‹ Une Reine de douze ansChapitre 91 sur 115 · Madame d'Aalnov, Voyage en Espagne, 111, p · texte numérisé non relu

Madame d'Aalnov, Voyage en Espagne, 111, p

un peu la triste Cour de Madrid qu'elle rêvait autrefois de transformer en une des plus brillantes de l'Europe. Chaque fois qu'un événement heureux survenait et semblait propice à la joie, un deuil ou une catastrophe arrivait tout à coup jeter un voile noir sur cette gaieté. Quatre jours après une lettre dans laquelle Marie-Louise rassurait sa mère sur la santé de sa sœur, une foudroyante nouvelle venait terrifier la pauvre reine. Le 24 février, pendant que le roi montait en voiture pour aller à la chasse, un courrier extraordinaire, arrivé de Paris, lui apporta la nouvelle de la mort de la Dauphine'. Philippe rentra aussitôt dans son appartement privé; la reine ayant remarqué ce changement soudain, accourut, et avec une grande agitation insista pour en savoir le motif. Le roi voulait le lui cacher à cause de sa grossesse ; mais il fut contraint de le lui dire. Leur douleur fut extrême et six jours après, c'està-dire le 2 mars, un nouvel extraordinaire de Paris annonçait à Madrid la mort du dauphin, le duc de Bourgogne. Marie-Louise apprit ellemême cette perte à Philippe, en lui présentant le lendemain matin une lettre de Louis XIV.

1. La Dauphine n'était autre que la duchesse de Bourgogne qui avait pris ce titre après la mort du Grand Dauphin.

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6 mars.

tt Je crois, ma chère grand'maman, écrit la reine, que vous vous attendiez aussi peu que moi au malheur qui vient de nous arriver. Ma douleur de la perte d'une sœur que j'aimais si tendrement est infinie, mais elle ne m'empêche pas de songer à la vôtre et d'y entrer avec toute l'amitié que j'ai pour vous. Je crois que ni vous ni mon père n'aurez guère été en état de consoler ma mère d'un coup aussi terrible. Dieu veuille nous donner à tous les forces dont nous avons tant besoin. Il n'y a que Lui de qui on doive attendre des consolations après deux nouvelles si terribles, car vous pouvez croire quelle surcharge d'affliction j'ai eue en pleurant une sœur, d'avoir à tâcher de consoler le roi de la mort d'un frère qu'il aimait beaucoup et moi aussi. Je n'ai pas la force de vous en dire davantage; mais comptez, ma chère grand'maman, qu'en quelque état que je sois, vous trouverez toujours en moi toute l'amitié imaginable. »

La reine à son père.

« Je ne fus point en état la semaine passée, mon très cher papa, de vous faire moi-même un

compliment qui est aussi triste pour vous qu'il l'est pour moi, et je priai ma mère de vous le dire, et quoique je sois encore au lit par le surcroît d'affliction que nous avons eu, je ne veux pas retarder davantage à vous marquer combien je m'intéresse à la juste douleur que vous aura causée la terrible nouvelle de la perte que nous avons faite de ma sœur; la mienne est telle que vous pouvez vous imaginer, sachant combien nous nous aimions. Il n'y a que Dieu en pareille occasion qui puisse donner des consolations et des forces pour soutenir de si grands coups; je les lui demande pour nous tous, et à vous, mon cher père, de vouloir bien vous ressouvenir de la seule fille qui vous reste, qui vous aime toujours tendrement, et qui mérite que vous songiez à diminuer ses malheurs. »

La reine ignorait encore en écrivant ces lettres, la mort du petit Dauphin (le duc de Bretagne) qui avait eu lieu dans la nuit du 8 à Versailles, et pour comble de maux elle apprit le surlendemain la maladie grave de l'autre petit prince par les nouvelles de France sans recevoir de lettre de Turin.

« Je ne sais point ce qu'elles sont devenues.

écrit-elle le 21 mars; à la fin Madame m'a envoyé une lettre de ma mère, qui est la première qu'elle m'écrit après avoir su la terrible perte que nous avons faite; mais, jusqu'à cette heure, je n'en ai point re^-u de vous; cela ne m'empêche pas de vous écrire, quoique assurément, ce soient à l'heure qu'il est, de tristes lettres.

» Que dites-vous, ma chère grand'maman, de tous nos malheurs! Ils sont bien violents; perdre en si peu de jours, une sœur, un frère et un neveu, c'est au-dessus de tout ce qu'on a jamais^ vu. Nous apprîmes hier la dernière nouvelle dont je suis sûre que vous serez aussi fort touchée.

» ... Je finis, ma chère grand'maman, une lettre qui ne saurait être que sur des sujets aussi touchants qu'affligeants ; ainsi je ne ferai plus que vous demander la continuation de votre amitié, et vous supplier de croire que vous trouverez toujours en moi toute celle que vous pouvez désirer... »

La mort du duc et de la duchesse de Bourgogne fut suivie d'une perte plus grave peut-être au point de vue des intérêts de l'Espagne. M. de Vendôme, après avoir si bien rétabli le bon ordre et la confiance dans l'armée et dans les affaires du

roi Philippe, succomba le 11 juin 1712 à Vignarez, petit bourg- du Vivarais, des suites d'un grave accident qui lui survint après avoir mangé trop de poisson. Sa perte fut pleurée du roi et de la Cour et considérée comme également grande au point de vue de la France et de l'Espagne

Ces émotions successives ébranlèrent beaucoup la santé de la reine; elle ressentit des douleurs qui pouvaient faire craindre un accouchement prématuré. Les médecins ordonnèrent une saignée qui la soulagea notablement ; néanmoins, étant entrée dans son neuvième mois, elle gardait continuellement le lit par prudence.

Le 7 juillet, les douleurs lui survinrent et à deux heures après midi, elle mit heureusement au monde un Infant qui reçut le nom de Phi- 1 i ppe-Pier re-Gabr iel .

La reine écrit à sa mère :

ft Ma santé continue à être bonne; car, quoique mes jambes et ma tête ne soient pas encore bien fortes, je n'en suis pas surprise à cause du chaud excessif que nous avons cette année qui m'abat et m'empêche de reprendre sitôt mes forces; mais d'ailleurs, grâce à Dieu, je me porte bien; je n'ai aussi que de bonnes nouvelles à vous dire de mes

fils; le petit engraisse tous les jours, toutes les personnes qui le voient disent qu'il paraît avoir au moins trois mois, et effectivement il est fort et robuste à faire plaisir; avec cela nous avons le bonheur d'avoir une nourrice qui ne saurait être meilleure... C'est aussi une agréable idée pour moi, que de penser que la paix que nous pouvons espérer finira tant de sortes de malheurs, que cette terrible guerre nous a causés et que nous pourrons nous écrire bien plus agréablement que nous ne faisions depuis bien du temps... »

Madame Royale ne cessait de réclamer de sa petite-fille le portrait du prince des Asturies, du petit Infant et de Marie-Louise elle-même, ces trois portraits étant les seuls qui manquaient à une très jolie collection de famille qui ornait une petite galerie de son palais. Mais la reine ne trouvait point de peintre espagnol assez habile pour rendre exactement les traits charmants de ses enfants.

Du Retiro, ce 12 septembre.

« ... Si nous avions eu en Espagne quelque bon peintre, écrit-elle, je n'aurais pas attendu votre demande pour vous envoyer nos portraits; mais en vérité ceux qu'on a faits jusqu'à cette heure

sont tous si mauvais que je n"ai pu m'y résoudre. Ma mère me fait depuis longtemps la môme demande et je lui ai répondu que j'espérais pouvoir lui en envoyer bientôt parce que, dès que nous aurons un temps tranquille, s'il plaît à Dieu, nous ferons venir exprès un peintre de France. Ainsi, ma chère grand'mère, je ne manquerai point de vous obéir avec même beaucoup de plaisir de pouvoir par là contribuer à orner votre cabinet et penser que toutes les fois que vous y entrerez vous vous souviendrez d'une petite-fille qui vous aime de tout son cœur. Mes enfants continuent à jouir de la meilleure santé du monde.

» On publia la semaine passée dans Madrid et ensuite dans toute l'Espagne la suspension d'armes entre l'Espagne, la France et l'Angleterre pour quatre mois. Comme cela commence à annoncer un peu plus de tranquillité qu'on n'en a eu jusqu'à cette heure, cela réjouit tout le monde et moi surtout dans l'espérance que l'exemple de l'Angleterre sera bientôt suivi et me procurera des consolations que je souhaite si fort depuis bien du temps. Cette vilaine guerre nous a bien fait souffrir. Il faut nous flatter que la paix réparera ces maux passés en nous donnant bien du plaisir. Au milieu de ces idées agréables, j'en ai toujours une

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bien triste en songeant au plaisir que ma pauvre sœur aurait eu si elle avait vu tout cela; mais les consolations de ce monde ne sauraient être parfaites... »

A madame de Maintenon.

Au Retiro, 26 octobre.

« Vous ne sauriez croire, ma chère madame, le plaisir que la lettre que vous m'avez écrite le 9 de ce mois, m'a fait.

» Je l'ai lue plusieurs fois; elle est écrite d'une manière à pouvoir la lire toujours avec le même plaisir; mais en vérité je n'ai jamais vu un style comme le vôtre; vous l'accompagnez cette fois-ci avec des nouvelles si merveilleuses qu'elle a tous les agréments ensemble.

» Quoique la prise du Quesnoi ^ m'ait fort réjouie, je vous avouerai que ce n'est pas celle à laquelle j'ai été le plus sensible, mais bien à la peinture que vous faites de la santé du roi, mon grand-père. Le roi en a été aussi charmé, et nous ne cessons de louer Dieu de ce bonheur en lui en demandant la continuation pour de longues années.

1. Le prince Eugène s'était emparé du Quesnoi le 4 juillet et le maréchal de Villars le reprit le 4 octobre suivant, ainsi que Bouchain,

Le marquis de Mancera, dont je crois que vous avez entendu parler, qui a passé cent ans, n'a jamais eu un si bon tempérament; ainsi le roi mon grand-père doit aller au delà sans rien de bien extraordinaire. Ses sujets ont grand'raison de le désirer plus que jamais, mais je vous assure que quoique leurs vœux soient, à ce que je crois, très ardents, le roi et moi prétendons que rien n'égale les nôtres.

» J'espère, ma chère madame, que vous serez contente à votre Cour de ce que l'on a fait à la nôtre depuis l'arrivée de lord Lexington et des bonnes dispositions où il a trouvé le roi, pour la prompte conclusion de la paix. Il a une très forte envie de donner le repos à l'Europe et surtout de contribuer au vôtre et il y parait bien à tous les sacrifices qu'il fait pour en venir à bout, que vous m'avouerez n'être pas petits.

» Les États sont assemblés depuis le 20 ; mais vous saurez toutes ces nouvelles par M. de Bonac* ; ainsi il est inutile que je vous les répète... »

1. Jean-Louis d'Usson, marquis de Boiiac; Louis XIV lui ayant connu beaucoup de talent pour les négociations le nomma en 1701 son envoyé extraordinaire auprès de Charles XII, roi de Suède, puis de Stanislas, roi de Pologne ; il fut envoyé en 1711 en Espagne pour engager Philippe V à consentir à la paix négociée alors avec rAntileterre.

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