‹ Une Reine de douze ansChapitre 95 sur 115 · Aff. étrangères · texte numérisé non relu

Aff. étrangères

« La reine comprit d'abord en entendant ce langage, qu'elle était dans un état bien différent de celui qu'elle avait supposé jusqu'alors. Elle se tourna en versant des larmes vers la princesse des Ursins et lui dit : « Vous voyez que je donne des marques d'une grande faiblesse dans le temps que vous en deviez attendre de ma constance, de ma fermeté, et de ma résignation à la volonté du Seigneur; mais, si vous considérez ce que je quitte, qui est le roi et mes enfants, vous avouerez que je suis digne de compassion. »

» Elle se décida à communier après minuit avec le roi, demanda son confesseur pour six heures du soir, et rappelant aussitôt sa fermeté, essuya ses larmes et se calma. Peu de jours après, elle reçut le Saint-Viatique avec les sentiments d'une grande piété. »

Elle fit venir le roi près de son lit, et en approchant, il ne put cacher sa douleur ni retenir ses sanglots; en le voyant dans cette affliction, elle lui dit avec fermeté :

« Je touche au moment de ma mort sans la craindre et vous marquez tant de faiblesse ! Abandonnez-vous à la volonté de Dieu tout comme je

viens de le faire, et vous retrouverez la tranquillité de cœur et d'esprit. »

Elle demanda alors à voir ses enfants et les médecins hésitaient à le permettre ; mais il fallut céder à ses instances et lui accorder cette consolation qui fut grande; elle s'abstint de les embrasser et de leur donner sa bénédiction pour se conformer aux ordres des médecins. Elle les garda dans sa chambre environ une demi-heure et elle parut beaucoup plus calme; puis elle leur dit doucement adieu et les fit emmener dans leurs appartements*.

Le roi ne voulut pas quitter la chambre de la reine, quelles que fussent les instances des médecins et de son confesseur qui lui représentaient le danger qu'il pouvait y avoir pour lui, à respirer l'air infect et corrompu de cette chambre que l'on n'ouvrait jamais ; mais leurs prières furent inutiles ; il ne quitta Marie-Louise qu'au moment où elle perdit connaissance, c'est-à-dire trois heures avant sa mort. Enfm le 14 février 1714, vers neuf heures du matin, la reine expirait sans souffrances grâce aux calmants qu'il avait fallu lui prodiguer.

]. Di'pêclie de l'ambassadeur Morozzo du 12 février.

La lettre d'Helvétius à M. de Torcy annonçant la mort de Marie-Louise, est empreinte d'une sympathie touchante.

16 février 1714.

« Monseigneur,

» Plût à Dieu que je me fusse trompé dans mon pronostic; mais.il n'était que trop bien fondé I

» C'est avec un extrême regret que j'annonce à Votre Grandeur la mort de la reine d'Espagne.

» Cette grande princesse expira mercredi dernier, quatorze de ce mois, à neuf heures du matin. Elle a conservé un jugement sain et une connaissance parfaite jusqu'au dernier moment de sa vie, et les a employés à souffrir patiemment et à louer Dieu. Sa vertu exemplaire ne permet point de douter qu'elle ne règne dans le ciel après avoir régné si glorieusement sur la terre.

» Toute la Cour et le peuple gémit et fond en larmes : mort triste et inévitable comme Votre Grandeur en jugera par le rapport que j'ai l'honneur de lui faire de ce qui s'est trouvé à l'ouverture du corps. Je suis tellement pénétré de douleur, qu'à peine puis-je rendre compte à

Yotre Grandeur de celle que le roi ressent. Elle est inexprimable. Sa tendresse pour la reine était si grande qu'il n'a pas été possible de dérober à ses yeux ce triste spectacle.

» Je ne saurais, monseigneur, sans verser des larmes, penser à l'état cruel où le roi se trouve. Sa Majesté sortit de son palais après la mort de la reine, pour se rendre avec les princes, ses enfants, à la maison du duc de Médina Gœli, où Son Altesse madame la princesse des Ursins, et toute sa Cour, est occupée du soin de le consoler, et d'apaiser les mouvements de ses justes regrets. Trop heureux si l'on peut y réussir, et si le Seigneur veut bien conserver sa santé précieuse.

» J'attends les ordres du roi pour me remettre en chemin, et je partirai, rempli du souvenir des actions merveilleuses de la reine*.

f> HELVÉTIUS. »

Cette lettre d'Helvétius est précieuse à consulter, car elle émane d'un témoin oculaire et parfaitement désintéressé. Il dit ce qu'il a vu très simplement et ne fait pas de roman ni d'invention, en reproduisant les bruits divers qui circu-

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