LA VALLÉE ARGENTINE
Il descendait avec Hilda vers la vallée Argentine. Le mont des Loups et la Corne
d'Ivoire, tout pâles de soleil au fond de l'Orient, dominaient le grand conseil des cimes.
On apercevait en bas couler l'Argentine, dans le cortège des grands peupliers et des forêts de hêtres. Les routes plantées de noyers, de petites jungles de seigle et de froment, les villages de hourdis, les clochers rachitiques, de longs étangs s'acheminaient en groupes vers le lac des Ombres.
Une brise d'été, gentille et toute rieuse, sous des nues juste assez épaisses pour amortir le soleil, courait par la route et dans les végétaux.
Maurice tentait de faire correspondre son âme avec la volupté extérieure. Mais la puissance obscure s'y opposait — l'être profond, terrible et magnifique, né de cent peuples, aussi distinct de l'amour primitif que nos phares le sont des feux allumés sur les cimes par les Celtes et les Ibères. Désigné par le génie de l'amour, comme les grands artistes par celui de la beauté, du moins goûtait-il la présence
de sa claire compagne. Il admirait la sûre harmonie de sa démarche, son buste rythmique sur les hanches en forme d'amphore, et ce divin visage où l'artiste mystérieux avait allié la grâce si délicate du dessin et la perfection des nuances. Il vit qu'il plairait aussi naturellement à cette belle fille qu'un rayon de soleil ou le parfum d'une violette. Il était le voyageur espéré dans cette solitude, celui que la fille du Cygne attendait parmi les roseaux.
Et il se disait :
— Le destin me l'offre sans effort, ingénue, sincère et si belle! Elle m'est venue d'un tel élan! Pourquoi n'est-ce pas vers elle que se porte mon cœur ?
L'image hallucinante se posait au fond de sa rétine; il apercevait les insaisissables séductions, les nuances immatérielles, qui attachaient son être à la reine Hélène-Marie... Et il y avait en lui comme une ténèbre ailée, qui arrêtait son souffle, qui le laissait indécis entre la joie de vivre et l'ardeur de mourir...
Cependant, ils approchaient de l'Argentine. On l'entendait chanter parmi ses roseaux et ses saules. Maurice attira la tête étincelante de Hilda et lui demanda un baiser. La bouche fraîche, le contact des joues rougissantes, le frôlement soyeux de la chevelure, lui rendirent un peu de bonheur. Et sentant la palpitation de cette ravissante poitrine :
— Tu m'aimes un peu, Hilda?
La fille argentine répondit :
— Ne savez-vous pas que la pauvre Hilda est prise tout entière?
— Tout entière, vrai? Elle n'est pas triste?
— Je suis triste, — mais si heureuse aussi ! . . . Je suis née pour la deuxième fois depuis que vous êtes venu chez mon père !
Il la regarda avec respect. Il n'avait aucune vanité. Sa personne ne semblait point mêlée à l'aventure. Il trouvait beau que cette belle fille aimât, comme on trouve beau un poème. Et il lui passa tendrement le bras autour de la taille pour marcher au long de l'Argentine.
La vive rivière s'avançait à grands cris.
Large d'abord, et montrant son lit de pierres, elle devint mille ruisseaux autour de mille îles de vernes, de saules, de ronces, de cardamines, de colchiques, de flambes et d'euphorbes palustres. On n'apercevait plus que les méandres cristallins se perdant, se retrouvant, se heurtant avec un bruit d'ailes ou de feuillages. Puis les eaux se retrouvèrent ensemble, diaphanes et pacifiques, dans un grand cirque de roches où des sapins et des hêtres guqrroyaient pour la terre rouge.
La sente se fit étroite, dans une forêt vierge d'arbustes, d'herbes et de fleurs. L'épine, le cytise, la sauge, la menthe, l'ortie, le laurier, le gramen se livraient à la lutte ardente où chaque vie est le prix de mille vies, où chaque mouvement d'une fleur, d'une feuille, est une victoire ou une défaite. Et les corolles s'élevaient comme de petits hymnes de guerre, des fanfares de triomphe ou d'éclatants soupirs d'amour. Partout luttait le monde terrible des insectes, précurseurs de l'homme. Ils élevaient leurs ailes brillantes de gaze, de soie, de mous-
seline; ils promenaient leurs élytres d'or, d'acier, d'émeraude, de cuivre et d'ébène — leurs armes terribles et leurs outils délicats. Toute la nature minérale et vivante parfaisait, sur leurs corps, la splendeur et la grâce, l'éclat et la demi-teinte, les œuvres de l'orfèvre, de la dentellière, du forgeron, du miniaturiste, la fraîcheur des pétales, l'iris des cristaux, la singularité des écorces, l'éclair de la pierre fine et la douceur lunaire des nacres, des albâtres et des porcelaines.
La rive, plus nue, s'élargit encore, puis un torrent se jeta sur la rivière. Les eaux violentes clamèrent et jetèrent l'écume.
Un village apparut où le vent agitait les moulins ailés sur la colline, où la rivière poussait les moulins à palettes. Les vieux noyers, les chênes, les ormes et les tilleuls s'empressaient à l'entour des demeures. Maurice s'y arrêta pour le dîner.
L'auberge était décrépite, moisie par deux cents hivers, brûlée par deux cents étés. Mais une propreté transparente riait aux petites
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vitres et aux vieilles pierres du sol. Et l'hôtesse avait quelque talent pour frire l'ombrechevalier et pour dorer la volaille. Un vin joli, couleur d'escarboucle, pétillait dans les grands verres.
Mais ils n'avaient pas faim. Ils mangeaient avec oppression — en silence — elle, craintive et tendre, lui, brûlé par son rêve.
Quand ils repartirent, la fête embrasée du soir s'élevait vers les nuages. L'illusion apparut sur toutes les crêtes des collines, sur toutes les écumes des flots et les tremblements des forêts. La douce lumière se décomposa dans l'infini des nuances. Chaque minute changeait l'aspect de l'Univers. Des contrées immenses croulaient à l'Occident; d'autres surgissaient pleines de savanes, de monts, de lacs et de rivières. Des îles violescentes mouraient sur des mers orangées, des cités s'effondraient dans des gouffres lilas ou des cataractes de rubis, de soufre, de béryl et de bitume.
Et il sentit alors qu'il lui fallait un répit — une Illusion comme celle qui fuyait devant
UNE REINE i6i
son regard, ou un lourd sommeil d'opium. — Tout son être éclatait d'une angoisse trop forte; ses nerfs poussaient un cri de détresse. Il attendit que la terre fût grise et les constellations grandies. Puis, s'approchant de sa compagne et la prenant sous le bras, il lui dit :
— N'êtes-vous pas mécontente, Hilda, que je vous aie menée si loin?... Vous ne pourrez pas être de retour avant la moitié de la nuit.
Elle répondit à voix basse :
— Je ne connais que mon bonheur et je ne voudrais pas lui dérober une minute!
Sa voix tremblait. Il comprit qu'elle était véridique et que, même si elle en devait souffrir, pour elle l'aventure resterait la grande heure de la vie. Il vit qu'il pouvait lui demander le sacrifice et qu'elle regretterait surtout plus tard que ce sacrifice ne se fût pas accompli. L'âme de cette vierge allait vers lui tout entière comme il allait vers Hélène-Marie. Et l'acte méchant ne serait pas de la prendre, mais de la respecter.
Alors, il saisit un flacon où se trouvait le parfum de la reine. Et il le tendit à la belle fille en disant :
— C'est un parfum que j'aime. Ne voulezvous pas vous en servir, afin qu'il s'ajoute à la joie de vous avoir près de moi?
Elle ne s'étonna point. Elle prit doucement la fiole et l'odeur charmante seleva d'elle, dans la tiédeur du soir. Maurice subit son influence avec une vivacité convulsive. La force de l'amour le domina. Il eut l'illusion rapide que cette forme flexible et la lueur de ces yeux dans l'ombre appartenaient à la suprême aimée. Il prit Hilda contre son cœur, il enfouit passionnément son visage dans les grands cheveux embaumés. Peut-être aussi la contagieuse douceur d'une tendresse entière l'enveloppa-t-elle — ses lèvres se prirent violemment aux lèvres amies — et son âme ardente s'oublia dans la jeunesse et dans la joie de donner le bonheur.
Ouand il s'en revint dans la nuit, son cœur
étaiî plus amer et inconsolable, plein d'affreux dégoût, non contre la douce fille qui se tenait près de lui, mais contre lui-même. Et il sentait avec une force étrange que le grand amour n'admet pas plus le partage chez l'homme que chez la femme — et que chaque baiser à une autre qu'Hélène-Marie lui serait une misère et une souffrance.