‹ Une reineChapitre 9 sur 21 · DANS LA FORET · texte numérisé non relu

DANS LA FORET

C'était le matin, dans la forêt immense qui gravit le Weissberg. Elle n'est point vierge, percée de routes, de sentes, dirigée par la main de l'homme, très sauvage pourtant — choisissant elle-même, ou presque, ses armées de chênes, de hêtres et de sapins, pleine de bêtes fauves, d'eaux libres, de fourrés farouches.

Maurice y marchait avec le serviteur de son oncle, Wolfgang. Cet homme, trapu et bas sur pattes, avait un visage de terre de pipe, traversé de deux yeux mornes et stupides et d'une bouche où pouvait entrer une livre de

viande. Son petit nez en poire tapée, ses pommettes de Finnois, et sa joue droite enflée d'une chique énorme ne corrigeaient guère l'impression causée par le regard. Et il avait encore une voix monotone, rauque, caverneuse, dont il se servait comme d'un trombone.

— Monsieur le comte, dit-il, au sortir d'une combe, si vous voulez vous rafraîchir, nous ne trouverons plus aucune habitation convenable avant longtemps. Le vieux garde Bussow sera enchanté de vous faire goûter un vin qui est originaire de Bohême... Bussow est depuis trente ans au service de monsieur le comte... il vit avec sa fille et ses petites-filles.

Wolfgang parlait de cet air niais des gens du peuple qui donnent sans raison mille détails biographiques sur les êtres et les choses. Il ajouta :

— C'est bien incommode toutes ces femmes, car sûrement monsieur le chancelier aurait bien donné des places dans la forêt aux fils de Bussow. . .

— Alors ces gens sont pauvres ?

Ii8 UNE REINE

— Non. La mère et ses quatre petites savent faire une très jolie dentelle avec de la broderie d'argent. Elles trouvent elles-mêmes des modèles et les dames du rang leur font des commandes. Alors, elles ne sont pas pauvres... Elles seraient même tout à fait à l'aise, si elles travaillaient toujours. Mais ces dentelles ne s'emploient pas beaucoup. Et elles ne servent pas les fabricants ni les dames bourgeoises. Il ne convient pas que les femmes des gardes de monsieur le chancelier aient l'air de travailler pour des personnes sans naissance.

— Eh bien! Wolfgang, je goilterai le vin de Bohême.

Ils avaient marché. Une maison de bois se trouva dans le milieu d'une clairière. Elle était vieille de plus d'un siècle, faite de chêne, rude, âpre, spacieuse, et très charmante, avec des vitres claires où s'annonçaient des mains patientes. Son toit fleurissait — mouron rouge, séneçon et glycines. — Cent petits ménages d'oiseaux y abritaient leur destinée.

Ombragés par l'auvent, à la gauche de la

porte, un banc, une table. C'est là que Maurice désira s'asseoir. Wolfgang était entré dans la maison.

Le garde apparut, vêtu à la mode passée, avec des culottes de peau fauve, des bottes à revers de poils, une blouse verte à passements rouges et un bonnet de fourrure d'ours. Il ressemblait au dieu Thor, avec ses sourcils terribles, ses yeux de Sicambre, la force de sa poitrine. Sa voix sortit comme le cri du taureau, mais il s'inclinait tout bas et portait sa toque velue jusqu'au sol :

— Seigneur comte, faisait-il avec un regard sauvage, je vous rends grâce de l'honneur que vous faites à mon humble maison...

Il n'en dit pas davantage; il retomba dans le silence des forestiers :

— Le seigneur comte désire goûter ton vin de Bohême, intervint Wolfgang.

Le garde écoutait encore deux minutes après que l'autre eut parlé. Il répondit enfin :

— Oui bien... Très honoré!... Et se retira à pas lents.

— Est-ce l'usage, Wolfgang, de trinquer avec le vieil homme?

— Non, monsieur!... D'ailleurs, il ne viendra plus que si vous l'appelez. C'est la friiulein qui va vous servir...

— Et la frâulein?

— Elle peut accepter un verre de vin d'un homme du rang, dit le vieux serviteur avec indulgence.

Il sourit du coin gauche de la bouche :

— Elle en a peu l'occasion. Le vieux Bussow n'est point un aubergiste. Il n'y a que ses amis et les invités de monsieur le chancelier qui ont droit à son vin. Ses amis sont vieux et les hôtes de monsieur le chancelier sont rares.

Comme il parlait, il vint une fille élégante et flexible, toute lumineuse de sa jeunesse, de son teint blanc, de son costume. Elle portait une robe feu et ses cheveux faisaient une autre flamme, plus pâle, plus multiple et plus souple. Son corsage était vert-turquoise, relevé de cette dentelle d'argent dont elle créait le modèle derrière les vitres diaphanes; son cou

nu s'élevait plein de gloire, de finesse et de mouvement. Elle avait de jolis yeux d'eau courante, mauves et pers, aux fauves et profonds appels.

Maurice demeura surpris de ce charme mystérieusement poussé parmi les grands arbres. La forêt lui en parut plus surprenante et plus belle.

La frâulein salua d'un sourire et d'une flexion naïvement harmonieuse.

Elle dit, jetant une nappe écrue, avec des franges teintes, sur la vieille table :

— Monsieur le comte désire-t-il du vin seulement ?

— Rien que du vin, frâulein, la fraîche clairière, le joli matin et vos beaux yeux!

Elle rit, avec un nuage de rougeur, secouant la flamme de sa chevelure. Maurice crut voir quelque esclave des temps ingénus, butin de roi, qui servait le vin et la farine sacrée.

Cependant, elle allait et venait, toute bruissante, grande fleur rouge et blanche agitée à

la brise. Sur un vieux plateau de bronze, elle apporta le verre en calice et la bouteille élancée. Décachetant la bouteille d'une main agile, elle versa le joli vin rubis. Maurice regarda se former l'étoile rose et dit :

— Fraulein, que l'hôtesse donne plus de prix encore à ce beau vin... Ne veut-elle pas chercher un deuxième verre?

Elle s'inclina, rêveuse, et courut sur l'escalier de chêne. Maurice pensait :

— Cette fille délicate et gracieuse a tout ce qu'il faut pour faire du bonheur. Que son âme ait seulement un reflet de son teint et de ses yeux : pourquoi un honnête homme ne pourrait-il trouver à sa présence l'oubli de toute peine ?

Il soupira. La mystérieuse préférence, l'adoration illogique et impérieuse brûla comme un feu de fournaise. Toutefois il sourit à la fleur rouge et blanche et au verre de cristal taillé.

Versant lui-même :

— Fraulein, buvons à ces bois profonds

qui ont produit une fée si brillante et qui se sont mirés dans ces grands yeux !

Avec un geste intelligent et doux, elle leva sa coupe contre celle du jeune homme. Il aima ce geste. La jeune poitrine pointait, les hanches en lyre, les épaules fières comme celles d'une jeune Victoire.

Il dit en posant son verre :

— Je voudrais savoir, fràulein, si vous connaissez votre beauté? Est-ce le hasard ou la raison qui vous fait draper cet étincelant costume ?

Elle abaissa un sourire embarrassé qui mourut dans la rougeur de sa joue. Puis elle repartit avec simplicité :

— On m'a dit que j'étais belle. Je suis heureuse de l'être. Et ce n'est pas au hasard que je m'habille.

— Etes-vous heureuse d'être belle parce que vous ferez plus facilement un bon mariage ?

— Oui. Mais je le suis encore plus pour le plaisir de l'être.

— Et pas pour être aimée?

— Et pour être aimée, seigneur comte.

— Mais comment être aimée?

Elle montra le rire délicieux qui renfle une gorge voluptueuse et fait resplendir un éclair d'argent dans une bouche rouge :

— Comme cela se pourra.

— Voulez-vous surtout être aimée ou voulezvous aimer vous-même?

— Je ne pourrai pas aimer souvent moimême... et je voudrais pourtant l'être beaucoup.

— Voudriez-vous faire souffrir ?

— Pourvu que ce ne soit pas trop dur pour ceux qui souffriraient ! fit-elle avec une malice évasive.

Elle ajouta :

— Je ne pense pas à cela. On ne peut plus désirer si l'on ouvre le jouet,

— Vous marieriez-vous sans aimer?

— Je ne puis le savoir.

— Vous passeriez donc votre vie sans amour?

Elle baissa les yeux, puis regarda vers le fond de la clairière, d'un air craintif et sauvage. Elle répondit à voix basse :

— Qui me le dira?

Il tressaillit. Elle se tenait droite et pudique, les cils demi-baisses jetant une ombre voluptueuse, et triste, et fière, et charmante comme l'Ondine alors qu'une âme lui est née.

— Admirable Elle, en vérité, pensait Maurice. Les plus beaux gestes lui sont venus, comme le plus beau visage, par la seule puissance mystérieuse du don !

Il reprit :

— Vous avez bien votre rêve, f râulein ? Elle, d'une voix chantante, qui sonnait

comme l'unisson d'une corde d'or et d'une flûte ancienne :

— On ne pourrait pas vivre sans rêves. Ils font passer les heures comme les chansons. Mais il ne faut pas vouloir qu'ils arrivent; il vaudrait mieux avoir la tête vide comme une mauvaise noix.

C'était la légende humaine jaillissante de

ces lèvres rouges comme les eaux innombrables de la montagne. Il eut cette petite pâmoison du cœur, alors que nous apparaît plus vaine l'Illusion et ses métamorphoses mélancoliques devant l'ardeur d'une joie immédiate. Il remplit encore les deux coupes vides et leva le vin étoile dans la lumière verte de la pénombre :

— A votre bonheur, frâulein! Que, du moins, un de vos rêves — le plus cher — s'accomplisse.

Elle parut touchée de ces mots; il eut la sensation de plaire, et que ces yeux limpides ne détestaient pas son image.

Il regarda autour de lui; il vit qu'on ne pouvait les apercevoir des fenêtres. On entendait confusément la voix de Wolfgang dans la maison, alternée des monosyllabes de Bussow.

Le comte sentit alors passer en lui une petite ombre de crime :

— Comment vous nommez-vous ?

— Hilda.

Il attira doucement la main de la jeune ûlle, mit ses lèvres sur la petite paume soyeuse. Puis, dans son ardeur à chercher un remède contre sa passion sacrilège pour la reine, d'un geste prompt et guerrier, il s'empara de la tête blonde. Il chercha le chemin des lèvres. Mais elle ne les livra point. Elle le repoussait, très douce mais très forte, toute sa peau envahie d'un sang pudique.

Et il la lâcha, honteux d'avoir été brutal.

Pâle, elle s'appuyait à la table. Sa gorge s'élevait, s'abaissait. La crainte et la douceur partageaient sa chair neuve.

Il se repentit de son offense et dit :

— Pardonnez-moi, f râulein ! Je vous ai fait de la peine.

Elle lui jeta le beau regard mourant des femmes qui pardonnent, et dit seulement :

— Je ne suis que triste, seigneur comte. Une larme parmi les cils ombreux, et Hilda

tout bas :

— Cela n'aurait pas dû être !

— C'est vrai, petite fleur des bois, cela

n'aurait pas dû être. Mais j'ai le cœur en peine; j'ai cherché le plus doux remède...

Il reprit la main fraîche, la porta encore à sa bouche, mais avec lenteur et respect :

— Ne garderez-vous pas un mauvais souvenir ?

Elle sourit, un peu d'ironie enfantine mêlée à son trouble :

— Je ne puis le savoir, seigneur comte...

— Puis-je revenir ici ?

— Comment vous en empêcher?

— Mais si vous étiez toute-puissante?

Elle hésita, elle parut tendre comme les

premiers ciels de printemps :

— Si j'étais toute-puissante, je n'aimerais pas que vous ayez le cœur en peine !

— Eh bien ! alors vous le guéririez ?

— Oui.

— Mais s'il n'y avait qu'un moyen de le guérir ?

— Puisque je serais toute-puissante, il y en aurait plusieurs.

— Mais s'il n'y en avait qu'un?

— Alors, je ne serais pas toute-puissante.

— Et vous ne le guéririez pas ?

— Il ne serait pas bien que je vous réponde ! Elle était si douce, si tendrement suppliante

qu'il sentit en lui une pitié presque amoureuse. Et il ne savait plus que lui dire. L'apparition de Bussow et de Wolfgang, sur le double perron, vint le tirer d'embarras. Il posa quelques questions au garde, et l'homme farouche répondit en s'inclinant :

- — Seigneur comte, les réserves seront riches en sfrosses bêtes cette année !

l'accident

La reine aimait conduire un attelage de poneys d'Irlande, par les routes de la montagne. Ce petit équipage, que désignaient de loin deux valets géants, montés sur des che-

vaux à leur taille, était populaire. Les paysans s'arrêtaient sur leur sillon; ils se reposaient avec plaisir jusqu'à ce que les bêtes fougueuses et la voiture fragile disparussent aux courbes des allées. Parfois Lôwen accompagnait, mais le plus souvent, la reine fuyait solitaire. C'était l'illusion. Encore qu'elle fût sous le regard des êtres, dans un réseau indissoluble de curiosité, connue des petits enfants à peine dressés sur leurs jambes, elle sentait un peu de mystère, l'enveloppement taciturne de la nature.

Elle parcourait, un matin de fin août, la route provinciale de Roon. Cette route s'embranche à la chaussée royale et s'élance rapidement à travers des bouleaux, des chênes, des ormes, puis des hêtres et des sapins. Elle passe au-dessus de vallées en précipices et traverse des ponts suspendus sur l'abîme. Les sources y élèvent mille voix humides, et deux torrents, avec un long cri de guerre, se re-

joignent sous les hêtraies. Le jardin des Hespérides apparaît dans une échancrure, puis les bois terribles recommencent. Les rocs sortent brusques au bord du chemin, rudes et perpendiculaires, ou creusés par les petites eaux. Et l'on sent qu'ils ont servi vingt dieux depuis l'origine des cultes.

La reine aimait cette route changeante. Son esprit y palpitait avec l'effort varié des choses. Le rêve partait vite et revenait. Et lorsque les bêtes agiles se ruaient entre les rochers ou que leurs sabots de fer retentissaient sur les ponts sonores, elle avait le sens de la lutte, de l'aventure, et même du péril. Car ces grosses têtes à crinière étaient enclines à la folie. Elles n'aimaient ni le bruit du torrent ni les changements rapides des ombrages. Elles avaient des I tressauts, des gestes expressifs de l'oreille; elles paraissaient toujours hésitantes entre l'obéissance et la panique. Et leur courage instable répondait seul de l'abîme.

Ce matin, Hélène-Marie montait vite. Les poneys tiraient du feu aux silex et leurs grands

yeux reluisaient d'ardeur. Ils aimaient faire effort en gravissant les côtes. Les deux valets suivaient sur de hauts chevaux alezans. Et la reine, abandonnant sa tête au vent et au rêve, conduisait, machinale, sa face charmante tournée vers les paysages, les yeux chargés de cent aspects fugitifs.

Un cri d'effroi fit cabrer l'attelage. La reine î se tourna. Elle vit le plus jeune des laquais, au bord du gouffre, contre une frêle barrière de bois. Le cheval, farouche, était presque dressé sur ses pattes d'arrière, écumant de vertige et de folie... Puis, soudain, l'homme et la bête roulèrent au vide.

L'autre laquais, livide et tout tremblant, s'était arrêté, les yeux fixes, épouvanté, hors d'état de rien faire de raisonnable et de viril.

La reine se sentit à l'âme une vaste impression d'horreur et de pitié — la plus forte de son existence. Elle vivait alors comme une créature ordinaire, mais d'une vie odieuse. Et, toute pâle, elle cria :

— Heinrich, comment cela s'est-il fait?

L'autre balbutia :

— Je ne sais pas !

— Il faut aller à son secours...

Le laquais ne répondit pas. Il regarda vers le gouffre. Une terreur abjecte dilatait son regard. Hélène-Marie comprit qu'il n'y avait aucune aide à espérer de cet homme. Elle sauta de voiture, accrocha les rênes à une grosse branche pendante, flatta de la main et de la voix les poneys, puis alla se pencher sur le vide.

Dans ce moment, le laquais retrouva assez de force pour crier. Il le fit d'une voix faussée, mais violente.

La reine contemplait avec tremblement la muraille rocheuse, à peine semée de quelques arbustes. On apercevait, en bas, le cheval et l'homme, immobiles, parmi des taches pourpres. Hélène-Marie se sentit une sœur du misérable être étendu, comme lui une menue créature de misère, et, pleine d'une compassion infinie :

— Pauvre petit Frédéric!

Le galop d'un cheval s'entendit sur la route. Un cavalier surgit. La reine reconnut Maurice de Nimburg. Cache sur une route de traverse, où il attendait, à son habitude, le passage d'Hélène-Marie, il accourait aux cris du laquais. Il s'arrêta, descendit de cheval, et se tint incliné devant la souveraine. D'un regard, il aperçut le drame. Il ne put, au fond de son cœur, se défendre d'en éprouver une sorte de joie.

— Cet homme est tombé, disait la reine, en montrant le fond de la pente... et ce pauvre Heinrich est frappé d'horreur au point de ne pouvoir m'entendre. Il faudrait faire venir des paysans !

Il vit palpiter cette femme, qui pour lui remplissait le monde, de toutes les humbles sensations humaines. Ce fut le choc du miracle, le frisson du mystère qui gouverne la destinée. Et nul apôtre ne dut être plus touché de voir pleurer son Christ. Il dit à mi-voix :

— L'endroit est désert, madame. . . je pense

qu'il faut aller tout d'abord à l'aide du pauvre diable.

Il calcula la pente, il aperçut des traces d'escalade, et se souvenant de ses courses alpines, s'assura que la descente était possible.

— D'ailleurs, continuait-il, il sera plus facile de trouver du secours dans la vallée...

Il parlait d'une voix calme et ferme. La reine, par contraste avec le laquais vert de peur, lui trouvait une douceur héroïque. Frémissante d'horreur à l'idée qu'il pourrait se fracasser dans le gouffre, elle dit en le regardant en face :

— Je vous défends, monsieur de Nimburg, de risquer votre vie, . .

L'étincelante émotion du beau visage l'exalta. Il ne put cacher l'amour qui lui brillait aux yeux. Il s'écria :

— Je ne puis reculer, madame!... De ma vie, je ne pourrais me le pardonner!...

Il passa la frêle barrière, il fit un premier pas vers le gouffre.

— Monsieur de Nimbure! s'écria la reine...

je vous supplie de renoncer à votre entreprise.

Il ne répondit pas; il tourna vers Hélène- Marie un visage passionné et résolu. Alors, elle garda le silence, comme devant une fatalité supérieure, et dans la crainte de lui rendre la tâche plus difficile.

Penchée, toute pâle, dans une agitation étrange, elle contempla la descente de ce jeune homme. Elle n'avait aucun souvenir semblable. Elle ne souffrait plus de sa royauté. Elle était une pauvre petite créature éperdue, une destinée capricieuse et terrible. Elle ne savait si cet homme risquait sa vie pour Hélène- Marie ou pour la reine du Weissberg. Ce doute était délicieux et tragique. Elle goûtait l'épouvante obscure de jouer la mort, et que si Maurice périssait, elle était elle-même condamnée.

Elle se rassurait à mesure. Maurice ne semblait courir aucun péril, adroit à poser le pied et à suivre le détour. Elle prit presque plaisir à la science de son mouvement. Puis sa terreur revint. Elle le voyait arrêté, à mi-chemin, observant la roche. Et soudain, il disparut.

Hélène-Marie se sentit évanouir. Elle pencha I sa tête pâle. Elle poussa une faible exclamation. Mais il reparut; la pente redevint facile; il descendait presque courant. Enfin, il atteignit au but, il toucha l'homme et lui souleva le bras, lui tâta le visage. Ensuite, il fit un grand signe de tristesse; sa voix monta claire de la profondeur :

— Ne demeurez pas là, je vous en supplie, madame ! Je ferai tout ce qui sera utile. . .

Elle comprit que le petit Frédéric était perdu. L'émotion funèbre de naguère, la communion avec la misère des êtres, revint, mais avec la douceur inexprimable, la confuse lueur de quelque réalité, de quelque événement moins emblématique dans la royale mélancolie de ses jours.

Elle cria d'une voix tremblante :

— Est-il mort?

Et, avec une nuance de commandement :

— Dites la vérité !

Maurice leva la tête vers la resplendissante

silhouette blanche dressée dans l'air diaphane.

Et il cria, plein d'adoration et de tristesse : — Il n'a pas eu le temps de souffrir ! Elle se couvrit le visage, et, humblement,

jeta une prière vers le hasard d'une divinité. Puis, elle marcha vers sa voiture.

l'attente

Le Weissberg était dans la pluie. Elle tombait lente et longue, avec un bruit de multitudes lointaines. Le vent la coupait, rejetait partout de longs rideaux diaphanes, et les arbres mêlaient alors les fouets de leurs ramilles à la plainte charmante de l'eau.

Maurice considérait nerveusement ce profond spectacle de feuilles vertes, de nuages, de cimes confuses. Tout son être semblait en rupture. L'image et la réalité se heurtaient avec une force douloureuse, une impatience

qui ne laissait aucun repos. Il ne pouvait fuir une seconde la vision du matin, le cadavre de l'homme, et cette figure de légende penchée sur le roc. Il se répétait :

— Il est prodigieux que j'aie été mêlé à cette scène.

L'audace glissait dans son âme, avec le mépris de la mort. Il se sentait dans une destinée unique à laquelle il n'échapperait point. D'ailleurs, il ne voulait pas échapper. Comme l'homme façonné pour le complot ou pour la conquête d'un empire, quelque force universelle le poussait, incalculable et terrible. Il marchait à l'amour d'une reine, comme Catilina marchait à l'empire de Rome, comme César s'en emparait. Il lui fallait ou vaincre — ou échouer dans le désespoir et l'imprécation. Et, comme ces dominateurs, il était à l'excès frappé des ruses de l'événement, des pièges malicieux de la coïncidence.

Ce n'est point qu'il se figurât le triomphe : plutôt croyait-il être Catilina que César. Mais la poussée n'en était pas moins invincible, la

boussole moins impérieuse à montrer le Nord fatidique.

Et il observait fiévreusement ce pays où les voies obscures l'avaient mené. Le mont des Loups perdait ses forêts humides aux confins des neiges éternelles. Une douceur infatigable s'épandait avec les nuages. Les rivières s'élançaient abondantes et vives; les étangs se gonflaient dans une fécondité étincelante, et le lac, nourri des journées pluvieuses, jetait ses vagues brodées sur les herbages.

Maurice évoquait ce matin de foudre où il avait été reçu par le souverain : c'avait été le symbole, le confus oracle de son aventure.

Le chancelier Nimburg vint interrompre cette rêverie. Il était gai; il reluisait de victoire malicieuse.

— La princesse rouge t'attendra à trois heures, dit-il, et la reine sera présente. Elle te fera son remerciement.

Il alluma un petit cigare blond, à l'opium, et dit :

— La princesse m'a dit que tu auras l'Aigle et une compagnie. . . au Château ! Tu es un bon petit garçon, Maurice! Ta conduite est admirable !

— Ce n'est vraiment pas ma faute! dit l'autre.

— Un acte de courage est un bon plan, quand il est accompli sous des yeux convenables... De plus, cela prouve que tu es heureux. Il y a toujours une raison à cela. . .

Maurice sourit avec tristesse en songeant à la raison qui l'avait amené sur la route provinciale.

— La chance est un mérite, reprit le chancelier... Il y a des hommes qui l'ont, comme d'autres ont l'adresse et la pénétration. Cela doit tenir à une conformation physiologique qui rejette le malheur. . .

Il jeta de la fumée blanchie, tandis que le cigare s'enveloppait d'une spirale bleue, et reprit :

— J'ai longtemps cru que le bonheur était un instinct et une clairvoyance mystérieuse à

se ranger du bon côté des événements. J'ai vu depuis que c'était là une hypothèse insoutenable et de conséquence dangereuse pour ceux qui prétendent employer les hommes. Le bonheur est une propriété physique. J'ai fait sur ce point des expériences décisives. Au jeu, par exemple, j'ai fait jouer ceux qui avaient de la chance, leur désignant les coups : ils ont gagné. J'ai fait de même pour les malchanceux : ils ont perdu. Donc le bonheur est une force intrinsèque. On est aimanté de bonheur. On oriente les êtres et les événements, comme le barreau d'acier oriente la boussole.

Les paroles de cet homme ironique et avisé, évidemment sincères, accroissaient le fatalisme du jeune homme :

— Je voudrais voir le bonheur qui fait dévier un boulet de canon bien pointé !

— Ce bonheur existe, affirma Nimburg...

Mais il n'existe que pour ceux qui ont, au moment où part le boulet, une dose massive de la force mystérieuse. Car je ne prétends pas que le bonheur ait une puissance illimitée.

Et si par hasard un second boulet bien pointé arrivait vers le môme homme, à quinze ou vingt secondes de distance, je doute que son bonheur pût le préserver, car il en aurait trop dépensé dans la première contingence... Mais le bonheur ne se dépensera de cette manière que si l'homme est immobilisé. En général, quand la force à éviter sera très grande, c'est l'être qui sera repoussé lui-même, qui sera garé à temps par son bonheur. — Remarque bien que je ne dis pas qu'il se garera, mais qu'il sera garé. Ainsi, la force projetée pour écarter le boulet ne pouvant réussir dans cette direction, c'est l'homme qu'elle écartera. • — De même, si je fais jouer un homme heureux selon mes indications, en apparence son bonheur est passif. Supposons que ce soit au baccara : les cartes sont disposées, leur série est fatale. Mais primo, le bonheur de l'homme agit sur moi pour me faire choisir un moment heureux — ou secundo, il agit sur d'autres joueurs pour leur faire demander ou refuser des cartes dans des circonstances où, réduits à leur seul

instinct, ils auraient agi différemment — et les combinaisons, présentes et futures, sont modifiées...

« Cela ne veut aucunement dire que le bonheur soit invincible. J'ai dit que c'était une force limitée — variable d'individu à individu — et, pour la même personne, de jour en jour, de minute en minute. Même en la supposant maximum, elle cédera devant d'autres puissances — intellectuelles ou physiques. Toutefois, elle s'ajoute toujours, en sorte qu'à intelligence et force égales, elle assure la victoire comme une armée de réserve qui accourt au canon.

— Bref, dit Maurice d'un air de rêve, vous pensez que c'est une faculté distincte, et non une f onne déguisée de l'esprit ou de l'instinct ? Mais vous la faites agir avec une intelligence très complexe, puisqu'elle régit à la fois des événements physiques et des événements moraux. . . C'est presque une créature raisonnable !

— C'est que nous ignorons totalement la forme des forces vitales. Les forces vitales

peuvent avoir des formes résultantes simples, faciles à éviter par des forces simples. Je n'ai pas à m'en enquérir. Ce n'est pas ma partie. Je t'ai donné le résultat de mon expérience. Et cette expérience compte cinquante-quatre hivers et d'innombrables rencontres de personnes ou d'événements.

— Comme il serait étrange que cela fût vrai ! dit Maurice.

— Et pourquoi ? répliqua l'autre avec vivacité. C'est la seule manière raisonnable d'expliquer comment nous échappons aux myriades d'événements qui se font et se défont autour de nous. Nous sommes environnés de ces événements comme un passant de voitures dans une rue populeuse de Londres ou de Paris. — Mais le passant voit les voitures; il est aperçu par leurs conducteurs : tandis que nous ignorons la masse des événements. Il n'est pas vraisemblable que ceux-ci nous évitent, donc nous les évitons. Nous évitons ceux que nous apercevons, par notre esprit ou notre instinct. Notre chance nous évite les autres.

Le chancelier jeta son cigare et tira sa montre :

— Deux heures vingt. Prépare-toi; je viendrai te prendre un peu avant trois heures.

Il fit un pas, puis revint :

— Médite l'apologue persan : «Qui sait si ce n'est pas un mal?» Te voici héroïque! La duchesse va augmenter la douceur de ses yeux et la broderie de ses sourires.

— Est-ce ma chance qui aveugle ce bon observateur? murmura le jeune homme pendant que disparaissait la silhouette du vieillard.

l'ordre muet

Il se prépara à paraître devant Hélène-Marie avec une sorte de piété. Il était humble comme le chrétien en prière. Il sentait la même crainte de soi, le même élan d'abnégation, la

même agitation que jadis aux approches de la Sainte Table. Il ôta son imiforme, se vêtit d'un costume sombre, chercha la plus grande simplicité. Il sentait qu'il lui eût été insupportable d'aller vers elle avec une idée de parure.

A mesure que l'heure passait, il sentait s'abattre plus forte la fatalité. Il offrait mentalement sa vie pour son amour. Il était plein d'une sorte de volupté sévère. Et il se faisait en lui cet accord, où il semble que les mille êtres intérieurs du «moi» marchent tous ensemble, dans une même direction, comme une foule vers une fête, ime armée vers l'ennemi.

Il demeura ainsi jusqu'au retour de Nimburg.

— Sa Majesté et Son Altesse Royale t'attendent, fit le chancelier.

Maurice traversa la cour comme un hypnotique. Des portes s'ouvrirent; un grand laquais marchait devant les deux hommes. Et, dans la salle des Gardes-Blancs, les deux femmes apparurent. La reine était vêtue de noir. Elle était pâle, les yeux environnés de cette ombre

i"48 UNE REINE

bleue qui rend plus inquiétante la beauté. Le drame du matin était encore sur elle — l'effroi, l'horreur. Elle était ensemble plus sévère et plus douce que de coutume — plus près d'être une statue, plus près aussi d'être une femme. Elle tourna son visage vers Maurice, et dit, avec sa voix troublante de contralto :

— Monsieur, je ne vous ai pas remercié ce matin d'avoir, au péril de votre vie, secouru mon pauvre serviteur. Vous ne devez pas ignorer que j'ai été profondément émue de votre courage et que le temps n'en effacera pas le souvenir...

Elle parlait avec lenteur. Leurs yeux se pénétrèrent. Et soudain, Maurice eut conscience que la reine lisait l'amour dans les siens. Elle devint plus grave, et toute miséricordieuse. Nulle colère, nul dédain et nulle offense ne se marquaient sur le divin visage — mais l'ordre de garder à jamais le silence. Il éprouva une joie violente. Et il répondit avec ferveur :

— Je n'ai rien fait que Votre Majesté ne doive attendre du dernier de ses sujets, — et

ma vie ne vaut pas une seule de vos paroles ! La princesse rouge et le baron Louis marquèrent qu'ils approuvaient cette réponse. Maurice mit plus de chaleur encore à dire :

— Chacun de mes instants, de mes efforts, de mes pensées, appartient à Votre Majesté, et je ne saurais concevoir de plus grand bonheur que de mourir pour Elle.

Le baron estima que le jeune homme exagérait l'hyperbole, tandis que la princesse rouge approuvait encore d'un signe de tête.

La reine tendit sa main nue; le jeune homme y posa sa lèvre avec tremblement. Son cœur gonfla à l'étouffer. Hélène-Marie se retira, et la princesse rouge se prit à dire :

— Monsieur le chancelier vous a annoncé que vous aurez l'Aigle et une compagnie?... Je suis contente de mon lecteur ! . . .

— Et moi, plein de reconnaissance à Votre Altesse... Si mon attachement pour Elle pouvait grandir encore...

— Oui, oui ! Vous savez remercier, interrompit la princesse rouge, avec un joli sou-

rire. Je ne désespère pas de votre destinée!

Elle tendit sa main au jeune homme. Il y posa une lèvre respectueuse.

Nimburg lui dit, en le quittant dans la salle des Etoiles :

— Te voilà bien en selle, petit ami... équipé pour le bon départ. Et je n'ai plus qu'une crainte — la même.

— La même ! fit Maurice avec tristesse.

Et, regardant s'éloigner le chancelier, il se disait :

— Elle ne veut pas l'amour, et sans doute les cieux tomberaient avant qu'elle le veuille! Mais elle n'a point de colère.

Il sentit l'amertume et la joie étroitement enlacées, comme la vie et la mort. Puis il rit :

— Et nul qui devine ! La chance serait-elle vraiment autour de moi comme une citadelle invisible?

Il s'assit devant la table de gemmes, oii les Saisons courent en ronde. Le Printemps, s'élançant du sein du vieillard Hiver, jette de la neige avec des églantines. Une rivière

d'opales et de brillants sinue dans une prairie d emeraudes, où s'empressent les nymphes de perle, de nacre, de turquoise et de sardoine. Maurice rêvait devant l'art barbare et magnifique de cette allégorie. Et la force de l'obsession ennuageait sa vue : la silhouette en deuil, le pâle visage de la reine se tenait entre lui et la réalité.

Une voix vint à lui, argentée, onduleuse et qui chantait presque :

— Un petit comte rêvait !

Il se leva en sursaut. La conquérante Lowen tournait vers lui toutes ses armes : — ses yeux, son visage et sa fière poitrine.

— Celle-ci ne devinera-t-elle pas ? fit-il. Mais, voyant qu'elle était tout à sa taquinerie, il répondit :

— Pourquoi les petits comtes ne rêveraientils pas?...

— Quand ils vont recevoir l'Aigle !

Elle rit, puis, grave et presque tendre :

— Je suis heureuse que vous ayez été brave

et modeste — et qu'on vous ait récompensé!

Elle s'était transformée, tel un ruisseau sur lequel passe un nuage. Son éclatant visage était celui des vierges sacrées des Niebelungen, son regard dardé comme un glaive d'amour.

Mais il la regardait d'une singulière tendresse, où tout désir avait disparu. Elle n'était plus que la compagne d'Hélène-Marie. Elle l'emplissait presque de respect. Il n'eût plus voulu baiser ses lèvres, mais la robe qui avait frôlé celle de la reine, la manche qui avait été effleurée de la main divine.

Elle sentit très bien la distance qui les séparait et reprit :

— Toujours votre secret, petit comte?

— Quel homme n'en a mille?

— Mais un grand secret, un secret qui règle votre âme, comme le pendule règle l'horloge.

Il regarda la terre d'un œil sombre. Mais il ne se troubla pas. Son secret était toujours plus fatal : résolu à le cacher à tous les hommes, il n'avait plus aucune crainte qu'on le découvrît :

— Un grand secret, non. Une grande mélancolie.

— Le bonheur vient à vous comme à un fils chéri !

— En ai-je moins vu ce matin la mort d'un homme ?

Elle poussa un petit soupir ironique :

— Il en meurt soixante par minute...

Puis :

— Vous n'allez donc pas me regretter, petit comte? Leurs Majestés avancent leur départ pour l'Océan... Vous serez près d'un mois sans me voir... Dites que vous allez être bien triste !

Le coup frappa comme un boulet. Mais il tint sa physionomie immobile; il changea à peine de visage. Il semblait qu'il eût le maniement de ces mille petits nerfs qui commandent l'émotion. Il se condamna à sourire :

— Je serai bien triste, oui!...

— Ah! fit-elle avec une ombre de mélancolie... vous êtes le pire ingrat, et que je ne puis cependant détester!...

154 tJNE REINE

— Vous seriez bien méchante... Je savais trop bien d'avance mon sort :

Vos soins ne m'en pourraient distraire ; Le trépas serait mon recours !

Sinon, qui ne serait heureux de mettre sa vie à vos pieds ?

Elle lui jeta sa main contre les lèvres et partit bruissante comme une rivière.

Et il regardait, vers la colonnade des Lions, un coin de ciel si pur qu'on sentait l'infini. L'émotion avait reflué comme l'océan sur la digue. Tremblant ainsi que par un grand froid, il ne sentait plus ses jarrets. Ses yeux secs se remplissaient de sang. Son cœur se levait à grands coups et retombait en syncope.

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