‹ Une Reine de douze ansChapitre 92 sur 115 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Nouveau projet de traité. — Pliilippe conserve le royaume d'Espagne et l'empire des Indes, et renonce à ses droits sur la couronne de France. — Echec de la négociation pour la souveraineté de madame des Ursins ; dépit de la princesse. — Signature de la paix à Utrecht. — Correspondance à ce sujet. — La santé de la reine s'altère de plus en plus. — Naissance de l'Infant don Ferdinand. — Les nouveaux souverains de Sardaigne vont s'établir en Sicile. — On envoie à Madrid les médecins de Turin puis le célèbre Helvétius. — Dernière maladie et mort de la reine Marie-Louise. — Elle est plcuréc de tout le peuple qui en conserve un vif souvenir.

Louis XIV loin d'avoir abandonné comme on l'avait cru la cause de son petit-fds, la défendait énergiquement à Utrecht et à Londres, et par un changement inopiné, les Anglais ne se montrèrent point insensibles à ses arguments; ils produisirent un nouveau projet qui ouvrait au roi de

France de nouvelles perspectives. Philippe V, d'après cette proposition inattendue, cédait au duc de Savoie l'Espagne et les Indes, recevait en échange les États de ce prince augmentés du royaume de Sicile et conservait ses droits sur le trône de France. Louis XIV accueillit avec empressement ce nouveau plan qui réservait tous les droits de son petit-iîls à la couronne de France.

« Le roi d'Espagne, écrit-il à Bonac, peut me répondre qu'il n'}^ a pas trois semaines encore, je vous ordonnais d'employer les raisons les plus pressantes pour lui persuader de s'en tenir à la possession de l'Espagne; mais si je lui conseillais de renoncer à ses droits sur la France, c'était parce qu'il ne pouvait les conserver qu'en descendant du trône et se réduisant à la vie privée. Il n'est plus question présentement de quitter la couronne et de venir dans mon ro3'aume attendre un événement incertain...

» Il faut choisir : ou se contenter de l'Espagne et des Indes en renonçant à toute prétention sur la France, ou bien de conserver les droits de sa naissance et d'accepter avec le royaume de Sicile l'échange des États du duc de Savoie. Pressez-le

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de se déterminer sur celle allernalive; vous, ne pouvez me rendre un )»lus grand service. »

Louis XIV écrit en même temps à son petitfils.

« Après avoir donné à Votre Majesté toutes les marques possibles de la tendresse que j'ai pour elle, il est juste que je songe à mon royaume et que je finisse une guerre qu'il est hors d'état de soutenir davantage. Ne vous étonnez donc pas si vous apprenez que je signe la paix sans vous, aux conditions que mes ennemis me proposent. »

M. de Bonac remit à Philippe les lettres dont il était chargé; celui-ci les lut avec une grande attention et dit à l'ambassadeur que la délibération ne serait pas longue; en effet, dès le lendemain la princesse des Ursins l'avertit que le roi d'Espagne avait pris son parti sur-le-champ, qu'il préférait la conservation de l'Espagne et des Indes à toute autre considération.

Elle ajouta que la lettre de Philippe à son aïeul était déjà écrite, puis elle rentra dans l'appartement de la reine; Philippe s'y trouvait; dès qu'il sut que le marquis de Bonac était dans son antichambre, il vint à lui :

« J'avais souhaité, dit- il d'un ton ferme, que vous fissiez partir un des deux courriers ce soir, afin qu'on ne fût point inquiet de deux ou trois jours de temps que je croyais être obligé d'employer à dépêcher l'autre; mais mon parti est pris ; ma lettre au roi mon grand-père est prête et vous pouvez dépêcher ce soir les deux courriers. »

Bonac essaya de nouveaux raisonnements auprès du roi, mais ils furent inutiles et Philippe persista dans sa résolution.

Louis XIV finit par se rendre :

« Je dois croire, écrit-il à son ambassadeur, que Dieu qui l'a appelé à régner en Espagne ne veut pas qu'il en sorte et que ce serait agir contre l'ordre de sa Providence que de renouveler sur ce sujet des instances inutiles... »

Louis ne perdit pas un instant à faire savoir en Angleterre la décision de son petit-fils, et un mois plus tard, Philippe, dans une proclamation solennelle, apprenait au peuple espagnol que son roi lui restait et renonçait pour lui à toute prétention sur le trône de France.

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Cette déclaration se terminait ainsi :

« Mon affection pour les Espagnols, la connaissance des obligations que je leur ai, les fréquentes expériences que j'ai faites de leur fidélité et la reconnaissance que je dois avoir à la Providence divine, pour m'avoir placé et maintenu sur le trône et donné des sujets si illustres et d'un si haut mérite, furent les seuls motifs et les seules raisons qui eurent accès dans mon esprit et influèrent sur ma résolution... »

Le roi de France s'était-il réellement imaginé que son petit-fils consentirait à abandonner l'Espagne pour l'Italie, sur la seule perspective de conserver des droits éventuels au trône de France? C'est peu probable si l'on se rappelle toutes les lettres dans lesquelles Philippe jurait de vivre et de mourir avec ses fidèles Espagnols.

Quant à la reine, autant elle témoigna de vivacité et de fermeté quand il s'agit de refuser d'abandonner l'Espagne, autant elle fit voir d'indifférence quand il fut question de choisir entre les deux couronnes ; d'ailleurs les jeunes souverains avaient résolu l'un et l'autre, pour prendre parti avec plus de circonspection, de faire leurs dévolions et de

consulter Dieu sur une chose de si grande importance, sans vouloir prendre conseil d'aucune autre personne.

Arrêtons-nous quelques instants sur un petit incident fort intime qui se traite de petite-fille à grand'mère, au sujet du parti que la reine avait pris de ne plus avoir de filles d'honneur mais seulement des femmes mariées. Jeanne Baptiste supposait que sa petite-fille opérait ce changement pour des motifs faciles à deviner. Elle se trompait :

« On voit bien que vous ne connaissez point le roi, lui répond Marie-Louise, puisque vous craignez que ce ne soient des raisons, qui ne sont que trop ordinaires dans les Cours de jeunes princes, qui m'aient obligée à n'avoir plus de filles ; car,, quoique ces choses-là soient si communes parmi les hommes, j'ai le bonheur d'avoir un mari qui. par-dessus toutes les qualités qu'il possède, a celles qu'il faut pour rendre une femme la plus heureuse du monde. Je n'ai pas eu sur cela un seul moment d'inquiétude depuis que je suis mariée. Je puis, je vous assure, répondre du roi autant que de moi-même. Vous voyez dans quelle sûreté je suis.

» Mon bonheur est d'autant plus grand que

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VOUS savez bien que peu de femmes peuvent dire une pareille chose; faites donc, ma chère grand"mère, réparation au roi de l'opinion que vous avez eue de lui.

» Pour ce qui est des dames mariées que j'ai prises, je m'y suis résolue parce que je me suis très mal trouvée des filles, et comme depuis quelque temps je n'en avais plus, voulant en prendre, j'ai mieux aimé des dames, que je choisis de grande qualité, bien faites, et telles qu'il les faut pour être agréables et complaisantes et qui, devant toujours être à moi, pensent différemment que des filles qui ne sont occupées que de se marier et ne pensaient guère à me plaire... »

Dans une lettre suivante, la reine revient sur le même sujet qui, évidemment, lui tient au cœur.

« Votre seconde lettre, ma chère grand'mère, me fait si bien voir votre joie sur le récit que je vous ai fait de mon bonheur, que je ne puis assez vous en marquer toute ma reconnaissance. Vous faites très bien en faisant une réparation authentique au roi, de ce que vous l'aviez accusé, car certainement il la méritait.

» Vous avez grande raison de trouver que cette fidélité est rare; j'en connais tout le prix, et puis

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être sûre de l'avenir, aji^ant vu le roi à bien des épreuves ; car vous savez qu'il ne manque jamais de gens qui seraient ravis que les princes tombent dans les faiblesses si ordinaires aux hommes, car d'ordinaire ils trouvent mieux leur compte avec une maîtresse qu'avec leur femme... »

La reine fait ici allusion à une tentative fort peu honorable faite deux ans auparavant par le duc de Noailles et le marquis d'Aguilar, pour donner une maîtresse au roi. Ils essayèrent de se servir utilement du mal de cou de la reine, et de l'enflure de ses glandes, qui l'enlaidissaient fort, pour en dégoûter le roi. Ils échouèrent heureusement dans ce beau projet; Philippe les écarta doucement et ne leur parla plus en confiance.

Au moment où nous sommes, Berkley, frère de la duchesse de Berwick, apporta au roi la nouvelle de la retraite de Staremberg le 3 janvier au soir, vers Osnabruck. Le maréchal avait levé le blocus de Girone voyant arriver le duc de Berwick avec ses troupes. Berwick envoya aussitôt relever la garnison, et tout le pays s'empressa de lui porter toutes sortes de vivres.

Ces nouvelles firent grand plaisir à la reine qui écrit fort gaiement à sa grand'mère :

« J'espère, ma chère, grand'mère que vous n'aurez pas été fâchée d'apprendre le secours de Girone et la facilité avec laquelle M. de Berwick en est venu à bout, puisque vous devez vous réjouir de tous les événements qui peuvent avancer la conclusion de la paix.

» La princesse des Ursins vient de me donner quelques jours d'inquiétude dont je suis, grâce à Dieu, sortie : c'est une assez grande colique d'estomac qui lui prit mercredi passé avec de la fièvre et des vomissements... » Cette indisposition fut causée par beaucoup de bile, et Saint-Simon, avec sa verve accoutumée, va nous dire pourquoi ; cette bile provenait du profond dépit que la princesse avait éprouvé par l'échec de ses espérances de souveraineté.

«r Non contente, dit-il, de régner en toute souveraineté et puissance, elle osa songer elle-même, à avoir de quoi régner. Elle saisit la conjoncture du don que le roi d'Espagne fit à l'électeur de Bavière, de ce qui était demeuré dans son obéissance aux Pays-Bas, pour y faire stipuler que l'Électeur y donnerait des terres jusqu'à cent mille livres de rentes, à elle pour en jouir sa vie durant, en toute souveraineté.

» Elle bâtit là-dessus un beau projet; ce fut

d'échanger avec le roi la souveraineté qui lui serait assignée sur sa frontière et pour celle-là d'avoir en souveraineté la Touraine et le pays d'Amboise, sa vie durant, réversible après à la couronne, de quitter FEspagne et de venir en France en jouir le reste de ses jours...

» Louis XIV sentit tout l'excès de ce dessein et il fut aussi piqué d'en voir la paix retardée, de se trouver obligé à prendre des ménagements et, à la fin, forcé de ne plus rien ménager, de j'àcher le roi d'Espagne, de menacer de parler en père et en maître et de faire conclure la paix sans cette souveraineté... »

On peut juger aussi quelle fut la rage de madame des Ursins qui, après s'être donnée en spectacle à toute l'Europe, ne remporta que le mépris et la honte d'une si folle entreprise.

Comme nous l'avons vu, le congrès, pour conclure cette paix si désirée et si difficile à obtenir, s'était ouvert à Utrecht. Rien n'était encore signé ; mais après la renonciation de Philippe, on savait qu'il n'existait plus d'obstacle sérieux à la conclusion de la paix. La joie que cet événement causait à la reine lui faisait pour ainsi dire oublier les maux dont elle souffrait depuis quatre

ans et que tous les remèdes essayés n'étaient pas parvenus à faire disparaître.

On se souvient de la charmante lettre qu'elle écrivait au roi son grand-père, pour lui demander l'autorisation d'aller en France prendre les eaux de Bagnères; mais l'état si grave des affaires ne lui avait pas permis de quitter l'Espagne, même pour une absence d'un mois ; maintenant le mal avait fait de grands progrès ; ses glandes avaient grossi outre mesure; une faiblesse extrême, jointe à des sueurs épuisantes, venait s'ajouter aux symptômes d'une nouvelle grossesse. Elle était sujette à de violents maux de tète depuis son enfance et la fatigue causée par son emploi de régente avait contribué à les augmenter.

Au moment où nous sommes elle ne sortait presque plus ; mais voulant cacher au roi, et peutêtre à elle-même, le changement si alarmant qui s'opérait chaque jour, elle luttait courageusement contre les progrès du mal, refusant de s'aliter, s'occupant de sa toilette avec le plus grand soin, dissimulant sa pâleur avec du rouge, et la grosseur de ses joues et de son cou avec d'élégantes coiffures; malgré tout, on jiouvait dire encore ce qu'on disait d'elle à treize ans : elle faisait la reine à merveille.

Elle écrit à sa grand'mère :

Madrid, 13 mars 1713.

« On ne peut être plus contente que je l'ai été, ma chère grand'mère, de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 11 du mois passé et que j'ai reçue par le dernier courrier. J'y trouve toutes les marques d'amitié et de sincérité que je puis vous demander. Vous me paraissez être contente de ma confiance et je suis ravie de pouvoir vous persuader par là des sentiments dont mon cœur est rempli pour vous... Je ne trouve rien de plus insupportable, s'aimant comme nous faisons, que la contrainte où nous avons été ; j'espère à la fin qu'elle finira, et les affaires entre l'Angleterre et l'Espagne sont si avancées que je ne saurais croire que nous n'ayons pas bientôt la paix...

» Je ne sais si je vous ai dit quelque chose dans mes autres lettres de l'état où je suis; je crois que non, car je ne suis point du tout pressée de le dire. Mais comme le roi et la princesse des Ursins le disent à tout le monde, il faut bien en parler; c'est, selon toutes les apparences, une nouvelle grossesse dont, jusqu'à cette heure, je ne sens nulle incommodité, ce qui me fait espérer qu'elle sera aussi heureuse qu'ont été les autres.

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» Il me semble, ma chère grand'mère, que nous ne devons plus nous contraindre dans nos lettres ; les affaires sont assez avancées pour cela, puisque la suspension d'armes avec la Savoie est signée à Utrecht et que nous attendons incessamment la nouvelle de la signature officielle de la paix... »

Les préliminaires de cette signature durèrent infiniment plus longtemps que l'on ne s'y attendait à cause des obstacles que faisaient naître sans cesse les Alliés, et Marie-Louise écrit encore le 18 mai :

« Nous sommes toujours dans l'attente de la signature à Utrecht de notre paix, car, quoique nous ayons su celle de la France, ce n'est qu'à la nôtre qu'on fera toutes les démonstrations de réjouissance que demande une si grande nouvelle.

» Le roi a envoyé ses derniers ordres à ses plénipotentiaires pour tâcher de lever toutes les difficultés, en cas qu'il y en eût encore; ainsi, selon les apparences, nous le saurons bientôt. »

Madrid, 5 juin 1713.

« Quand même je n'aurais pas toutes les raisons que j'ai pour me réjouir de la paix, votre joie seule m'en causerait beaucoup. Vous l'expri-

mez d'une manière qui me la rend encore plus sensible, et je n'ai garde de laisser ignorer au roi combien vous me témoignez toujours la reconnaissance que vous avez de ce qu'il fait en cette occasion pour mon père et pour toute la Maison. »

La reine à sa mère. ,

« ... Je vous assure que je ne suis pas moins impatientée que vous de ce que rien ne se finit à Utrecht ; nous en sommes si loin que, quand il y arrive quelque chose d'imprévu, cela fait toujours de grands retardements ; mais croyez, je vous supplie, mon père et vous, que non seulement vous ne trouverez point dans ce qui vous regarde de nouvelles difficultés de notre part, mais au contraire, on tâche de les aplanir pour avancer la fin de ce grand ouvrage.

» Quoique je me flatte très fort de votre amitié pour moi, ma chère mère, chaque marque que j'en reçois me charme; je ne saurais vous dire l'effet que celle que je reçois à cette heure produit en moi, sur l'opinion que nos malheurs furent la cause de votre dernière blessure ^ Hélas,

1. L'acception que donne la reine au mot blessure n'est plus usitée de nos jours; cela signifiait que la duchesse venait do faire une fausse couche.

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ma chère maman, je ne puis répondre à tout cela que par les sentiments de mon cœur. Que ne pouvez-vous les voir, car il est rempli de tout ce qu'il doit et de tout ce qui est de plus tendre! Vous saurez par milord Lexington le bon état où est l'évacuation de la Catalogne : car il doit envoyer à mon père la copie d'une des lettres qui nous en sont venues; ainsi, je finirai celle-ci. Vous devez même me savoir quelque gré de l'avoir écrite, car je vous assure que je n'en puis plus de chaud ; mais que ne ferais-je pas pour vous?... »

L'acte de renonciation de Philippe au trône de France et celui des princes français au trône d'Espagne furent enfin solennellement réglés devant toute l'Europe, ainsi que les autres articles du traité d'Utrecht, le 13 juillet 1713'. Marie- Louise y avait, on ne peut en douter, travaillé de toutes ses forces et avec la persévérance et l'ardeur qu'elle apportait en toute chose; elle obtint un résultat qui mettait le sceau à la grandeur de la Maison dont elle sortait et de celle qui était née d'elle.

« Devant que de répondre à toutes vos lettres,

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