qu'il doit lui être agréable qu'une sujette qui lui est aussi dévouée que l'a toujours été la princesse des Ursins, fasse une figure considérable. » Je vous avoue que je suis assez glorieuse pour ressentir du plaisir de faire pour ma camarera mayor, plus que ce que les reines qui m'ont précédée n'ont fait pour les leurs. Elle n'en abusera point, et on ne doit pas craindre qu'elle

entretienne de grandes armées qui puissent faire peur à ses voisins. Je conclus donc que nous aurons cette satisfaction, mais je veux vous avoir l'obligation, ma chère madame, et à ma sœur, que cette affaire ne reçoive aucune difficulté et se termine incessamment, comme cela dépend du roi mon grand-père, qui fera vouloir à monsieur de Bavière ce qui est si raisonnable... »

La chose ne fut point aussi facile que Marie- Louise le croyait et cette affaire souleva de grandes difficultés qui retardèrent encore la conclusion de la paix. Malgré ces fâcheuses préoccupations, la Cour se préparait à fêter par un gala la convalescence de la reine qui voulut être, ce jour-là, en grand habit, et parée de tous ses bijoux. Pour ce motif, on fit venir de Madrid à Corella, sous bonne escorte, les joyaux de la couronne, qui avaient été renvoyés à Yittoria dans le trésor de Leurs Majestés K

1. On se souvient que les pierreries de la reine et les joyaux de la couronne avaient été envoyés à Versailles sous la garde de Vazet, valet de chambre du roi, pour les vendre ou plutôt, si possible, les mettre en gage. Il parait que ce projet avait échoué et les pierreries, comme nous le voyons, étaient revenues en Espagne, sauf la Peregrina, dont nous avons donné la description. A ce propos, il serait intéressant de savoir pourquoi cette perle figure en 17-21, dans les diamants de la couronne de France.

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On célébra cette fête avec autant d'éclat que le permettaient les ressources plus que médiocres qu'on trouva dans la ville, et quelque temps après, la reine annonça à sa grand'mère, leur prochain départ.

14 octobre.

«... Je ne vous écrirai plus de Corella, ma chère grand'maman, car nous en })artons le 20, et nous n'irons pas tout droit à Madrid, voulant donner le temps à la princesse des Ursins qui part demain de faire accommoder notre palais qui n'est pas encore tout à fait fini. Ainsi nous projetons d'aller pendant ce temps à Aranjuèz qui n'est qu'à sept lieues de Madrid et que j'ai grande envie de voir car je ne le connais quasi pas, n'y ayant été que quelques heures, une fois que j'y allai voir la reine douairière. Notre voyage sera de neuf ou dix jours et ayant pour le moins cinquante grandes lieues. Mon fils en est fort aise et fait de grands projets disant qu'il voulait entrer à Madrid à cheval (il avait quatre ans). On le trouvera bien changé car il est tout autre qu'il n'élait quand il en est parti. Sa santé n'a jamais été meilleure, aussi bien que celle du roi et la mienne... »

La Cour reçut à Corella, par exprès, la nouvelle de la prise de Castaléon. Le soir même, les souverains se divertirent par un bal, dans lequel, la reine parée de ses plus beaux bijoux figura au premier rang.

Il y avait longtemps qu'elle n'avait assisté à pareille fête; son visage ne portait plus de traces de sa longue et dangereuse maladie ; et elle dansa avec sa grâce accoutumée à la grande satisfaction do la Cour.

Aussitôt après, le roi déclara la résolution de retourner à Madrid. La princesse des Ursins s'}^ achemina le io octobre pour presser les travaux que l'on faisait dans l'appartement du palais royal. «... Notre palais est prêt, dit la reine, il ne l'aurait pas été si tôt sans le mouvement que la princesse des Ursins s'est donné depuis qu'elle y est... »

Quand les préparatifs furent achevés, les souverains entrèrent à Madrid, et la reine écrit le 16 novembre :

«... Le roi monta à cheval et mon fils et moi en carrosse pour venir ici. Toutes les rues étaient tapissées et ornées magnifiquement ; une foule inexprimable marquait leur joie, leur empressement et leur zèle autant qu'ils pouvaient et d'une

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manière si vive que nous étions tout étourdis du bruit. Il nous fallut deux grandes heures pour arriver; ainsi c'était à l'entrée de la nuit; nous trouvâmes notre palais tout illuminé et le plus beau du monde ; il a un air grand et est en même temps fort commode; on ne saurait être plus contente que j'en suis ; on y connaît le bon goût de la princesse des Ursins.

»... Mon fils a été tout le temps de notre entrée, très sage aussi bien que pour recevoir les compliments de tout le monde. On l'a trouvé ici bien changé ; mais cela n'est pas étonnant après quatorze mois d'absence. Je n'ai point été du tout incommodée de la fm de notre voyage ; ce qu'il y avait de plus à craindre était le pavé des rues d'ici qui ne saurait être plus mauvais ; mais on y avait mis hier tant de sable qu'on ne sentait point du tout, dans le carrosse, où étaient les pierres. Voilà, ma chère maman, tout ce que j'ai le temps de vous dire ce soir... »

La même à la même

« Nous continuons à nous bien porter tous; mon lils est toujours dans sa gaieté. Madame me mande (jue mon neveu n'est pas de même et qu'il est

souvent sérieux. Ma sœur recommence à se plaindre de maux de dents; voilà de vilaines fluxions qui durent bien longtemps; mais après cela, on dit qu'elle fait tout ce qu'il faut pour en avoir; je crois que de veiller, d'aller partout, et puis de s'en revenir fort tard dans la nuit, n'y contribue pas peu, et elle devrait bien prendre un peu plus de soin d'elle, car après cela, on est bien fâché, quand on est incommodé. Voici un mauvais temps pour cela qui est le carnaval ; pour nous, ici, nous préparons des plaisirs plus tranquilles ; comme je ne pourrai plus danser nous faisons apprendre à des domestiques du roi qui sont Français, des comédies françaises, et cela ne laisse pas que d'amuser.

» Quoique j'aie reçu par le dernier courrier, des lettres de ma sœur, je n'ai pas eu le plaisir, ma très chère maman, d'en avoir des vôtres...

» Voilà tout ce que je puis vous dire ; mais je ne finirai pas sans vous dire tous les bonheurs que je vous souhaite dans la nouvelle année où nous venons d'entrer... »

18 janvier 1712.

« Nous voici dans le temps du carnaval ; je ne sais, ma chère maman, si vous aurez quelque

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opéra cette année à Turin, car il semble que c'est ce qui vous plaît le plus; pour nous, ici, nous n'avons plus que des comédies espagnoles, la troupe que nous avions, d'Italiens, s'étant défaite. Voilà tous nos divertissements. Je crois aussi que les vôtres ne seront pas grands ; ainsi ma sœur se divertira pour toutes trois. Pourvu que sa santé ne s'en ressente pas, je suis fort aise qu'elle soit dans un pays à cela et je trouve qu'elle fait fort bien d'en profiter.

» Mon fils se porte parfaitement bien... Je ne vous parle pas de ma santé, ma chère maman, car elle continue à être très bonne, quoique me voici entrée dans mon cinquième mois... »

Le petit prince occupe toujours une grande place dans les lettres de sa mère ; il se réjouissait fort d'avoir un petit frère qui se divertirait avec lui. Il aimait beaucoup les enfants et ne se souciait point de jouer avec les grandes personnes ; il préférait ses jeux aux comédies espagnoles qui ne l'amusaient guère. Quand on sait en quoi consistaient ces comédies on con(;oit aisément que le petit prince les trouvât fort ennuyeuses. « On exécutait à Madrid une sorte de tragédie, dont les sujets, quoique pieux, étaient d'une bizarrerie

extraordinaire. Ces comédies s'appelaient des autos. En voici un échantillon :

« Les chevaliers de Saint-Jacques sont assemblés et Notre-Seigneur les vient prier de le recevoir dans leur ordre. Il y en a plusieurs qui le veulent bien, mais les anciens représentent aux autres le tort qu'ils se feraient d'admettre parmi €ux une personne née dans la roture; que saint Joseph son père est un pauvre menuisier, et que la sainte Vierge travaille en couture. Notre-Seigneur attend avec beaucoup d'inquiétude la résolution que l'on prendra.

» On détermine avec quelque peine de la refuser; mais là-dessus l'on ouvre un avis qui est d'instituer exprès pour lui, l'ordre du Christ, et par cet expédient tout le monde est satisfait. »

La reine, quand elle vit un auto pour la première fois, ne pouvait pas croire que cette représentation fût sérieuse. Cependant elle s'aperçut bientôt qu'on ne faisait point ces choses dans un mauvais esprit, car les Espagnols aimeraient mieux mourir que de manquer au respect qu'ils doivent à la religion. « On représentait ces pièces extraordinaires non seulement à la Cour, mais

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aussi chez les Grands... Les décors des théâtres étaient pitoyables surtout aux yeux de la reine qui était habituée à en voir de fort beaux à Turin. A Madrid, on voyait les machines les plus primitives. Dans l'opéra d'Alcine, on faisait descendre les dieux à cheval sur une poutre qui tenait d'un bout du théâtre à l'autre. On faisait briller le soleil au moyen d'une douzaine de lanternes de papier huilé dans chacune desquelles il y avait une lampe. Lorsque Alcine faisait des enchantements et invoquait les démons, ils sortaient commodément de l'enfer avec des échelles * . » Ce carnaval s'écoula donc fort paisiblement et la reine jouissait d'une tranquillité à laquelle elle n'était pas accoutumée depuis plusieurs années. L'apaisement semblait se faire autour d'elle, soit dans les cabales intérieures du palais, soit dans les nouvelles du théâtre de la guerre, soit enfin, dans les négociations pour la paix; sa santé, qui avait donné de si vives inquiétudes, semblait se consolider tout à fait malgré les fatigues de sa grossesse; mais il était dit que la pauvre reine ne pourrait jamais jouir du bonheur de vivre au milieu de ses enfants et de son mari et d'égayer

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