‹ Une reineChapitre 11 sur 21 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

L'été passa; l'automne rongeur montra son visage dans les nuées; puis, l'hiver descendit des montagnes. La cour avait quitté le palais du Printemps pour le vieux palais des Brumes. Maurice demeura près des souveraines : il commandait une compagnie de cuirassiers bleus. Ce service lui était agréable, car il l'attachait à la garde de la reine. D'ailleurs, les officiers de ce régiment s'éternisaient rarement dans le militaire. C'était un des stages obligés pour tout gentilhomme de la cour : peu en-

traient dans le conseil ou la diplomatie, qui n'eussent tenu 1 epée.

Mais le jeune homme ne songeait à aucune carrière; il était prêt à les accepter toutes ou à les refuser, selon qu'elles le tiendraient près ou loin d'Hélène-Marie. Et il accomplissait ses fonctions dans une sorte de somnambulisme. Elles n'en souffraient point, si simples, presque enfantines, et si monotones qu'il suffisait de les avoir une fois apprises pour pouvoir les répéter sans réflexion. Sa vie n'offrait qu'un seul intérêt, invariable, autour duquel flottaient les événements. Il était mélancolique mais non malheureux : il lui suffisait d'approcher de la reine. Et il la rencontrait, comme par le passé, presque chaque jour, aux lectures chez la princesse douairière. Il avait fini par la connaître profondément.

Encore qu'elle fût taciturne d'habitude, elle avait ses jours de causerie, le plus souvent à propos des lectures entendues. Il songeait, pendant des heures, à chacun de ses gestes et de ses paroles. Sa mémoire était, pour elle

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seule, extraordinaire : il n'oubliait pas un mot. Il devina qu'elle était plus malheureuse qu'un captif et pleine du rêve de connaître, ne fût-ce qu'une saison, l'existence «imprévue» des autres hommes. Alors la compassion entra dans son cœur — une compassion ardente, tumultueuse, qui le tenait souvent éveillé jusqu'à l'aube, et qui ressemblait à la compassion des fidèles naïfs du moyen âge pour leur Dieu crucifié.

Un jour qu'il avait cru voir des traces de larmes sur la face d'Hélène-Marie, il passa une nuit si terrible qu'il ne put rester dans son lit. Il courut par les longues galeries du palais, il se glaça jusqu'à l'aube, dans la cour gigantesque, à contempler les fenêtres de la reine. Sa rêverie était sauvage et folle, alimentée par sa pitié dévorante, et par les frissons de sa tête exposée à la bise. Dans cet état de surexcitation, il rentra chez lui; il écrivit un billet, non d'amour, mais de dévouement enflammé, qu'il glissa parmi des livres que la reine devait prendre chez la princesse rouge.

Il s'endormit alors, d'un sommeil pesant, puis, de toute la matinée, il ne songea plus à son billet. Quand il vint prendre ses livres pour se rendre chez la princesse, il se rappela le regard dont Hélène-Marie lui avait ordonné un étemel silence. Mais, tout de suite, la vision lui revint, avec une netteté accablante, du visage endolori de sa souveraine. L'exaltation le reprit; il ne retira pas le billet.

Deux heures plus tard, il finissait de lire la mort du père Goriot. Cette tragédie laissait les trois femmes émues, et Nimburg, qui assistait à la séance, plutôt indifférent. On était à la veille d'un anniversaire fameux que le Weissberg célèbre avec pompe : l'anniversaire de la mort de Conrad le Fort, tué en pleine victoire par une balle autrichienne. Un glas sonnait à la cathédrale. Et, au soir tombant, chacun se tut, tandis que les serviteurs apportaient des lampes.

— Ce livre, dit enfin la princesse, est le véritable roman de l'âme immortelle. Le père

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Goriot a compris que l'on a «transporté» sa vie dès qu'on a des enfants.

— Mauvais transport, fit Lowen, et triste immortalité. Son dévouement a corrompu ses filles : que peut encore faire de bon une femme qui accepte de tels sacrifices?

Ces mots firent renaître une discussion qui était fréquente entre la princesse, la reine et le chancelier de Nimburg.

— Ce n'étaient pas des sacrifices, dit Maurice à mi-voix. Goriot a connu le seul bonheur entier. Et je crois, malgré tout, que ses filles en durent être meilleures.

— Balzac seul le sait, interrompit le chancelier; pour moi, je suis sûr que le père Goriot — comme d'ailleurs tous les sacrifiés volontaires — sont les agents les plus actifs de la misère humaine. Sans doute, il ne faut pas être méchant : c'est se donner des soucis inutiles et se créer des ennemis. Mais la manie de se mêler au sort des autres est une insupportable vanité, le plus souvent, et une tyrannie. Un jour viendra où les dévouements apparaî-

tront aussi dignes des maisons de santé que la manie des grandeurs. Nous ignorons tout des destins. Notre intervention est, presque invariablement, une folie — surtout sous forme d'aide. Que chacun apprenne à s'aider soimême : Dieu, c'est-à-dire la Vie, aidera tout le monde. Nous y gagnerons une humanité agile, pénétrante, vigoureuse, où la charité deviendrait vaine par suppression spontanée de la misère,

— Et ceux qui ne pourront pas s'aider? fit doucement la reine.

— Ils mourront, et ce sera bien. Assez d'autres naîtront à leur place. L'homme n'est pas une denrée rare.

— Les enfants ne peuvent pas s'aider, reprit la reine. Beaucoup d'âmes exquises, ou même fortes, sont frappées d'impuissance temporaire. L'humanité sera mutilée si on la prive de ces âmes. Aussi faut-il aider à tout hasard. Il est sûr qu'on se trompera le plus souvent — mais la nature fait cent mille graines pour réussir un arbre... Toute invention, toute

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beauté, toute grandeur est le prix de mille efforts — de mille dévouements en apparence inutiles.

— Non pas en apparence ! répliqua le baron. Et d'abord, je ne compare pas l'humanité à la nature inférieure. Ce ne serait pas la peine que cette essence délicate existât, si c'était pour imiter des manifestations plus brutales. L'homme apprend à se tromper moins souvent que la nature; — c'est tout ce que signifie le mot science ou savoir. Le fait que tant de dévouements avortent, condamne le dévouement. Le même travail d'invention, de beauté, de grandeur sera fait par l'égoïsme avec moins de force perdue. Le dévouement, c'est le navigateur dirigé par la Polaire. Le moindre nuage efface l'étoile — parce qu'elle est au fond du ciel — mais le souci de soi, c'est la bonne boussole, toute proche, toujours prête, qui peut sans doute tromper encore, mais combien moins !

— L'étoile est éternelle, s'écria la princesse. . . tandis que l'aimant...

— Les choses éternelles sont les moins efficaces, répondit le baron. L'Humanité serait une pauvre collection de mammifères si elle n'avait pas inventé tant de petites choses éphémères qui ont vaincu l'âpre nécessité.

— Le dévouement, fit Maurice, est la boussole aussi bien que l'étoile. Il ne dirige pas nécessairement une action lointaine. J'ignore tout des destinées, soit — mais, en m'y dévouant, prétendrai-je les orienter ? Je me donne, est-ce à dire que j'ordonne? S'unir passionnément à une destinée que l'on aime, quelle science y trouverait à redire?... Quelle sagesse me condamnera si mon bonheur est la condition d'une abnégation — si je trouve fade la nature hors un ou quelques êtres, si toute joie est dans ceux-ci et que l'effort de la vie ne me plaise que pour eux et par eux? Qu'importe enfin que je prévoie ou non pour mon compte, si je ne suis plus qu'une herbe stérile en dehors d'une autre personne?

— C'est, repartit Nimburg, un langage qui réclame des douches. Dans une société bien

faite, on enfermerait les gens de cette sorte pour soigner leur cervelle. Ils ne sauraient faire que des sottises, et assotir le prochain.

— Non, fit Lowen, c'est les autres qu'on enfermera comme des créatures décidément trop primitives. Et vous ne seriez pas des moins ardents, monsieur le conseiller, à les mettre à l'écart, vous qui n'avez vécu que pour le prochain !

— J'ai vécu pour le prochain, moi! s'écria le baron d'un air indigné.

— Eh oui ! Vous êtes bien de tous les hommes le plus incapable de vivre pour soimême! Jamais on ne vous vit commettre une action, ni faire un geste qui ne fût pour le prochain.

— Oui, s'écria le baron en riant. Je me soucie du prochain comme des mouches...

pour le tenir à distance !

Le carillon sonna l'heure, sur un air de valse. Ensuite, le vent se fit entendre sur les tilleuls. Il s'abaissait des montagnes — il était plein de feuilles mortes et de gémisse-

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ments. Il passait sous les colonnades du palais d'Hiver, comme la voix des torrents, des forêts mourantes et des fauves. La reine l'écouta rouler sur la place Royale et sur le Parc Jaune, au delà des lanternes palpitantes. Puis, se levant, elle dit à Maurice :

— Vous n'avez pas oublié mes livres?

Il eut un tremblement par tout le corps, mais si rapide que personne, sauf Hélène- Marie, ne s'en aperçut. Elle tourna vers les livres un visage grave où passait de l'hésitation. Puis, se décidant, elle prit le paquet et partit lentement avec Lôwen.

Lui, plein d'épouvante, songeait à l'indignation de sa reine quand elle verrait la lettre, et pourtant ne trouvait aucune trace de repentir en son cœur. Il se sentait irresponsable. L'amour le conduisait comme la force de l'élément conduit la petite écume sur la vague. Rien ne devait l'arrêter — sinon un commandement d'Hélène-Marie.

— Ces cloches sont lamentables ! fit Nimburg après une pause.

Deux visiteurs, favoris de la princesse, étaient entrés dans l'intervalle : le conseiller d'Œser et le baron de Salzhorn.

— Elles sont douces, répliqua Salzhorn.

J'aime la mort. Sa beauté me fascine, sa brutalité justicière m'est délicieuse. Nous aurions pu être éternels. Il en serait résulté une épouvantable anarchie. Mais la mort puissante coupe et remet au creuset ! Son nom me remplit de volupté — tout ce qui la symbolise m'apaise et m'enchante.

— Pourquoi vivez-vous? dit la princesse.

— Parce que je dois mourir. Je regarde, avec une joie profonde, vieillir ma tempe. J'admire cette destruction incessante — ces mille formes qui s'usent dans ma personne — ces rides, dont chacune m'est un garant de la loi divine. Et la certitude de l'heure dernière est ainsi le ferme soutien de mon bonheur.

— La mort est sale, fit Nimburg. Elle ne prouve que l'indigence des énergies; elle n'est juste que par abomination; elle pue au moral comme au physique. C'est avec raison que les

nations l'ont maudite et les pessimistes ont vu juste qui, à cause d'elle, et d'elle seule, trouvèrent la vie mauvaise.

— Elle aurait seulement dû nous être cachée, fit Œser. Cela n'était pas difficile. Un bon chimiste se chargerait de résoudre le problème. Pourquoi une force irrésistible n'emporteraitelle pas le moribond à l'écart, le rendant invisible et le volatilisant? On ne saurait pas, voilà tout. Un mystère planerait sur ces disparitions et qui ne serait jamais pénétré. . . Ou, encore, nous serions enlevés de la terre et projetés dans l'espace où nousnous dissoudrions... Il n'y faut pas tant de malice...

— C'est remplacer un drame admirable, dit Salzhom, par une farce ridicule. Il fut d'abord nécessaire, ensuite .magnifique que l'être tremblât pour sa vie. Rien n'eût abouti sans cela.

— Mais vous prétendez ne pas trembler, fit la princesse.

— En toute collectivité, répliqua modestement Salzhom, il est une élite digne d'échap-

per à la vision du vulgaire. Mes pareils seront à jamais rares et ne troubleront pas la loi universelle...

— Ah ! que je n'en suis pas de cette élite ! cria la princesse. J'ai de la mort une terreur affreuse. . . son nom glace mes os.

Elle se tourna vers Maurice :

— Est-ce que vraiment il n'est pas épouvantable d'être d'abord charmants comme ce jeune homme, — puis flétris comme nous — puis séniles — puis rien que cette ignoble pourriture?... Dites que c'est laid, capitaine.

— Je ne sais, dit Maurice d'une voix rêveuse. Je trouve la mort laide ou belle, selon la couleur de mon destin. Je ne puis vraiment pas dire ce qu'elle me paraît en elle-même. Je vois des heures oii elle m'a terrifié, d'autres où elle m'emplissait d'enthousiasme.

Le carillon recommença son air de valse. Maurice prit congé, traversa la grande cour et marcha dans la vieille ville, sinistre avec son deuil, sa bise, ses gaz jaunes, ses boutiques obscures.

Et il se disait continuellement, à travers mille autres pensées :

— A-t-elle lu?

Arrêté aux confins des faubourgs, devant une allée, près du fleuve, il voyait, alternativement, le mépris et l'indulgence éclairer le vi- , sage de sa reine. Dans le soir nébuleux et la cruelle poussière froide, ce court arrêt fut de l'éternité. Son âme cria de détresse. Il entendit la voix d'Hélène-Marie. Il y avait eu une minute où cette voix avait été un peu lasse, brisée, plaintive. Il en avait ressenti un trouble extraordinaire. Et il sentait ne jamais devoir l'oublier. Dans la forêt de son amour, c'était comme la petite source timide qui donne la force aux grands chênes.

— Est-il possible, se dit-ij, que j'aie fait cette chose... est-il possible que j'aie osé lui écrire?,..

Son angoisse devint si forte qu'il se mit à courir. Il traversa un pont, il monta sur une colline. Des arbres nus s'y frappaient de leurs bras noirs. Il était comme dans une petite île

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de plein ciel, un pays lointain, fabuleux, où il| touchait aux nuages. Il songea :

— Qu'importe ! Il -peut y avoir pour elle un bonheur, un orgueil, à se savoir aimée ainsi — et alors, il fallait écrire. Et s'il en est autrement, je suis seul sacrifié. Ainsi, tout est bien.

Il répéta :

— Tout est bien.

Et redescendit vers la ville.

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